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Kourouma Mamadi, SG du collège syndical de Friguia : « Fria est au bord d’une catastrophe humanitaire »
Moro Amara Camara Samedi, 25 Août 2012 11:46
Depuis cinq mois, Fria, la cité de l’alumine située à 160 km de Conakry, traverse une crise sociale sans précédent due à la grève déclenchée pour un premier temps par les travailleurs puis par les cadres de la direction générale de Rusal. Aujourd’hui, la vie de l’usine est totalement compromise de même que celle des travailleurs qui vivent dans un total dénuement. Face à cette détresse, nous avons rencontré récemment à Fria le secrétaire général du collège syndical de l’usine Friguia. Dans cet entretien à bâtons rompus, Kourouma Mamadi revient sur la genèse de la grève, les raisons du refus des cadres russes de reprendre le chemin du travail sans oublier les dispositions prises par le syndicat en vue d’assurer la bonne marche des installations de l’usine. Lisez !
L’indépendant : Présentez-vous ?
Kourouma Mamadi : Je réponds au nom de Kourouma Mamadi, secrétaire général du collège syndical de Friguia. Le collège syndical de Friguia est composé de deux collèges : il y a un collège à Conakry et un autre à Fria. Je suis en même temps le porte-parole du collectif des syndicats. Parce qu’avant d’entamer les revendications, on avait trois entités au niveau de l’usine. Il y a les embauchés qu’on appelle communément les agents permanents, et deux sous-traitants, EMF et la sous-traitance locale. Aujourd’hui, toutes ces entités sont réunies autour d’un collectif de syndicats qui représente l’ensemble des travailleurs.
Pourquoi avez-vous décidé d’aller en grève ?
Il faut rappeler que la crise à son début, était simplement une revendication habituelle. Conventionnellement nous avons une négociation collective avec la direction générale chaque année. Et conformément aux accords de 2010, nous devions avoir une négociation en novembre 2011. Nous avons donc introduit une plate-forme en bonne et due forme avec les points de réclamation qui concernent essentiellement l’amélioration des conditions de vie et du travail ainsi que la réglementation de la sous-traitance. Donc, ce sont des sujets sur lesquels on discute habituellement. Nous avons donc, introduit la plate-forme le 4 novembre et la direction a eu le temps de l’analyser pratiquement pendant plus d’un mois et nous avons entamé les négociations sur la plate-forme de revendication. Difficilement les négociations ont commencé et on n’est pas parti très loin. Vers la mi-décembre, la direction avait pris la décision par rapport à la plate-forme des revendications d’arrêter l’usine ainsi que son approvisionnement en matières premières. Cette attitude nous a assez surpris. Parce que depuis que nous sommes au mandat, nous avons prôné la culture du dialogue et la collaboration. Ce qui a fait que nous avons pu tenir l’usine pendant plus deux ans sans grève et sans débrayage de la part des travailleurs. Donc, la direction a évoqué des problèmes essentiellement économiques en parlant de crise mondiale. Nous, syndicat d’en face, nous avons réitéré notre position par rapport au coût de la vie et par rapport à la détérioration des conditions d’existence des travailleurs. Notamment la prise en charge à l’hôpital, le problème lié au logement, à la formation professionnelle et la promotion des travailleurs qui sont les facteurs de pérennisation de l’entité, la réglementation de la sous-traitance, les conditions de travail, le respect de la loi et des règlements du travail en vigueur. Nous ne nous sommes pas entendus. Nous nous sommes donc transportés à Conakry et jusqu’au ministère de la Fonction publique sous l’égide de madame la ministre. Nous avons passé des moments de négociations difficiles. Pour montrer que le syndicat était disposé à faire des sacrifices, à la fin nous avons même demandé à la direction de donner une prime d’attente comme elle en avait parlé au mois de juin. Mais, ils n’ont pas accédé à la demande de prime de patience. Le syndicat a même demandé à ce qu’on lui accorde une subvention à hauteur de deux sacs de riz par mois et par travailleurs