Monénembo et le devin bambara ou l’histoire d’un lecteur actif dans "Le Terroriste noir"

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MONENEMBO_Tierno_6_01Dans Le Terroriste noir, roman biographique consacré à la vie du héros de la résistance des Vosges Addi Bâ, Tierno Monénembo confie la relation des faits au personnage de Germaine Pergoresse. Ce personnage féminin âgé de 80 ans au moment du récit, s’adresse au neveu du héros venu assister à la remise de la médaille et à la pause de la plaque reconnaissant les mérites de l’oncle. Les faits racontés sont donc donnés du point de vue de Germaine qui situe le récit à partir de sa dix-septième année dans le passé, quand elle voit pour la première fois Addi en 1940, jusqu’à son présent de narratrice en 2003 au moment de la réhabilitation du jeune résistant fusillé par les Nazis à Epinal en 1943.

Témoin direct des faits ou réceptacle des informations recueillies de diverses sources qu’elle n’omet pas de mentionner au fil du récit, Germaine expose la vie du héros au neveu portant le même nom et qu’elle a reçu dans sa maison à Romaincourt après la cérémonie officielle de remise de médaille.

Nous allons nous intéresser ici à ce que cet auditeur particulier, qui représente la figure du lecteur, apporte au récit à son tour. En effet c’est par son biais que la narratrice apprend un élément important de la vie du héros : le fin mot de l’histoire concernant la naissance et l’adoption d’Addi Bâ en Guinée au fin fond du Fouta Djalon, à Pita.

On assiste donc à ce fait curieux où Addi-le-neveu écoute Germaine raconter un épisode de la vie d’Addi-l’oncle, fusillé soixante ans plus tôt, qu’elle a appris de lui, auditeur silencieux. Précisons que cette étude porte principalement sur le récit de l’enfance du héros de la page 186 à la page 195 du romani.

Pour lancer l’épisode du devin bambara, c’est par le récit de la mort d’Addi que Germaine arrive peu à peu à parler de la naissance du héros et évoquer ainsi le Fouta.


I – Comment meurt un héros

Germaine relie deux faits situés dans deux endroits différents par le phénomène de l’étoile filante : l’annonce de la mort de l’oncle ici à Romaincourt et là-bas au Fouta, en Guinée. Cela commence selon ses dires par une confidence d’Addi Bâ, page 186 :

« Là-haut, une étoile se décroche à chaque fois que l’un d’entre nous s’apprête à crever, me confiait-il, lorsque les rigueurs de l’hiver le plongeaient dans la nostalgie du pays. Â»

Ces propos soulignent les croyances mythiques de l’oncle et donnent l’information, sans doute utile pour le neveu, que son pays natal lui manquait.

Par la suite, Germaine constate la véracité selon elle de cette croyance en précisant :

« Eh bien, c’est vrai. Le soir de sa mort, j’ai vu une étoile se décrocher de la Grande Ourse, fendre l’air dans un joli bruit de chalumeau, et s’éteindre furieusement en plongeant dans la Meuse. Â»

La sympathie de Germaine pour le héros se transforme ici en une sorte de télépathie qui lui fait connaître et sentir le sort de celui-ci.

Il faut comprendre que l’évocation de l’enfance du héros ne se fait que grâce aux informations données par le neveu sur le passé méconnu d’Addi : sa naissance et son adoption par un Français dans la colonie française de Guinée.

La narratrice se compare dans cette vision au père d’Addi. Elle établit donc un parallèle en faisant un saut dans l’espace, pages 186-187 :

« C’est sûr que de l’autre côté de la mer, son père avait vu tomber l’étoile, lui aussi. J’imagine sans peine comment cela s’était passé. Egrenant son chapelet assis sous la véranda, il avait senti subitement quelque chose vibrer dans le ciel. Alors il avait pris son bonnet et sa canne et, sans rien dire à la mère, il était descendu à travers les fougères et les lantaniers jusqu’au talus menant vers la rivière. Le vieil homme s’était dressé sur la berge avec cet air méditatif que vous portez tous et il avait attendu longtemps avant que l’astre ne vienne se fracasser contre les eaux. Alors, se rappelant mot pour mot ce qu’avait dit le devin, il s’était rendu dans la termitière sacrée pour offrir une obole. Â»

Il s’agit moins de l’imagination débordante de la narratrice, nous le verrons, que du résultat d’un récit de seconde main apporté par son interlocuteur, destinataire silencieux.

