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Louis Michel, président de l’assemblée UE-ACP: « les irrégularités observées laissent des doutes quant à la validité du résultat annoncé par la CENI »

Boubacar Caba Bah  Jeudi, 31 Octobre 2013 22:26

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MICHEL_Louis_01Après les élections législatives maintes fois reportées mais qui ont eu finalement eu lieu le 28 septembre 2013, et en attendant le verdict de la Cour suprême quant aux requêtes d'allégations de fraudes et d'irrégularités, allégées par les partis politiques, l'Union européenne partie prenante du processus de retour à une démocratie «apaisée» suit les choses de près en Guinée.

Pour connaitre le sort réservé par l'UE à la Guinée suite à ce scrutin, Guinéenews est allé à la source pour interroger une voix influente au sein de l'institution européenne. Il s'agit du patron de la commission paritaire Union européenne - Afrique Caraïbes Pacifique (UE-ACP), ex commissaire européen au Développement et à l'Aide humanitaire dans la Commission Barroso, le député européen Louis Michel.

La commission paritaire UE-ACP détient les clés des fameux 236 millions d'Euros du FED (Fonds européen de développement) bloqués pour cause de coup d'Etat militaire et promis d'être débloqués du moment que, selon Mme Catherine Ashton, Haute représentante de l'Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité de l'UE, « des élections libres et transparentes» aient lieu en Guinée avant le 30 octobre 2013.

Pour s'assurer de la « transparence », du scrutin, l'Union européenne a envoyé 70 observateurs à ces élections et a mis en place une mission d'observations des élections (MOE UE) qui restera en Guinée jusqu'à la fin des procédures de recours à la Cour suprême et préparera un rapport complet qui comprendra des « recommandations afin d'améliorer les processus électoraux à l'avenir » selon le communiqué officiel. Les premières observations avaient déjà fait état d'irrégularités. Un fait sans précédent pour des élections législatives en Afrique en quelque sorte servant de garantie aux sceptiques acteurs politiques de la Guinée. L'Union européenne est le principal pourvoyeur d'aide économique à la Guinée.

Dans une interview exclusive à Guinéenews, le président de la commission paritaire Union européenne - Afrique Caraïbes et Pacifique (ACP), membre de la commission des libertés civiles, de la justice et des affaires intérieures, et président du groupe parlementaire Alliance des démocrates et des libéraux pour l'Europe, M. Louis Michel a livré ses sentiments à Guinéenews.

En toute exclusivité.

Guinéenews: Quelle importance accordez-vous aux élections législatives en Guinée ?

Louis Michel: L'importance de ces élections législatives libres en Guinée est de taille. Ce pays a connu depuis plusieurs décennies une instabilité politique quasi permanente, le poussant occasionnellement au bord du déchirement. Les tensions existantes entre le parti au pouvoir et celui de l'opposition a conduit à de multiples reprises au recours à la violence. La mise en place de ces élections s'inscrit dans ce qui semble être une volonté d'une réforme démocratique de l'Etat guinéen. Si l'ensemble des critères démocratiques sont respectés, l'on peut espérer un apaisement et une plus grande stabilité du pays.

De plus, les élections sont des moments importants dans la vie politique d'un pays car elles permettent d'institutionnaliser, du moins pour une période limitée, le débat entre les différents partis politiques. Prenant place trois ans après les élections présidentielles, ces élections législatives sont également l'opportunité de dresser le bilan du parti au pouvoir.


Quel est le verdict de l'Union européenne ?

Comme annoncé le 28 septembre, l'Union européenne dresse un portrait mitigé sur le bon déroulement des élections législatives. L'Union se réjouit du respect de certaines libertés publiques, cependant, souligne la présence de certaines zones d'ombre. Un nombre d'irrégularités et de manquements ont été observés laissant un doute quant à la validité du résultat annoncé par la Commission électorale nationale indépendante. L'opposition a également, et ce à plusieurs reprises, fortement critiqué le manque de transparence de la CENI.

Toutefois, il faut attendre le rapport final qui sera remis ultérieurement aux autorités guinéennes et qui inclura des recommandations qui permettront d'améliorer les futurs processus électoraux.


Est-ce que le FED sera débloqué ?

Je suis intimement convaincu que l'Union européenne respectera ses engagements annoncés antérieurement.


Pourquoi l'UE est-elle plus prompte à financer des élections plutôt que des dépenses d'infrastructures comme la Chine par exemple ?

