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Tierno Monénembo : « A N’Zérékoré, ce sont mes compatriotes qui ont tué mes compatriotes... »

Mohamed Salifou Keïta  Samedi, 17 Août 2013 20:55

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MONENEMBO_Tierno_8_01Tierno Monénembo, le célèbre écrivain guinéen, visiting professor à la French School, à Middlebury Collège dans le Vermont (USA), une université régulière durant l’année scolaire et qui tous les étés se transforme en école de langues étrangères (10 en tout dont le français), où il enseigne depuis 2007, deux cours : un sur la morphologie du conte africain et un autre sur la littérature africaine (traditionnelle ou moderne selon les années), aux étudiants américains qui sont soit des professeurs, soit des fonctionnaires (par exemple du département d’Etat américain, du ministère de la Défense), soit des indépendants qui veulent apprendre une langue. L’auteur du « terroriste noir » reste à l’écoute de ce qui se passe dans son pays la Guinée, ce pays dont il dit lui avoir donné « le jour et la nuit ». A travers cette interview, voici le cri du cœur de cet auteur de l’ainé des orphelins (un livre consacré au génocide rwandais, prix tropiques de la Francophonie). Meurtri par les malheureux évènements de N’Zérékoré, il appelle ses compatriotes au sursaut pour consolider l’unité de tous les Guinéens face aux démons de la division et de la haine.


L’Indépendant : Tierno Monénembo, vous êtes loin de la Guinée en ce moment, alors que votre pays d’origine est en proie à d’énormes difficultés économiques, sociales et politiques. Selon vous, ce pays est-il en crise?

Tierno Monenembo : Mais la Guinée est en crise depuis au moins novembre 1961, date de la fameuse grève des enseignants qui a vu l’arrestation de Koumandian Keïta et de ses compagnons. Depuis, le pays n’a connu ni fonctionnement régulier de l’Etat ni soulagement économique et social. Malheureusement la crise s’aggrave d’année en année, de régime en régime. L’espace d’une interview est trop réduit pour en analyser toutes les causes. Mais au-delà des carences manifestes (carences techniques, intellectuelles et morales) de nos dirigeants, il faut souligner la plus déterminante : l’incapacité chronique de ce pays à se doter d’institutions véritables, c’est-à-dire modernes, c’est-à-dire rationnelles, c’est-à-dire à même de survivre aux évènements et aux hommes. La culture PDG a aveuglé le Guinéen. Pour lui, l’Etat n’est plus un principe c’est-à-dire un dispositif de règlements et de lois mais les sautes d’humeur d’un individu aussi mortel qu’imprévisible. Le chef, le chef, le chef ! Le mangué, le mangué, le mangué, et sa désastreuse conséquence, le manguéisme ! Comment diable, réguler une société d’aujourd’hui ou produire une économie viable avec une conception aussi archaïque ? La vie moderne exige des règles de vie claires et nettes qui s’imposent à tous et d’abord à ceux qui sont chargés de les appliquer. L’institution, c’est le trésor bien devant le diamant et l’or. Regardez le Sénégal !


Aujourd’hui, le recroquevillement communautaire est une réalité en Guinée, pour preuve, dernièrement, les communautés koniakas et guerzés, qui vivent en harmonie depuis le quatorzième siècle, se sont trucidées à coups de machettes. Oui ! De violents affrontements inter-ethniques, avec un bilan macabre d’une centaine de morts en trois jours. Comment expliquez-vous ce regain de violence dans cette région?

Le déplorable repli communautaire que nous observons aujourd’hui n’est ni un legs ni une fatalité. C’est le résultat d’une gestion. Une gestion catastrophique à tous les égards depuis Sékou Touré jusqu’à Alpha Condé. Le tribalisme en Guinée ne vient pas de la société, il vient de l’Etat. Les Guinéens savent qu’ils sont tous sortis du même moule historique et culturel. Nous vivons ensemble depuis l’empire du Ghana au moins. Ce qui fait que malgré les discours irresponsables de nos dirigeants successifs, ce pays n’a pas encore basculé dans la guerre civile. Un ami togolais me disait récemment : « Comment faites-vous, Guinéens ? Vous êtes tout le temps au bord du précipice et pourtant vous ne sombrez jamais ! » Malgré les poisons de toutes sortes qu’on ne cesse d’inoculer dans nos esprits depuis le temps colonial, nous avons jusqu’ici ‒ oui, jusqu’ici !!!! ‒ évité le syndrome rwandais, somalien ou libérien. C’est bien mais ceci dit, il ne faut pas tenter le diable… Comment expliquer ce regain de violence dans cette région ? D’abord, ce qui s’est passé à N’Zérékoré peut se passer n’importe où sur le territoire national. Le discours de division et de haine véhiculé par le pouvoir, le marasme économique, le culte du népotisme et du bakchich au détriment du mérite sont devenus de véritables bombes à retardement qui, à tout moment peuvent embraser le pays. Qui sème le vent… Ensuite, ce pays est minier, terriblement minier ce qui n’est pas forcément de bonne augure pour un pauvre petit pays d’Afrique. Les convoitises internationales sont légions en Guinée et les rivalités que s’y livrent les grandes puissances par le truchement de leurs multinationales, féroces. Il y a beaucoup de gens sur terre qui souhaitent que les Nègres s’entretuent afin de mieux profiter de leur bauxite et de leur fer. Enfin, N’Zérékoré est très proche géographiquement et humainement de la Côte d’Ivoire et du Libéria, deux pays où les armes ne se sont pas encore complètement tues.