jusqu’au mois de juin. Donc, c’était la preuve de notre engagement à ne pas forcément coller à notre plate-forme que nous voyons dans le court, moyen et long terme, mais aussi et surtout dans l’immédiat. Mais la direction n’a pas voulu nous comprendre. Et sous l’égide de madame la ministre de la Fonction publique, nous avons été obligés de rédiger un PV de constat d’échec des négociations. Pendant ce temps, la direction avait bloqué des matières premières, le salaire des travailleurs. Vu que nous étions dans une situation catastrophique, le syndicat a pris sur lui, la décision lever le préavis sans condition. Parce que dans le même temps, nous avons levé ce préavis alors qu’on n’avait rien obtenu et non plus signé de trêve avec la direction. C’est dans cette situation qu’on s’est quitté au mois de décembre. A la suite de cela, la direction a commencé à prendre des décisions autoritaires. C’est ainsi qu’ils ont commencé à supprimer le droit des travailleurs, à leur interdire l’accès à l’usine. Sur le terrain, la situation économique était en train de se dégrader. De ce fait, le premier ministre nous a conviés à une réunion au cours de laquelle il a félicité le syndicat pour le geste qu’il a posé au mois de novembre. Et il a demandé à la direction générale de tout faire pour ouvrir un cadre de négociation formelle. Rien de tout cela n’a marché. Nous avons aussi déposé plusieurs requêtes à la direction par rapport aux conditions de vie, à l’évacuation sanitaire des travailleurs… Ce qui n’a pas empêché la direction d’entreprendre des actions coercitives à l’égard des travailleurs comme des convocations. Finalement, on s’est dit qu’il était temps de relancer l’inspection générale à travers un courrier et par lequel on a demandé la reprise des négociations. Ce qui a abouti à un clash au cours duquel on a empêché les délégués syndicaux d’affilier à l’usine en leur interdisant l’accès à la barrière. Par la suite, la direction a engagé une demande de licenciement des délégués syndicaux. Les travailleurs étaient convoqués parce qu’ils venaient en retard ou parce qu’ils ne faisaient pas correctement leur travail et tout cela parce qu’il n’y a aucun moyen mis à la disposition des travailleurs. C’est pourquoi nous avons organisé une journée test. Celle-ci nous a permis de tester les capacités de transport. Nous avons demandé à la direction de transporter tous les travailleurs. Mais la direction n’avait pas les moyens. Par-delà tout, le syndicat a continué à privilégier le dialogue. C’est ainsi que nous avons rappelé à la direction qu’il était temps d’ouvrir un cadre de concertation. Sans quoi, il allait y avoir un débrayage sauvage des travailleurs. Un nouveau préavis a donc été déposé le 19 mars et ce préavis a couru jusqu’au 4 avril. Pendant ce temps, la direction, au lieu de discuter avec le syndicat, a préféré introduire une demande au tribunal de travail de Mafanco. Le préavis est arrivé à expiration. A l’inspection du travail, on nous a fait croire que le différend est désormais au niveau de la justice. Le 4 avril donc, nous sommes partis en grève légalement en respectant toutes les dispositions du code du travail. Parce que ces dispositions du travail prévoient qu’il faut 10 jours ouvrables pour aller en grève et exigent de respecter un service minimum. Ce que nous avons respecté. Ce qui montre que nous sommes allés en grève en bonne et due forme. Voilà en quelques mots vous retracée la genèse de tout ce qui a précédé la grève des travailleurs de Friguia. Puisqu’au mois de décembre on a levé la grève sans condition et sans avoir consulté personne, cela nous a valu beaucoup de problèmes. A cause de cela, on nous a taxés de tout. On nous a qualifiés de syndicalistes corrompus, vendus… Pour éviter tous ces soupçons, nous avons cette fois-ci associé les travailleurs pour prendre la décision. Parce qu’on est allé en grève que lorsqu’ils nous ont autorisés à déclencher la grève. Ce sont l’un des grands enseignements que nous avons tirés de ce qui s’est passé pour la première fois. On est parti le 4 avril en grève et la production s’est arrêtée. Toutefois, on continuait à assurer un service minimum.