Lorsqu'on parle d'aide au développement, trois axes doivent être pris en considération: la création de richesse (le développement économique), la mise en place d'un système politique démocratique solide respectant les droits fondamentaux (le développement politique) et la stabilité du pays garanti par la paix. Ce dernier ne peut être possible sans développement économique dont le prérequis est la mise en place d'une bonne gouvernance. La création de richesse et de croissance, passe par la mise en place d'une économie de marché. Afin que cette dernière soit vertueuse, il est impératif de l'accompagner d'un Etat « juste », qui assume pleinement ses missions naturelles, doté de règles égales pour tous, capable d'organiser une redistribution équitable de richesse créée et apte à garantir l'accès impartial des citoyens à tous les droits fondamentaux.

Toute politique doit s'inscrire sous le principe de justice, d'équité et de liberté. Il est ainsi impératif de créer une véritable cohésion sociale où l'État est soucieux du bien-être et de la protection de sa population. Le processus démocratique octroi aux citoyens le pouvoir unique d'approbation ou de rejet des politiques alors menées incitant ainsi les hommes et femmes au pouvoir à se soucier de l'intérêt de la population. C'est ainsi que l'Union doit soutenir la mise en place d'élections. Toutefois, cette aide s'inscrit dans un programme plus large qui inclut également l'octroi de fonds quant-au développement d'infrastructures.


Pourquoi ne vous êtes-vous pas rendu en Guinée depuis les élections présidentielles de 2010 alors que l'UE a été un grand pilier de la transition en Guinée ?

Depuis les élections présidentielles de 2010, je me suis rendu en Guinée, en décembre 2011, à l'invitation du chef du parti de l'opposition Cellou Dalein Diallo, accompagné de mes confrères de l'ALDE.


On vous dit «proche» de Cellou Dalein Diallo que vous avez rencontré à Bruxelles. Qu'en est-il réellement?

Monsieur Diallo représente à mes yeux le libéralisme, la tolérance, le respect du citoyen et de l'État de droit, ainsi que le sens supérieur de l'État. Il comprend et partage la logique démocratique et peut porter la dynamique d'alternance, comme nous avons pu le constater lors des élections présidentielles de 2010. C'est un homme compétent, intelligent qui incarne la liberté en action et le respect de l'autre.

Je suis confiant que si Monsieur Diallo et son parti arrivent au pouvoir ils mèneront correctement la gestion du pays.

Quel conseil donnez-vous aux acteurs politiques guinéens, vu votre expérience dans le développement en Afrique particulièrement ?

Comme j'ai déjà pu le mentionner, la nécessité première pour l'Afrique est d'instaurer la logique de bonne gouvernance. Celle-ci passe par la mise en place d'un système démocratique dont les élections sont l'aspect élémentaire. L'Afrique est un continent riche qui connait une croissance exponentielle. Toutefois, la limite première à son réel développement est le manque de structures étatiques qui assurent le bien-être de sa population au travers d'un État de droit, d'un Etat juste, qui concilie l'organisation sociale et les libertés individuelles, où tous les citoyens sont égaux devant la loi et dont l'accès impartial aux droits fondamentaux est assuré de manière inconditionnelle. De plus, un élément supplémentaire à souligner est la nécessité du parti au pouvoir de respecter l'autre y compris ceux siégeant dans la minorité. La démocratie doit se distinguer de la tyrannie de la majorité.

La dynamique démocratie est en fait portée par tous les partis. Elle se traduit non seulement par la création d’un Etat qui assume pleinement, avec justice et équité ses missions naturelles mais aussi par une opposition active animant la vie politique. La démocratie a des exigences complexes qui vont au-delà du droit de vote et du respect des élections. Dès lors, il est important de ne pas confondre légitimité et légalité.

La légitimité d'un gouvernement ou d’une majorité parlementaire ne se gagne que lorsque les vainqueurs garantissent un espace à l'opposition, quand il garantit un espace et la liberté aux médias, quand il encourage l'émergence de la société civile, quand il préserve l'indépendance de la justice, des forces de l’ordre, quand il rend possible l’alternance gouvernementale.

La démocratie pour la majorité, c’est un devoir de respect vis-à-vis de la minorité. Détenir la majorité n’autorise pas tout et certainement pas la tyrannie majoritaire.

L'opposition doit pour sa part respecter le choix exprimé démocratiquement par le peuple. Être dans l’opposition n’autorise pas non plus à faire n’importe quoi. Représenter le peuple, c’est aussi avoir le sens de l’État.

Le respect de l’autre doit devenir le leitmotiv permanent de chaque femme, de chaque homme qui entend représenter son peuple.


Propos recueillis par Bah Boubacar Caba
pour Guinéenews


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