Moro Amara Camara Vendredi, 21 Septembre 2012 16:04
Le Forum économique de la Guinée dont le thème était « diversification de l’économie et bonne gouvernance pour une Guinée émergente », a réuni du 14 au 15 septembre à Conakry les meilleurs spécialistes des finances et de l’économie africaine dont notre compatriote du FIDA, Mohamed Béavogui, directeur du partenariat et de la mobilisation des ressources. Dans l’entretien exclusif qu’il nous a accordé en marge des travaux de ce forum, le haut fonctionnaire international nous parle de l’objet de sa présence en Guinée. Il est, en outre, largement revenu sur la problématique de la relance de l’agriculture guinéenne, ses faiblesses, les solutions à apporter en vue de la rendre plus performante…
L’Indépendant : Présentez-vous ?
Mohamed Béavogui : Je suis Mohamed Béavogui, Directeur du partenariat et de la mobilisation des ressources au Fonds international de développement agricole (FIDA), conseil principal du président du FIDA.
Quel est l’objet de votre présence en ce moment en Guinée ?
Je suis à Conakry pour participer au Forum économique de la Guinée qui se déroule au Palais du peuple depuis le 14 septembre dernier. J’ai été invité par le gouvernement de la République de Guinée à travers le ministre de l’Economie et des Finances pour participer à ce forum. J’y suis pour présenter une allocution magistrale sur la stratégie de financement de l’agriculture.
Même étant loin, vous suivez de près l’évolution du pays notamment dans le secteur agricole. Estimez-vous que la nouvelle politique de relance de l’agriculture engagée par le président Alpha Condé, est partie sur un bon pied ?
Moi, je ne peux regarder que les chiffres. Le taux de croissance de l’agriculture depuis pratiquement deux ans, est de 8%. Il a énormément contribué à l’accélération du chemin vers le point d’achèvement du PPTE. Vraiment, c’est l’agriculture qui a tiré l’économie de la Guinée plus que les mines ou toute autre chose pendant ces deux dernières années. Il faut savoir aussi que depuis un bon moment, à l’exception de ces dernières années où on a eu des problèmes sociopolitiques qui ont perturbé un peu le fonctionnement de l’économie. Pendant un très bon moment, l’agriculture guinéenne a eu une croissance moyenne supérieure à la croissance moyenne en Afrique subsaharienne. Mais ceci a été le fait des paysans eux-mêmes, des organisations paysannes qui, en l’absence d’une coordination cohérente de ce qui se faisait par l’Etat, s’est prise en charge, s’est organisée et a contribué réellement à la croissance de l’agriculture. Au point que, aujourd’hui, nous produisons 75% de nos besoins en riz. Donc, nous ne sommes pas très loin de l’autosuffisance alimentaire. Pour répondre plus précisément à la question, l’agriculture se porte pas mal. Elle peut se porter bien et beaucoup mieux si nous y investissons réellement. Pourquoi ? Nous n’utilisons que 20 à 25% de nos terres arables, nous n’avons que 9% de nos terres irrigables qui sont irriguées. Donc, vous vous imaginez le potentiel. Nous n’utilisons que 5kg d’engrais par hectare alors que la moyenne mondiale est au-dessus de 90kg par hectare. Donc, l’espace pour augmenter la production est énorme. D’autant plus que le taux d’utilisation de semence améliorée est encore plus faible. On utilise toujours des vieilles semences. Si on pouvait utiliser des semences performantes qui nous permettraient d’avoir 5 à 10 tonnes à l’hectare, vous vous imaginez… Parce qu’actuellement on est autour d’une tonne à l’hectare ici, imaginez ce qu’on peut faire. Donc, le potentiel est énorme. La deuxième chose, c’est que la demande est énorme. Vous avez vu les prix des produits agricoles qui montent. Donc, c’est un bon business que de faire l’agriculture. Je dirais que l’agriculture guinéenne ne se porte pas trop mal. Mais qu’elle gagnerait à plus d’attention pour satisfaire d’abord la sécurité alimentaire et être une vraie contributrice de la croissance. Et c’est là le problème. Puisque jusqu’à présent, on évolue à pas lents. Avec beaucoup d’efforts et beaucoup de volonté mais il faut mieux les structurer, pour aller vers la sécurité alimentaire. Mais l’autre volet qu’on a pas réellement commencé, c’est concevoir une approche stratégique pour que l’agriculture devienne un vrai moteur de l’économie nationale, un catalyseur de la croissance.
A votre avis, quelles sont les véritables insuffisances de cette politique agricole du gouvernement actuel ?