En dépit de la suspension de la grève, pourquoi l’usine ne fonctionne-t-elle toujours pas ?
C’est autant dire que la crise n’est que la suite logique de tous les autres problèmes que l’usine de Fria connaît depuis qu’elle a été reprise par Rusal, il y a dix ans. La principale cause de cette crise à mon avis, c’est qu’il y a un déficit de dialogue social. Parce que nous avons fait des protocoles entre nous sans l’intervention de l’Etat. Donc, aujourd’hui, la direction n’a pas voulu discuter avec les représentants des travailleurs. Après cinq mois, la direction et le syndicat n’ont jamais eu de rencontre jusque-là . Donc quand nous sommes partis en grève, nous avons fait seulement sept jours de grève et nous avons été reçus par le président de la République. Quand on a été reçu par son excellence, le président de la République, il nous a demandé de revenir le lendemain pour permettre à Rusal d’être associée à la rencontre et de tirer l’affaire au clair. Tout cela a eu lieu à moins d’une semaine de grève. Les Russes sont venus et devant le chef de l’Etat, ils n’ont pas voulu encore discuter avec les syndicalistes. Ils ont refusé de participer à la réunion organisée par le président de la République. Celui-ci les a congédiés et nous a demandé de rester en stand-by, le temps que Rusal change son représentant en Guinée. Parce qu’un tel affront n’était pas tolérable dans un pays comme le nôtre. Nous sommes donc restés en attente jusque vers le 25 avril, date à laquelle une délégation de l’inter centrale est venue ici à Fria, qui nous a demandé de suspendre la grève à la demande du président de la République. C’est ainsi que le 26 avril, nous avons suspendu la grève. Quand la mission est arrivée à Fria, la tension y était vraiment à son paroxysme. Parce qu’il y avait eu un meeting de feu et finalement nous nous sommes vus dans l’obligation de suspendre le meeting. Le lendemain, moi, j’ai convoqué un meeting au cours duquel j’ai sensibilisé les travailleurs à ce qu’ils reprennent le travail. Chose qu’ils ont acceptée. Donc, depuis le 26 avril, les travailleurs ont repris le travail. Pour preuve, nous avons maintenu l’outil de travail, nous avons chargé plus de 41 mille tonnes d’alumine au port pendant ce temps de suspension où la direction n’était pas là . Nous avons pu charger des bateaux et nous avons approvisionné l’usine en fuel et les gens ont continué à faire les travaux de maintenance. Après le 26 avril, la direction n’a guère accepté d’y revenir pour reprendre les activités. Sous-entendu que quand une grève est suspendue, eux (les Russes) ne peuvent pas travailler. Donc, ils ont exigé qu’elle soit levée. Alors que c’est le chef de l’Etat qui nous a demandé de suspendre la grève. Ce qui veut dire qu’on ne pouvait la lever sans son autorisation. Je vous rappelle par exemple qu’une entreprise comme la toute puissante CBG a accepté de travailler jusque maintenant avec une grève suspendue. Parce qu’ils ont fait une grève de 24 heures pour montrer leur différence avec les autres entreprises ainsi qu’avec la mentalités des propriétaires. A l’usine Rusal, nous, nous avons continué à travailler sans la direction. Mais puisqu’il y avait un directeur général adjoint, en la personne de David Camara, nous avons jugé nécessaire de poursuivre les activités tout en estimant que… Mais, il y avait une autre raison, c’était d’attendre que le tribunal de travail de Mafanco se prononce dans le dossier. Et finalement, cette instance a rendu un jugement dans lequel ils ont indiqué que la grève était illégale. Sous prétexte que les syndicalistes n’avaient pas respecté l’ordonnance. Nous avons par la suite interjeté appel auprès de la Cour suprême. Parce que nous estimons que nous sommes dans un pays de droit où chaque Guinéen a le droit de contester une décision de justice. Donc, ce recours est introduit à la Cour suprême et à ce jour le jugement est pendant devant cette juridiction suprême. Le 1er juin, nous avons une nouvelle fois rencontré le chef de l’Etat toujours par rapport à cette crise. Parce que les Russes avaient fait de l’intox en faisant croire que les activités ne reprennent