Imprimer

Gestion de l’Etat : Ce que Tiken a dit à Dadis

Camara Moro Amara  Lundi, 28 Mai 2012 13:32

Facebook

 

FAKOLY_Tiken_Jah_2_01Tiken Jah Fakoly de son vrai, Doumbia Moussa était récemment en Guinée pour la mise en œuvre de son projet panafricaniste, ‘’Un concert, une école’’. Nous avons mis à profit son séjour pour échanger avec lui sur certains sujets d’actualité guinéenne et africaine. Dans un entretien à bâtons rompus, Tiken Jah revient sur sa rencontre en 2009 avec l’ex-chef de la junte, capitaine Dadis Camara, la réconciliation dans son pays, la Côte d’Ivoire, ses rapports avec son aîné Alpha Blondy, son prochain album attendu en 2013.


L’Indépendant : En 2009, vous avez été reçu au camp Alpha Yaya Diallo par le capitaine Dadis Camara, à l’époque au pouvoir, au point même que vous avez donné votre soutien à celui-ci, sous certaines réserves, bien sûr. Aujourd’hui, ce dernier, à cause de ses velléités à confisquer le pouvoir, a été finalement écarté. Est-ce que vous ne regrettez pas avec le recul ce soutien ?

Tiken Jah Fakoly : Je n’ai fait aucun soutien à personne. Nulle part, je n’ai apporté mon soutien à Dadis Camara. Je l’ai rencontré et lui ai dit qu’il avait le choix entre finir comme le président ATT qui a organisé des élections, remis le pouvoir aux civils et qui a été ensuite rappelé par le peuple, et finir comme le général Gueï. Voilà le discours que je lui ai tenu. Dans notre entretien, il m’a dit qu’ils ne sont pas intéressés par le pouvoir et qu’ils sont là pour mettre de l’ordre. Parce qu’il y avait beaucoup de corruption, m’a-t-il dit. Effectivement quand les choses ont commencé à se corser et à être suivies par un matraquage médiatique à outrance de la part de l’Occident contre la Guinée, je me suis dit, attention, il y a bien quelque chose qui cloche dans cette campagne. Il y a anguille sous roche. Parce que chez les Rastas, on se dit que quand tu vois l’Occident, qu’on appelle dans notre monde ‘’Babylone’’, s’acharner, c’est qu’il y a une situation un peu bizarre dans laquelle il est important de voir clair. C’est ce que j’ai fait et qui était très loin d’un soutien. Je n’ai jamais dit que je soutenais le capitaine Dadis Camara. Je suis venu lui dire d’organiser des élections pour que la Guinée puisse être dirigée par un président civil démocratiquement élu. Je pense que c’est lui qui n’a pas tenu ses engagements. Il n’a pas écouté les conseils que je lui ai prodigués. Je lui ai quand même dit très modestement. Aujourd’hui, il est où il est. Mais s’il avait suivi mes petits conseils de petit Rasta fou-là, peut-être qu’il aurait pu être tranquille en Guinée quelque part au bord de la mer à Conakry en tant qu’ancien président de la République avec son salaire. Malheureusement, mes conseils n’ont pas été écoutés. Donc, je pense que chacun fait le bilan aujourd’hui.

La Côte d’Ivoire, malgré la fin de la rébellion et de la crise postélectorale, peine encore à réaliser la réconciliation entre ses fils. Est-ce que cette réconciliation peut être possible et effective sans l’ex-président, Laurent Gbagbo, aujourd’hui en prison à la Haye ?

Je pense et cela est clair que nous n’avons pas le choix, les Ivoiriens doivent se réconcilier. Tout le monde a vu toutes les conneries que Gbagbo a faites. On lui a dit de lâcher le pouvoir, il n’a pas lâché. On lui a dit si tu ne lâches pas, tu vas aller à CPI. Si on te dit si tu ne lâches pas, voilà ce qui va t’arriver et que tu refuses en plus de lâcher. Maintenant quand tu gagnes ce que tu as, tu l’auras cherché toi-même. Donc, aujourd’hui la Côte d’Ivoire est au travail et elle est dirigée par un président que les Ivoiriens, dans leur grande majorité, avaient choisi. Laurent Gbagbo a fait un choix. Il pouvait lâcher et être vu comme un ancien chef d’Etat et reconquérir le pouvoir dans cinq ans. Et il aurait pu gagner. Parce que c’est un populiste. Ce sont des gens qui parlent et qui ne font rien mais aveuglent le peuple qui les suit. C’est quelqu’un qui reste populaire, suivi par des gens, je ne sais même pas pourquoi. Puisque ce monsieur a fait dix ans à la tête de la Côte d’Ivoire et rien n’a été fait. Quand vous parlez à ses militants, ils vous disent que c’est parce qu’il y a eu la guerre au nord et que c’est ce qui l’a empêché. Lors de la guerre en 2002, le pays a été divisé. Laurent Gbagbo avait 40 pour 100 du territoire ivoirien. Guillaume Soro et les Forces nouvelles avaient 60 pour 100. Mais sur les 40 pour 100 du territoire de Laurent Gbagbo, vous avez 99 pour 100 de la Zone café-cacao. La Côte d’Ivoire est première productrice mondiale de cacao. Elle réalise aussi une production pour le café qui la place parmi le peloton de tête des premiers pays producteurs dans le monde. Sur les 40 pour 100 de Laurent Gbagbo, il y avait le port de San Pedro et celui d’Abidjan. Ces deux ports sont économiquement très rentables. Mais si vous vous rendez dans cette zone qui était sous son contrôle, vous ne trouverez ni routes, ni emplois créés, rien du tout. Même Abidjan était sale. La réconciliation est un passage obligé pour nous. Maintenant si les gens veulent attendre que Laurent Gbagbo soit libéré pour se réconcilier, on verra. Puisque personne ne peut dire quand il sera libéré. Son incarcération n’est plus au niveau de l’Etat ivoirien. C’est au niveau de la communauté internationale qui l’avait d’ailleurs prévenu de ne pas agir comme ça.