Non ! C’est-à-dire que le gouvernement a eu beaucoup de bonne volonté, il a voulu donner des engrais aux gens, donner des semences, tous les intrants nécessaires à une bonne production agricole. Mais, on a utilisé les structures de l’Etat pour le faire. Mais, ce n’est pas le rôle de l’Etat de faire cela. Il faut essayer de collaborer avec le secteur privé, avec les paysans, pour monter des structures pour qu’il n’y ait pas de déperdition. Puisque la réalité c’est que quand on passe par des circuits comme ça, ce n’est même pas une réalité guinéenne seulement, c’est partout dans le monde, ça n’a jamais marché. Il faut utiliser le secteur privé que lui-même amène son engrais à côté du paysan que l’Etat subventionne le paysan pour qu’il achète son engrais. Mais le mécanisme utilisé permet de subventionner le vendeur, l’intermédiaire… et ça arrive chez le paysan. Quand ça arrive, on lui donne ça en cadeau, il ne rembourse pas. Il finit par prendre des mauvaises habitudes. Lors de la première journée du forum, les paysans ont parlé. Ils ont dit qu’ils ne veulent plus de cadeaux. Ils ont dit qu’ils veulent des semences, des engrais aux vrais prix. Voilà, c’est cette machine qu’il faut monter et c’est ce qui fait défaut. Ce sont les paysans qui l’ont dit, ce n’est pas moi. Il faut donc essayer de reconstruire quelque chose qui est solide, durable et qui est utile à l’économie, qui contribue à dynamiser l’économie. Si vous me demandez des insuffisances, c’est ce que je peux avancer. Mais, il faut reconnaître qu’il y a eu beaucoup d’efforts. Regardez le budget national, vous vous rendrez compte que l’Etat a mis beaucoup dans l’agriculture. Cela est indéniable. Maintenant, il faut faire en sorte que ce beaucoup qu’on met soit plus efficace.
En quoi faisant particulièrement ?
Oui, c’est ce que je disais tantôt. Ce n’est pas de la responsabilité des fonctionnaires d’acheter des engrais et de les distribuer. Ce n’est pas leur rôle. Il faut passer par des secteurs privés ou passer par des organisations paysannes comme les autres pays ont fait et ça leur a réussi. Il y a des méthodes qui existent énormément.
L’ancien directeur général de FAO, Jacques Diouf, a indiqué à ce forum qu’il faut doubler les investissements actuels au niveau des pays africains pour éviter la famine dans 50 ans. Alors qu’est-ce qu’il faut aujourd’hui faire dès lors que vous remettez en cause l’interventionnisme à outrance de l’Etat ?
Non, je ne remets pas en cause l’intervention de l’Etat. L’Etat doit intervenir jusqu’au niveau où il doit intervenir. Il a son rôle à jouer, il est obligatoire. Sans l’Etat, on ne peut rien faire. Mais l’Etat aussi ne doit pas dépasser comme on le dit, la limite de ce qu’il doit faire. Si l’Etat veut faire ce que le secteur privé doit faire, c’est que ça ne va plus. Comme le secteur privé ne peut pas faire ce que l’Etat doit faire aussi. L’Etat, qu’est-ce qu’il doit faire ? Il doit mettre en place des politiques qui sont cohérentes, politique sur engrais, politique sur importation de riz… bref, il faut que ça corresponde. Il doit aider à mettre en place des infrastructures. C’est cela le rôle de l’Etat. Pour revenir à la question… quand vous prenez les coûts dans une exploitation agricole, la plus grande partie de ces coûts sont financés par le paysan lui-même. 75% des coûts de l’exploitation, c’est l’agriculteur ; 20%, c’est l’Etat, et le reste, ce sont les donateurs. Ce qui veut dire que si on veut financer l’agriculture, il doit augmenter la capacité de financement des agriculteurs. Parce que même dans les pays riches, c’est ce qui se fait, d’ailleurs plus important que les 75%. Alors, comment faut-il procéder ? Il faut lui permettre d’avoir accès au marché financier, mais les banques n’ont pas confiance. Parce qu’elles ne connaissent pas l’agriculture. Elles ne savent pas que l’agriculture est un business. Et c’est parce qu’on n’a pas montré suffisamment que c’est un business. Cette responsabilité d’encourager, de créer les conditions pour faire en sorte que ce soit un secteur qui incite à investir, incombe à l’Etat. Si pour aller au champ, il n’y a pas de route, je n’irai pas. Mais s’il y a une route et qu’arrivé, je trouve l’électricité, l’eau, le téléphone, la vie est facilitée, je suis un peu plus encouragé à y aller et d’investir. On le sait ici, le paysan n’a pas assez d’argent. Le peu qu’il a, il va dans les institutions de micro finance, il l’épargne là-bas et cela lui permet d’avoir des petits crédits à court terme et puis à un taux d’intérêts élevé. Cela ne finance pas l’agriculture. C’est pourquoi, je le disais tantôt, il faut transférer les ressources d’ailleurs en montrant que c’est