pas tant que la grève n’est pas levée. Après cette rencontre avec le chef de l’Etat, il nous a été demandé de lever la grève. Donc, on a accepté de lever la grève sans condition. Parce que nous sommes à un niveau où on ne parle plus de conditions de vie des travailleurs qui se trouvent dans une misère noire. Comparer les conditions de vie d’aujourd’hui à Fria d’antan, on peut dire que les travailleurs traversent une situation absolument difficile. Apparemment à Fria, les choses ont l’air d’aller bien alors que la pauvreté et la misère avaient fini par gangréner les travailleurs. Le président nous a dit, comme Rusal a changé son représentant en Guinée, d’accepter de reprendre le travail. Par après, nous avons compris que c’était une ruse des Russes qui n’avaient pas accéder à la demande de remplacement de leur représentant en Guinée. Ils ont donc grugé tout le monde y compris le chef de l’Etat. La grève fut donc levée sans condition aucune. Depuis donc le 26 avril, ils refusent de revenir pour faire fonctionner l’usine. Et les Russes ne manquent toujours pas de prétexte. Au-delà de la levée de la grève, les Russes sont rentrés dans une sorte de surenchère qui ne dit plus son nom. Parce qu’ils sont toujours accrochés à un argument donné, fût-il fallacieux. Ils ont exigé pour retourner à l’usine des garanties sécuritaires comme s’ils étaient menacés ici à Fria. L’on se rappelle qu’on a eu des Français qui ont réussi à travailler ici pendant le temps de la révolution sous feu le président Ahmed Sékou Touré.
A propos de la sécurité des Russes, certaines informations indiquent que le syndicat aurait monté un groupe de veille qui camperait à Conakry autour de l’ambassade de Russie en vue d’empêcher toute exfiltration de leur part vers leur pays.
Je m’inscris totalement en faux contre cette allégation qu’on veut nous prêter. Nous n’agissons pas à Conakry, nous menons toutes nos activités ici à Fria. N’empêche, nous nous sommes encore engagés en donnant ces garanties de sécurité qu’ils demandaient. La preuve, c’est que récemment Rusal est venue ici à Fria pour distribuer du riz. Mais, ils n’ont rien eu. Ils ont procédé au partage de ce don dans une mosquée en présence des populations et travailleurs de Fria sans que personne ne crie gare. Ils ont été très bien accueillis. Ce qui démontre une nouvelle fois que cette exigence sécuritaire à laquelle ils s’accrochaient n’était qu’un grossier alibi. Après avoir donné les garanties de sécurité, Rusal a trouvé d’autres conditions. Elle a dit qu’il faudrait que les travailleurs renoncent à deux mois de salaires. C’est-à -dire du 4 avril au 4 juin ; il faudrait que les travailleurs renoncent à tous leurs droits et à toutes les réclamations jusqu’en fin 2013 ; il faudrait que les travailleurs observent une trêve jusqu’en 2013, que les travailleurs s’engagent à assurer leur sécurité ainsi que celle de leurs biens. Sur ces nouvelles conditions, nous avons longuement traîné. De discussions en discussions, cela a commencé à semer les dissensions entre les travailleurs. Lorsqu’ils ont commencé à mettre en place un comité parallèle, composé de travailleurs entièrement acquis à leur cause, des travailleurs véreux que moi je qualifie de sans caractère. Parce que quand on se dit cadre, on ne peut être aussi manipulable à souhait. De cette fausseté, ils ont encore sorti une autre condition de leur escarcelle. Dans sa communication, Rusal avait bien indiqué que les conditions satisfaites étaient nécessaires mais pas suffisantes. En tant porte-parole, j’ai rétorqué que j’ai vu des conditions qui suffisaient amplement. Parce que le fondamental, c’est la reprise du travail à l’usine qui se trouve maintenant dans un état de déliquescence ou d’obsolescence. Parce que tout simplement les Russes n’ont jamais voulu respecter les termes de la convention qui leur a donné l’usine de Fria. Même dans une entreprise privée, il y a le respect des droits et règlements. Si on ne respecte pas les droits des travailleurs, la réglementation parce qu’ils devaient procéder à l’extension de l’usine, qui n’a jamais été faite et les travailleurs non plus n’ont été bien