Récemment, on vous a vu poser dans des photos avec votre grand frère Alpha Blondy en signe de réconciliation entre vous. Est-ce que vous croyez à la sincérité de cette réconciliation ?

Bien sûr ! C’est vraiment sincère de mon côté. Moi, je suis sincère. Alpha et moi, nous nous appelons. Mais, nous n’allons pas ensemble en boîte. Parce que nous ne sommes pas des amis, nous ne sommes pas de la même génération. Alpha a presque les 60 ans aujourd’hui et moi, j’ai 43 ans. Il y a plus de 17 à 18 ans d’écart entre nous. Je pense qu’on n’avait pas le choix. Parce que nous, nous chantons la paix, l’unité…on invite l’Afrique à cette unité. Il n’y a pas de raison que nous chantions cette paix ou cette unité et que nous soyons incapables de nous mettre d’accord, unis entre nous artistes. Cela allait être vraiment paradoxal. Moi, j’avais envie d’être avant tout en accord avec ce que je dis dans mes chansons. J’ai fait assez d’efforts pour arriver à cette réconciliation. La première fois que j’ai appelé Alpha, il m’a raccroché au téléphone. Quand il est venu à Abidjan, il a reconnu qu’il m’avait raccroché au téléphone. Quand il est reparti pour Paris, on a un ami commun qui m’a convaincu, j’ai encore accepté de faire le déplacement pour aller le voir. Pourtant, je n’étais pas obligé. Je suis l’un des artistes africains les plus connus au monde. Je suis l’un des Africains qui fait plus de concerts, qui vend le plus au monde et qui est vraiment au top. Même en France, je vends plus qu’Alpha Blondy. Non seulement, je vends plus de CD que lui, mais je suis vendu plus cher que lui. Si lui, il est vendu à 15 millions, moi, je suis vendu à 30 millions. Mais cela s’inscrit dans l’ordre normal des faits. Demain, s’il y a un jeune qui arrive et que moi je commence à prendre de l’âge, ce jeune-là sera mieux vendu que moi. C’est cela la logique. C’est pour vous dire que je n’avais pas besoin de faire de courbette. Je pouvais faire ma carrière d’un côté et lui de son côté. J’ai voulu cette réconciliation. Parce que je pense qu’il est important pour nous de donner le bon exemple.

Vous donnez l’impression que tout va bien entre vous. Alors qu’est-ce qui fait que la caravane de réconciliation qui devait regrouper tous les ténors de la musique ivoirienne y compris Alpha Blondy et vous-même, n’a toujours pas pu avoir lieu ?

Cette caravane n’a pas eu lieu parce que tout simplement le gouvernement refuse de mettre l’argent dans la caravane. Vous savez, la culture et les artistes sont toujours vus par les gouvernants comme une charge inutile dans la société. C’est pourquoi, nous artistes, nous n’avons pas accepté d’aller jouer gratuitement. On a tous conscience que notre pays, la Côte d’Ivoire, traverse des difficultés. Cependant, le président de la République n’a jamais accepté de diminuer son salaire, les ministres, le président de la Commission de réconciliation, Charles Konan Banny, eux non plus. Alors que tous les jours, on voit qu’on est en train d’accompagner les artistes au cimetière ou quand ils sont malades, les gens sont obligés de cotiser pour les faire soigner. Nous, nous ne pouvons pas payer les factures tout le temps. C’est pourquoi nous avons présenté un budget au gouvernement et celui-ci a trouvé que ce budget était exorbitant. Imaginez-vous que quand moi je livre un concert d’une heure 30 ou de deux heures en Europe, je suis payé à 30 millions de CFA. Pour mon pays, j’ai accepté par exemple d’enlever 10 à 15 millions. Je pense que je ne peux pas faire mieux. Au début, j’étais prêt à jouer gratuitement si tous les autres artistes acceptaient de jouer gratuitement. Mais si moi j’accepte de jouer gratuitement, c’est comme si je me désolidarisais des autres, alors que je suis conscient de la grande précarité dans laquelle vivent les artistes. Si je le faisais, on allait me reprocher d’avoir trahi la cause des artistes. Parce que tout simplement je veux me faire voir. Sinon au tout début, j’avais décidé de jouer gratuitement. Mais au même moment quand je m’aperçois que personne dans le gouvernement ni le président de la République, n’a et ne veut diminuer son salaire ou son train de vie, voyez-vous que ce n’est pas si facile. Surtout pour un artiste dont on ne sait même pas quand sa carrière va s’arrêter. Moi, je préfère prendre l’argent avec le gouvernement ivoirien et construire des écoles en Côte d’Ivoire. J’avais même prévu que la moitié de mon cachet que j’allais avoir dans cette caravane, allait être consacrée à la construction d’écoles dans notre pays. Si je refusais, les autres amis allaient me taxer de quelqu’un qui cherche un nom alors que je n’en ai pas besoin.

(A suivre)


Entretien réalisé par Camara Moro Amara
L’Indépendant, partenaire de GuineeActu.com


AArticle_logo1_0
Facebook