rentable. C’est là où l’Etat doit intervenir en aidant à mettre en place des fonds de garantie par exemple pour dire que la part du risque qui n’est pas très bien comprise par les banques peut être prise en charge par l’Etat. Ainsi, il y a un complément et on peut attirer plus de ressources. Cela est une chose. Un deuxième élément important, c’est l’investissement direct étranger. On amène des grandes sociétés minières pour investir dans nos mines. Pourquoi on n’amène pas les grandes sociétés agricoles pour investir dans notre agriculture mais cette fois-ci en posant des conditions. Que le foncier soit clair et réglé, que le business soit un business gagnant-gagnant entre le grand agriculteur qui vient de l’étranger et nos petits qui ne sont pas des perdants. Il y a le cas de Diécké. Tout le monde parle mais Diécké est là. Ils envoient leurs enfants en France, aux Etats-Unis. Aujourd’hui quand on regarde les Forestiers riches, ils viennent pour la plupart de Diécké. Pendant ce temps on dit à celui de Macenta, N’Zérékoré, non ! il ne faut pas les laisser venir parce qu’ils vont prendre vos terres. Mais entre-temps, ceux de Diécké vivent bien, ils ont de belles maisons, envoient leurs enfants à l’étranger. Ces enfants reviennent et vont commencer à être de bons négociateurs pour que les produits de leur relation avec la compagnie en place soient plus intéressants pour les communautés locales. Il ne faut pas se faire des illusions, c’est un bon canal, non seulement qui permet l’investissement parce que l’argent vient, mais ça permet le transfert de technologie. Ce sont eux qui ont amené le palmier et l’hévéa qu’on a plantés à Diécké. Ils ne sont pas venus de localement. Et tout le monde voit ce que cela rapporte comme argent. Le paysan n’a pas un souci d’aller courir et chercher le marché où il doit vendre.
Il a accès au marché. Donc, l’investissement direct étranger dans le secteur agricole est aussi intéressant que dans les mines. La seule chose qu’on demande est que ce soit un investissement gagnant-gagnant où la question du foncier est très bien prise en compte.
Le Forum économique de la Guinée s’est achevé le 15 septembre à Conakry. Quelles sont vos impressions par rapport à ce colloque ?
Un forum de cette nature, c’est la première fois qu’on l’organise. C’est une opportunité où l’on se dit la vérité. Vous constaterez qu’il n’y a pas eu de langue de bois. Avec le président ou sans le président, on a parlé clairement, franchement. Ce qui a été plus intéressant encore, c’est que les représentants de pays qui ont réussi, Botswana, Rwanda, Cap-Vert, Ile Maurice…, étaient là pour nous dire comment eux ont fait chez eux. Je crois que cela nous a ouvert les yeux pour nous dire que quand on veut réussir, on a besoin d’abord de politiques qui sont claires. Mais quand je parle de politique, je parle aussi de politique dans le sens de la vraie politique. Ensuite je parle des politiques de développement. Il faut qu’on en ait. Lorsque vous avez tout cela, il vous faudra par la suite des institutions. Ces institutions politiques serviront à mener la politique. Il y a aussi des institutions de gouvernance économique pour mener la gouvernance économique. Il faut mettre tout cela en place. Une fois qu’on a les institutions, on a besoin des gens qui comprennent. D’où toute la question de l’éducation, l’éducation directe, l’éducation civique, la sensibilisation des gens pour vraiment qu’ils fassent partie du processus de développement. Parce que parler du processus de développement, ce n’est pas l’Etat qui va le faire, ce sont les citoyens, c’est tout le monde. Chacun doit jouer son rôle, particulièrement la société civile. C’est ce qui a été dit à ce forum. A mon avis, ce message commence à passer. En tout cas à mon niveau, je ressors totalement confiant en l’avenir. Je souhaite pour la prochaine fois qu’il y ait beaucoup plus de participants. J’ai toujours plaidé pour cela. La question du développement de la Guinée, ce n’est pas une question politique, c’est une question de tout le monde. La porte est ouverte, tout le monde doit être à la table. Parce que la question du développement n’est pas quelque chose de 5 ans ou de 10 ans. C’est une question de 20, 40, voire 50 ans. C’est une préoccupation particulièrement vitale non seulement pour nos générations mais aussi pour des générations futures surtout qui doivent faire partie du débat. Ce sont pratiquement les grands enseignements qu’on y peut tirer. Mais vraiment, je pense que ce forum a été une occasion extraordinaire pour le pays de faire renaître sa réflexion sur toutes les questions de développement et de gouvernance, qu’elles soient politiques ou économiques.