traités, aujourd’hui, l’usine n’a pas été bien tenue, elle a été sabotée et sabordée. Tout juste dans le but d’atteindre un objectif. Cela nous a conduits aujourd’hui à une situation que le monde entier connaît à Fria qui est au bord d’une crise des nerfs. Nous avons écouté les uns et les autres, cela a débouché sur une pétition avec à l’appui toutes formes de chantages, d’intimidations du genre, si vous ne signez pas, vous n’aurez aucun sou comme salaire et on va fermer l’usine. Le tout soutenu par une vaste campagne de communication médiatique bien huilée pour la cause. Sans oublier des injections massives d’argent pour pouvoir mieux corrompre les gens. Finalement sous la pression de tout le monde avec la signature des travailleurs manipulés, le syndicat a été obligé de signer le protocole qui garantissait tous ces points. Nous avons transmis ce document à Rusal qui a dit qu’elle ne signe pas et c’était en présence de madame la ministre de la Fonction publique. Ce fut d’ailleurs un grand étonnement pour tout le monde. Après la signature, on était dans les stocks de réserve qui étaient en train de s’épuiser. Il faut souligner que durant tout ce temps, on consommait inutilement 450 tonnes de fuel par jour quand on sait qu’un bateau coûte plus de 20 millions, sans produire une tonne. Une véritable gabegie organisée au mépris de toute orthodoxie économique et financière. Nous étions tous dépassés par cette attitude qui nous semblait très bizarre. Le 26 avril, les gens étaient prêts à travailler. Le 1er juin nous avons levé la grève, les Russes étaient censés retourner à l’usine après avoir obtenu cette levée. Quand il restait maintenant cinq jours de réserves de fuel, les sages de Fria ont commencé à s’inquiéter. Parce que la ville était au bord d’une implosion sociale majeure. C’est ainsi qu’ils se sont déplacés pour aller à la représentation. C’est là que les Russes leur ont dit qu’ils sont en faillite parce qu’ils n’ont plus d’argent et qu’il leur faut 50 millions de dollars et que pour avoir cette somme, il faudrait que les sages partent voir le président de la République pour lui dire de leur donner le projet Diandian. C’est ainsi qu’on a compris ce que voulaient réellement les Russes dans leur attitude. Alors qu’ils avançaient par le passé des conditions qui ont failli pousser les travailleurs et la population de Fria à s’entretuer. Parce qu’aujourd’hui à Fria, les travailleurs ont des problèmes avec des cadres et les cadres ont des problèmes avec les sages et les sages ont des problèmes avec le syndicat. Bref, ils ont réussi à dégrader complètement la structure sociale en mettant les gens dans une situation de dénuement extrême. Si nous n’étions pas des croyants, nous n’aurions pas pu tenir jusque maintenant. Après cette rencontre, les sages sont venus nous faire le compte rendu. Ce qui a d’ailleurs permis depuis de calmer tous les travailleurs et toute la ville de Fria. Les uns et les autres ont finalement compris que l’action menée par les syndicats était pour une cause juste, légale et légitime. Après les sages, les femmes sont aussi parties. Et à chaque fois, ce sont de nouvelles conditions que les Russes posaient. Et les résultats sont toujours restés les mêmes. Comme je l’ai dit tantôt, leurs dernières conditions étaient de trouver les 50 millions par l’octroi par l’Etat du projet Diandian. Et tout le monde sait pertinemment que l’octroi de Diandian ne relève pas des compétences du syndicat de Friguia. Nous avons mené toutes ces négociations en étroite collaboration avec l’inter centrale qui regroupe les 8 centrales de ce pays. La grève de Fria est soutenue intimement par le mouvement social guinéen. A notre entendement, ces conditions invoquées par Rusal ne relèvent que de la puissance de l’Etat et non des syndicats que nous sommes. L’Etat reste l’Etat. C’est la puissance publique. C’est pourquoi nous appelons l’Etat à faire face aux travailleurs qui sont depuis bientôt cinq mois sans salaires, dans une ville qui n’aura plus aussi d’électricité et d’eau. Parce que tout est lié à l’usine. Ce qui signifie que Fria est au bord d’une catastrophe humanitaire.