Les deux dernières citations ci-dessus montrent le parallèle entre les deux visons, celle de Germaine et celle du père autour de la même chute d’étoile annonçant la mort du héros. Pour la première, on relève des notations plus précises avec « la Grande Ourse Â» et « la Meuse Â», tandis que pour le second les informations sont plus générales avec « quelque chose vibrer dans le ciel Â» et « la rivière Â». Après avoir relevé les différences de paysage entre les Vosges et le Fouta (fougères, lantaniers), on note le point commun concernant l’étoile qui est présentée dans les deux visions avec la même indétermination soulignée par l’article indéfini : « une étoile Â». Implicitement, il est question par cette mention de la vie exceptionnelle d’Addi Bâ : il est né sous une bonne étoile avec une vie courte mais pleine de bravoure et de gloire. Toutes choses annoncées par le devin bambara et qui ressortit au mythe.


II - Les paroles de l’auditeur silencieux et le miroir du devin : un héros mythique entre dans l’Histoire et dans la mémoire collective.

On est surpris d’entendre parler Germaine du personnage énigmatique qu’est le devin. C’est elle qui apprend au lecteur, en s’adressant au neveu, que c’est le soldat Addi qui lui en a parlé sans donner beaucoup de détails, et qu’ensuite c’est le neveu qui lui apporte le complément d’informations concernant cet épisode de la vie du héros où l’animisme (« termitière Â» et « obole Â») le dispute à l’islam (habitudes alimentaires et prières) au fond de l’Afrique. Ainsi peut-on lire, à la page 187 :

« La peau de prière du père, la calebasse à traire de la maman, le village au sommet de la colline et la rivière juste en bas, serpentant dans les gouffres… Il ne parlait pas de lui mais il parlait du village, de l’odeur de miel et de taro chaud, des terrifiantes bousculades des troupeaux rentrant dans les parcs, du son langoureux des flûtes. Oui, cela ne le gênait pas d’en parler, et si souvent que j’avais l’impression d’y avoir moi-même vécu et que j’étais là lorsque le devin avait sorti son miroir. Mais cela, c’est vous qui me l’avez dit. Lui, il nous avait juste parlé du devin, se contentant de prononcer le mot et de façon si énigmatique que j’avais l’impression qu’il voulait nous poser une colle. Â»

On voit dans cet extrait comment la nostalgie se manifeste chez notre héros loin de sa Guinée natale dans un village des Vosges. Ce qui est intéressant dans l’évocation de ce village du Fouta, c’est de comprendre comment la narratrice fait siennes des informations de seconde main, et comment elle tisse son récit d’éléments provenant de sources diverses : ici l’oncle et le neveu se rencontrent.

Il est à remarquer que l’auteur renonce à utiliser des termes en pularii dans un passage situé au Fouta qui s’y prête bien, avec des références géographiques et culturelles locales. Cela s’explique par le fait qu’il respecte scrupuleusement le point de vue du personnage de Germaine, une vosgienne, source exclusive bien que limitée et lacunaire du récit.

En revanche toute la suite du récit est construite autour de réalités africaines avec des croyances locales ; d’où la répétition du mot « devin Â» avec l’arrivée au village du personnage occulte Bambara. On retrouve avec ce mot et le thème de la mort des éléments qui ressortissent au mythe et à l’épopée. Nous allons voir comment le texte tient la promesse de ces indices-là.

Il est intéressant de noter que le héros lui-même situe sa vie et son rôle dans la seconde guerre mondiale sous l’influence du devin en répondant à Germaine, aux pages 187-188 :

« - Comment un Noir peut-il se battre pour libérer la France ?

- A cause du devin ! me répondit-il. Â»

Le deuxième élément à prendre en compte à propos de ce devin est la notion d’énigme qui parcourt tout le récit. Cette notion fait écho au thème du puzzle, ou du labyrinthe, cher à Monénembo dans la construction de ses romans et la définition de ses personnages.

De fait, la narratrice avoue comprendre plusieurs événements a posteriori, grâce à des informations recueillies et recoupées par elle-même après les faits ou apportées par d’autres protagonistes, comme ce que fait le neveu ici à propos du devin.