Est-ce que l’agriculture peut être un palliatif voire un secteur qui pourrait remplacer les mines sur lesquelles repose essentiellement l’économie guinéenne aujourd’hui ?
Bon, palliatif, je ne veux pas le dire. Elle peut être un complément. C’est plus qu’un complément… On dit que les mines rapportent beaucoup d’argent. Ce sera de grosses ressources qui vont arriver. Parce que ce sont des ressources qui arrivent dans un pot. Le mécanisme de redistribution aujourd’hui on ne les a pas. On va les avoir peut-être dans le futur. En plus les mines ne vont pas nous donner beaucoup d’emplois, elles ont des emplois limités. Surtout si on n’investit pas dans la chaîne en aval. C’est-à-dire que si on ne transforme pas notre minerai sur place puis les produits de minerai en produits réels manufacturés qu’on consomme…
Par exemple les fenêtres d’aluminium, il faudrait que ce soit de l’aluminium de Guinée transformé ici en alumine et en aluminium ; il y a une grande déperdition. Par contre, l’agriculture permet de redistribuer directement la richesse. Quand les gens gagnent de l’argent, ça ne va pas dans un pot, ça va dans leur épargne à eux. Ce qui fait que la capacité redistributive de l’agriculture permet une contribution à la réduction de la pauvreté, deux fois plus grande que tout autre secteur y compris les mines. C’est pour cela que l’agriculture est vraiment importante.
Deuxièmement, il y a une réflexion qu’on n’a pas faite assez, c’est comment faire de l’agriculture les mines. C’est-à-dire un secteur qui catalyse et qui crée de la richesse et c’est pour cela que moi j’ai plaidé à la conférence, pour la création de ce que j’ai appelé des pôles de développement d’agrobusiness. Quand vous voulez construire une nouvelle mine à Simandou, on amène les routes, on construit des maisons, on construit des écoles et on fait tout. En fait, faisons la même chose avec l’agriculture. Choisissons les zones où il y a un potentiel de développement où les paysans sont déjà là, où on peut élargir l’irrigation. Et puis faisons venir des grands agriculteurs, amenons l’eau et l’électricité, le téléphone, créons des zones d’agro-industrie où on produit, on transforme, on emballe et on prépare pour vendre, où on peut créer des circuits de transports dynamisés qui nous aideront à le faire. Voilà, ce que j’attends un peu de l’approche qu’on devrait mettre en place pour le secteur agricole. C’est-à-dire en faire vraiment des pôles de développement réel. Cela va dynamiser l’économie. C’est-à-dire qu’il faut continuer à travailler avec la sécurité alimentaire pour régler les défauts qu’on a eus jusqu’à présent dans les efforts qui ont été mis en place, nous atteindrons assez rapidement la sécurité alimentaire. Mais à côté, il faut commencer à réfléchir pour créer des pôles d’agri business. Pour que l’agriculture soit vraiment un gros créateur d’emplois, de richesses et contributeur à la croissance.
Quels conseils pouvez-vous donner à la fois aux décideurs politiques et aux paysans guinéens afin de leur permettre de bénéficier de façon accrue des financements de votre institution qui est le FIDA ?
Tout ce que nous demandons, c’est que le gouvernement conclue enfin son programme national d’investissement agricole. Qu’il le conclue de façon très claire, cohérente et qu’il définisse les politiques pour accompagner ce programme. Une fois que cela est clair, qu’il arrive à sélectionner les projets qui vont accompagner la mise en œuvre de ce programme en les priorisant.
Nous, nous sommes prêts à les aider dans ce sens. Une fois que cela sera terminé, nous contribuerons au financement de ces projets de façon certaine. Nous ne pouvons pas tout financer mais certainement, nous allons financer ce que nous pouvons financer de manière à accompagner le gouvernement vers ses objectifs.
Mais encore une fois, je suis en train de dire que ce qui est important, c’est de créer des conditions pour catalyser une dynamique nationale naturelle de création de richesses et de mise à disposition de financements aux agriculteurs.
Entretien réalisé par Camara Moro Amara
L’Indépendant, partenaire de Guineeactu.com