Vous parlez déjà de pénurie de fuel. Expliquez-nous comment vous parvenez à maintenir l’usine en marche en attendant le retour des Russes.
Durant tous ces mois, c’est-à -dire du mois d’avril jusque maintenant, on a mené des démarches pour pouvoir maintenir l’usine. Parce qu’on a demandé aux portiers de maintenir un service minimum. Ce qui veut dire que tous les jours ils partaient. Parce que l’usine était en recyclage. C’est-à -dire que c’est une usine qui marche et qu’on ne veut pas l’arrêter. On a donc vidé l’hydrate et on a complètement recyclé le circuit en le lessivant. Pour que, quand on nous demandait après de produire une tonne, on ne ferait qu’appuyer sur un bouton. Nous assurerons cela tant que nous avons le fuel. Mais très malheureusement, les réserves de fuel ont été inutilement consommées à cause d’un problème de stratégie qui visait à faire main basse sur le projet Diandian, mettre l’usine au bord de la catastrophe avant de dire ce qu’ils veulent. Juste pour pouvoir faire un chantage à l’Etat. Donc, de par leur faute, nous nous trouvons présentement dans une pénurie de fuel. C’est EDG qui nous a récemment donné 400 tonnes de fuel ce qui n’a suffi que pour un temps. Présentement l’usine est en crise de fuel, les réserves sont très basses. Le fuel qu’on nous a promis n’est pas encore arrivé à Conakry. Ce qui voudra dire que nous sommes en train de vivre sur les diésels, c’est-à -dire sur la consommation de gasoil. L’usine est aujourd’hui pratiquement arrêtée. Elle est en train de devenir une usine pour faire de l’eau et de l’électricité pour la ville de Fria. Ce qui est indigne et extrêmement grave. Parce que l’usine n’est là que pour la production. Les centrales thermiques ne sont pas là pour seulement donner le courant et l’eau aux gens qui n’ont d’ailleurs rien à manger. C’est pourquoi nous parlons pour attirer l’attention de l’Etat. C’est bien beau de trouver du fuel pour l’usine mais, il est encore mieux et décent de trouver de quoi manger pour la population qui se meurt de faim aujourd’hui à huis clos. Voilà comment on a pu maintenir l’usine en marche jusqu’aujourd’hui grâce à ce service minimum. Présentement, je sais que l’Etat est en train de travailler d’arrache-pied pour fournir les matières premières devant permettre à l’usine de continuer à tourner normalement.
Vous vivez actuellement une situation de dénuement extrême, alors comment faites-vous pour motiver les travailleurs qui assurent ce service minimum ?