Elle le lui dit d’ailleurs directement, page 188 :

« Maintenant que, grâce à vous, cette énigme est levée, sa vie est posée sous mes yeux comme un puzzle que l’on aurait fini de construire. Ses silences sont devenus édifiants et ses proverbes bien plus clairs. Â»

Cet extrait, correspondant à l’Ici-et-maintenant de la narratrice, révèle le rôle capital de l’auditeur de Germaine, car il complète le récit. Plus qu’un simple récepteur, il participe à la fabrication de l’histoire racontée : le pronom indéfini « on Â» a bien un sens collectif regroupant d’abord narratrice et destinataire, avant de s’élargir à tous, à n’importe quel lecteur. Sans l’apport essentiel du neveu, le récit de la vie de l’oncle resterait incomplet. Pour la narratrice, avec le recul, Addi est comme un Sphinx dont la vie est semée d’énigmes par ses « silences Â» et ses « proverbes Â». Nous savons que le romancier attend toujours beaucoup de son lecteur, comme c’est le cas dans tous ses romans, notamment dans Un attiéké pour Elgass, Cinéma, Pelourinho ou L’aîné des orphelins.

Ainsi dans le récit qui suit on voit comment la complicité est renforcée entre Germaine et son unique auditeur, qui représente bien sûr le lecteur, car elle lui raconte ce qu’il sait déjà à propos du devin. On peut dire avec Umberto Eco que le lecteur est dans la fableiii.

Le lecteur se retrouve donc devant un véritable récit mythique qui explique la naissance extraordinaire du héros dont le futur glorieux est annoncé dès cette naissance mystérieuse marquée des signes : tremblement de terre, foudre et comète. Le devin bambara arrive donc au village pour annoncer le destin exceptionnel d’Addi.


III - L’instrument du destin dans le roman : le devin, sa femme aveugle et le miroir.

Comme dans « Peuls Â», un dialogue s’instaure entre le Bambara et le Peul. Le devin annonce au père Ibrahim, par l’entremise de son miroir, l’avenir exceptionnel du garçon à naître, et la nécessité de se séparer de lui en le donnant à un Blanc qui n’a pas de nom. Le père comprend et accepte malgré le sacrifice « le destin inattendu offert à son nouveau-né Â», page 189.

On note dans ce passage un syncrétisme entre les dieux animistes du Bambara et le Dieu musulman du père. Le destin du fils est d’avoir « son vrai nom et sa tombe Â», page 190, ailleurs au pays des Blancs.

La prophétie se réalisa douze ans après le départ du devin. Il correspond à l’arrivée dans le village d’un percepteur des impôts français.

Ce Blanc est traité comme un roi. Des scènes de panique semblables à l’arrivée de Sanderval au Fouta, dans Le Roi de Kahel, sont décrites.

Le rôle du père est déterminant dans l’adoption, étant pris au piège entre les conseils du devin et la réticence de la mère d’Addi. Il s’en sort en promettant au Blanc d’accepter l’enfant le plus rapide à apporter de la papaye, aux pages 190-191. Ce fut Addi Bâ. Le père profita de cette occasion pour donner son fils au Blanc avec semble-t-il le pouvoir du miroir.

Notons que le nom du père n’est pas anodin. Il s’appelle Ibrahim ; ce qui peut amener à lire ce passage comme une réécriture du sacrifice d‘Isaac (Ismaël) par Abraham ; ce qui est à l’origine de la fête musulmane de la Tabaski. Ainsi, face à la mère qui s’inquiète pour son fils et craint qu’il ne soit vendu par le Blanc, le père embarrassé répond, page 194 :

« - Qui te dit ça, petite sotte ? Il va juste visiter Conakry, il sera là à la fête de la Tabaski Â».

Cette mention de la fête de Tabaski en relation avec le personnage d’Ibrahim renforce la lecture biblique ou coranique de ce passage.

Pour finir Germaine rend hommage au neveu à qui elle raconte ce qu’elle dit savoir de l’histoire de l’oncle :

« Il fallait que vous soyez là pour que cette énigme du devin soit résolue Â».

La question du nom du Blanc, autour de laquelle les parents d’Addi se disputent, trouve sa réponse dans la suite du récit où Germaine s’appuyant sur les informations fournies par Dominique dite la Pinéguette, Célestin et le Colonel Moulin peut résumer l’enfance d’Addi, page 194 :

« Voici comment Addi fut adopté par Maurice Maréchal, un homme originaire de Langeais en Touraine et qui servait comme percepteur aux impôts de Conakry. Â»

La source documentaire de ces dernières informations est soulignée par la mention d’une photo bien connue de l’oncle.

Les deux sources du récit sont combinées par ce constat de Germaine, page 195 :

« Pour qu’il arrive à Romaincourt, il aura fallu qu’un Bambara quitte Ségou, marche jusqu’au Fouta-Djalon, et que les Valdenaire aillent cueillir des champignons… Â».

On en revient ainsi au début du récit où Adi est retrouvé a demi-mort dans la forêt après la débâcle de la Meuse et son évasion de Neufchâteau.