Eu égard à la complexité de la configuration sociologique de cette région, avec la présence des éléments de l’ex guérilla libérienne, Ulimo, la circulation fluide des armes de guerre dans cette région, peut-on dire aujourd’hui que cette région constitue une poudrière ?

Comme je l’ai dit plus haut, aujourd’hui, c’est la Guinée entière qui est une poudrière. Mais je ne suis pas de ceux qui croient que c’est trop tard, que tout est foutu. S’il le veut, l’Etat a les moyens de désamorcer l’explosif. Qu’il tienne le langage de la vérité, le langage du cœur ! Qu’il ait une vision clairvoyante du futur ! Qu’il élabore un projet ambitieux et engageant autour duquel il appellerait tous les Guinéens sans aucune distinction ! Et je suis certain que tous les Guinéens viendraient. Encore une fois ce qui nous unit est beaucoup plus ancien et solide que ce qui nous divise. J’entends dire qu’Alpha Condé, dans son discours de N‘Zérékoré, a affirmé : « je ne suis pas le président d’une ethnie, je suis le président de tous les Guinéens. » Ah bon ? Eh bien, qu’il se dépêche de nous le prouver… En attendant, nous sommes en droit de nous demander si ces mots sortent de la bouche d’un politicien anxieux des prochaines législatives ou de celle d’un homme d’Etat qui aurait enfin pris conscience de la gravité de sa fonction et des dangers de toutes sortes que sa politique néfaste a engrangés.


Des manifestations sur des bases sociales ont aussi éclaté dans plusieurs quartiers de la banlieue de Conakry, réclamant l’électricité. Le gouvernement parle d’une manipulation politique. Face à toutes ces demandes sociales, selon vous, pourquoi une telle amplitude de manifestations récurrentes dans le pays ?

Parce que le malaise est profond, profond et interminable. Les Guinéens mangent mal, habitent mal, se soignent mal et s’éduquent mal dans un pays pourtant bourré de richesses. Conakry est la seule capitale au monde où il n’y a même pas de feux rouges. Comment expliquer que les rues de notre capitale soient moins éclairées que celles de Niamey ou de Bamako sinon par l’incurie ahurissante de notre Etat qui en cinquante ans d’indépendance, n’a toujours rien d’autre à proposer à son peuple que la misère et l’injure. Le tout-répressif ne règle pas les problèmes de fond. Les Guinéens ont droit à l’eau et à l’électricité, à de bonnes écoles et à de bons hôpitaux (il est temps que notre bauxite serve enfin au peuple). Et ils se battront pour les obtenir. Les Guinéens d’aujourd’hui n’ont pas peur. Ils n’ont pas le fatalisme et la lâcheté des vielles générations. Et de toute façon, les canons et les baïonnettes ne peuvent rien contre la détermination des peuples.


Tierno Monénembo, vous êtes une icône, une notoriété internationale, un leader d’opinion de premier ordre, écouté. Quelle est aujourd’hui votre réaction lorsque vous avez appris ces événement malheureux?

Ces malheureux évènements m’ont meurtri à double titre : ce sont mes compatriotes qui ont tué mes compatriotes ; cela s’est passé à N’Zérékoré, la ville où j’ai grandi. Après Porédaka, mon village natal, c’est le lieu avec lequel je me sens le plus d’affinités aussi bien du point de vue du cœur que de celui de la mémoire. J’y ai vécu de 13 à 17 ans, un moment capital dans la vie d’un homme, celui où l’esprit et les sens commencent à s’ouvrir aux merveilles du monde. Les Guerzés et les Koniankés sont deux communautés formidables que je connais bien et auxquelles je dois beaucoup. Je vous assure qu’ils sont beaucoup plus complices que rivaux. Hélas quand les pouvoirs sont mauvais, les dents poussent au milieu du front, et les enfants se mettent à dévorer leur mère.


Quel appel lancez-vous aux Guinéens, pour consolider le tissu social qui se déchire de plus en plus dans ce beau pays, l’unité nationale, la solidarité agissante suite à ces violents affrontements inter-ethniques entre Koniakas et Guerzés , avec un bilan macabre d’une centaine de morts?

Je les appelle au sursaut. Ceci est un horrible cauchemar, ce n’est pas notre Guinée. Réveillons-nous, retrouvons le vrai pays, celui de la tolérance et de la fraternité, celui de l’effort et du partage, celui des inaltérables valeurs humaines que nous ont léguées à la fois nos traditions africaines, l’islam et le christianisme. Les Guinéens ne sont pas tribalistes, ils ont été simplement victimes d‘une couillonnade politique de plus d’un demi-siècle d’âge. La renaissance nationale est parfaitement possible à condition que les patriotes se mettent debout maintenant, tout de suite, et la main dans la main.


Propos recueillis par
Mohamed Salifou Keïta
L’Indépendant, partenaire de GuineeActu


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