C’est avec beaucoup de communication et beaucoup de patriotisme. C’est le lieu pour moi de féliciter les travailleurs de Fria qui, au-delà du problème de rémunération, ont un attachement à leur entreprise, chose qui est très rare. Il y a de jeunes travailleurs comme nous qui avons grandi ici en voyant nos papas lorsqu’ils travaillaient eux-aussi pour l’usine. Pour les Friakas, cette usine est un bijou, un trésor, un héritage que tout le monde veut voir se pérenniser, c’est d’un. De deux, ils sont attachés à l’usine pour la simple raison qu’en Afrique l’emploi est un luxe. Si nous laissons l’outil de travail se dégrader, même si on dit que l’usine est vendue à Rusal mais elle n’est pas implantée en territoire russe. Cette usine appartient à l’Etat guinéen. C’est ce qui fait qu’on a l’obligation morale de maintenir cette usine. Autre chose qui n’est pas apparente, c’est le fait que si l’on veut reprendre le travail, il va falloir que l’usine soit prête pour repartir, ce qui est dans notre propre intérêt. Donc ces gens qui assurent le service minimum sont en train de se sacrifier pour tout le monde. Nous les encourageons et nous communiquons avec eux. Nous le faisons pour les motiver. Car, aujourd’hui ils travaillent pour toute la patrie. Nous syndicalistes, nous ne sommes que des démarcheurs. Mais les véritables patriotes, ce sont eux qui travaillent pour maintenir l’usine en état. Et cette usine est correctement maintenue sans les Russes qui ne sont qu’une pléthore inutile d’expatriés qui n’ont aucune compétence et qui ne peuvent pas faire un transfert de compétence. Ce qui veut dire que nous pouvons nous-mêmes faire marcher l’usine. Il suffit qu’on ait un certain nombre de pouvoirs et de ressources économiques notamment. C’est ce qui fait que nous affirmons souvent que cette usine doit continuer à marcher avec ou sans Rusal. C’est l’occasion de voir s’il n’y a pas d’autres partenaires qui veulent la reprendre. Parce que même si l’usine appartient à Rusal, on ne va pas se payer le luxer de vouloir faire travailler les gens sans salaires. C’est seulement dans notre pays que cela est possible où les gens viennent matin et soir pour travailler et qu’en retour on ne les paie pas. Et Rusal est là , elle ne déclare pas un plan social ni la fermeture de l’usine. On est dans une situation à vau-l’eau et on ignore complètement ce qu’on va faire. C’est un véritable « lock out », correspondant dans le jargon syndical à une fermeture pure et simple de l’usine qui est causée par la grève des patrons. Bref, c’est toute la vie d’une ville qui se trouve portée par la responsabilité de ces portiers. Ils travaillent pour eux, leurs familles et pour toute la nation.
Après quelque moment de fébrilité voire de dissensions, comment se porte aujourd’hui le collège syndical ?
Je vous rappelle que le syndicat est toujours resté uni et déterminé. On a réussi à unir toutes les entités. Nous sommes aujourd’hui unis et déterminés comme une seule personne. C’est peut-être la base qui s’est effritée…
Et pourtant s’il n’y pas de souci de cohésion au sein de vos rangs, pourquoi alors taxer certains parmi vous de naufragés ?
Vous savez, « naufragé » est un terme générique qu’on a donné aux travailleurs qui ont beaucoup de difficultés à s’en sortir en temps normal. Nous avons des travailleurs ici qui ont des problèmes de surendettement en temps normal que nous gérons entre nous grâce à l’entraide. Même en temps normal, ces gens ont besoin de l’assistance sociale du syndicat. C’est pourquoi nous les appelons des naufragés. Si en temps normal, ils ont des difficultés, imaginez au temps où il n’y a pas de salaires, pour eux c’est vraiment compliqué. Sinon le syndicat n’a jamais été divisé. Ce sont les travailleurs qui, en désespoir de cause parce qu’ils ne voyaient pas d’issue à la situation, se sont toujours accrochés aux propositions de Rusal pensant que c’était satisfaisant. Au risque même d’être parfois en contradiction ouverte avec leur syndicat, ils ont aussi milité pour ces conditions tout en pensant qu’elles allaient leur garantir leur emploi. Des gens qui sont en difficultés en temps normal, imaginez-les