On voit comment Histoire, fiction et mythe se rencontrent et cohabitent dans ce récit où Monénembo donne vie à Addi Bâ.

En définitive en rappelant le caractère hasardeux du destin et une succession de petits faits, Germaine revient à l’apport du neveu, page 195 :

« […] sans votre arrivée ici, cette histoire n’aurait pas eu lieu Â».

Cette dernière mention interpelle le lecteur, que nous sommes, placée à la fin d’une énumération éclectique. De fait le démonstratif « cette Â» fonctionne comme un embrayeur qui montre l’objet homogène qu’est le récit et le livre produit à travers la voix de Germaine. L’auditeur, représentant le lecteur, participe donc à la fabrication du récit.

La place du récepteur permet une lecture métalinguistique du récit, car ce dernier roman de Monénembo a ceci de particulier qu’il donne toute sa place au lecteur qui est plus présent que l’auteur ; même si l’auteur s‘est retrouvé dans cette position d’écoute dans ses rencontres avec les témoins de la vie du héros. C’est comme si au fur et à mesure que l’auteur s’efface derrière ses personnages la place du lecteur s’en trouve renforcée. D’ailleurs quand on pense aux travaux de recherche et de documentation de Monénembo et à l’importante matière existant autour de la vie d’Addi Bâ, l’auteur a d’abord beaucoup lu et beaucoup écouté. N’oublions pas que ce roman est une fiction faite à partir d’un important prétexte, dont des sites internet consacrés au héros noir des Vosges.

La narration sincère et malicieuse, tout en étant minée et lacunaire, portée par Germaine existe véritablement grâce à la présence silencieuse et complice du douanier, maître des frontières et passeur, Addi Bâ, neveu et homonyme du héros tirailleur sénégalais Addi Bâ.

On peut dire qu’avec cette particularité du Terroriste noir où il dessine le portrait du lecteur idéal en l’incrustant dans le récit, Tierno Monénembo démontre qu’il a trouvé son public.


Paris, Centre Beaubourg, le 15 juillet 2012

Alimou Camara
Professeur de Lettres



i Le Terroriste noir, Roman paru aux éditions du Seuil, août 2012. Les références et les numéros de pages seront indiqués directement dans le texte au fil de l’analyse.

ii Voir notre article sur « le fonds peul Â» chez Tierno Monénembo, in « Interculturel francophonies Â» n°9, juin-juillet 2006.

iii Voir Lector in Fabula, Umberto Eco, Grasset, 1979.



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Commentaires  

 
+1 #6 Pathe DIALLO 02-09-2012 14:32

Professeur Alimou! J'ai aimé votre récit, des mots simples et très bien agencés. Je reconnais que notre pays regorge de cadres de la carrure de Monenanbo et vous-même. Quand je pense aux ressources humaines dont la Guinée dispose et je voie l’état piteux dans lequel nous vivons mes larmes coulent. Cadres guinéens à travers le monde il est temps de donner vie à la Guinée.
Il faut un certain sacrifice : le retour au pays de nos ressources humaines ; vous qui me lisez et étant loin de la patrie Guinée devez y réfléchir et rendre cela effectif. Mes respects à vous.
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+3 #5 Ibrahima B., enseignant 01-09-2012 17:35

simply the best!
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+3 #4 Ibrahima2 31-08-2012 18:08

Citation en provenance du commentaire précédent de madina:
Partout on le décore,on lui donne des primes.
En Guinée,on lui a piqué sa voiture en plein jour!
Bravo Alfa Condè!

Etoile d`or pour MADINA,pour cette sortie inegalee.
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+4 #3 wakkilaare 31-08-2012 10:22

Moi j'ai été particulièrement heureux de lire l'hommage rebdu au travail et à l'acharnement du colonel Rives ,alias Melun tt au long du livre.
Et malgré la grisaille des vosges on se surprend entrain d'aimer une région de france des plus inospitalières.
Merci Monenembo.
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+6 #2 madina 31-08-2012 02:44

Partout on le décore,on lui donne des primes.
En Guinée,on lui a piqué sa voiture en plein jour!
Bravo Alfa Condè!
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+9 #1 Bentourayah 30-08-2012 22:37

Voici un auteur "nobélisable": il mérite le prix Nobel de littérature pour la richesse de son univers romanesque, qui questionne la mémoire et l'histoire, et l'originalité de son style, nourri de la tradition orale et d'un dialogue permanent avec les grandes voix de la littérature universelle.
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