en temps de guerre… C’est donc la petite dissension qui est survenue. Avec le message unificateur du syndicat et la dernière déclaration de Rusal par rapport à leur véritable intention, aujourd’hui, l’unité du groupe est en train de revenir. Ces travailleurs qui ont été trompés par des cadres véreux qui sont à Rusal, sont en train de se rendre compte qu’ils s’étaient égarés. Il y en a beaucoup parmi eux qui viennent pour nous dire qu’ils ont commis des erreurs en signant la pétition en pensant que cela allait régler les problèmes. Je profite de cet espace pour aussi remercier l’association des ressortissants de Fria qui a beaucoup fait pour nous. Elle nous a permis de communiquer même à l’international en invitant des journalistes ici pour animer un débat qui restera gravé en lettres capitales dans les annales de l’histoire de la ville de Fria. Un débat qui a donné l’opportunité au syndicat d’expliquer à la population tout ce qui est en train de se passer dans cette crise. Ici les syndicalistes étaient menacés, la population était prête à nous jeter aux chiens pensant que c’était nous le problème. Depuis ce débat et après la déclaration d’intention de Rusal, tout le monde a compris le bien-fondé du combat que nous menons. Aujourd’hui, pour que cette usine vive, il faudrait qu’elle soit viable économiquement et avoir un partenaire qui accepte de faire un investissement majeur et non un partenaire qui ne vit que de deals, de montages, de corruption… Des genres de partenaires qui utilisent l’usine sans l’entretenir ni se soucier des conditions de vie et de travail de ses ouvriers.
Entretien réalisé par Camara Moro Amara
L’Indépendant, partenaire de GuineeActu.com
Commentaires
Connaissant parfaitement le pays, les Russes n'ignorent pas que cela peut marcher, surtout avec la gouvernance actuelle.C'est pour cela qu'ils ne se donnent même pas la peine d'évoquer un plan social de licenciement du personnel. La manœuvre est aussi grosse que le nez au milieu du visage. La balle est donc entièrement dans le camp du gouvernement qui se doit de faire appliquer la réglementation du travail guinéenne.
Quant au marché d'exportation de l'alumine dont le coût est toujours indexé à celui de l'aluminium (entre 15 et 17% du prix de celui-ci), un gouvernement guinéen compétent, audacieux et conscient de ses responsabilités, se donnerait les moyens des ses arguments pour garder en service ce formidable outil de production tout en préservant convenablement les intérêts supérieurs de la nation tant à Fria que par rapport aux mines de Dian Dian.
Cela suppose évidemment que les autorités concernées soient à même d'engager les négociations efficaces qui s'imposent. Mais, telle ne semble manifestement pas être la préoccupation majeure du pouvoir actuel que les "commissions" attirent apparemment davantage que la défense légitime du sort de quelques travailleurs guinéens. C’est bien dommage pour le pays !
Tout accord minier non approuvé par l'AN (je n'ai pas dit le CNT) sera remis en cause. Il faut que les investisseurs étrangers intègrent cette donnée.
Cher Gandhi, si vous êtes sûr de ce que vous dites là , chacun devrait le clamer plus fort pour calmer un peu l'ardeur de tous ceux qui se livrent actuellement à une véritable foire aux conventions minières à Conakry.
Je se serais pas étonné que tout ceci soit un moyen de "forcer" un accord pour Dian Dian en dehors de la réglementation actuelle, pour raisons sociales...
En tout cas il ne faut pas compter sur un major pour reprendre cette usine d'un autre age: comme en 2000 en dehors de Russal il n'y aura que des démarcheurs grecs, emiratis, juifs ou chinois pour acheter et revendre ensuite immédiatement (a la casse). Il est impossible de signer un bon deal aujourd'hui pour cette usine dans son état actuel...Un peu de réalisme, pas de démagogie populiste communiste svp!
Recemment Alpha Condé avec son arrogance avait renvoyé Deripaska et son compagnon de Sekhouterayah!
Russal est un habitué de ce genre de scenario pour gagner autre chose!
Visionner ce link.Avec Poutine ca n'a pas marché!
Bon courage mon cher ami , je suis de coeur avec Vous!








