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Emmanuel Macron : « Le visage de l'Afrique aujourd'hui n'est pas totalement celui de ses dirigeants »

Mamadou Alpha Baldé  Lundi, 11 Décembre 2017 23:00

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altExtrait de l'interview accordée par Emmanuel Macron, le président français, à nos confrères de RFI et de France24 en direct de la résidence de l'ambassadeur de France à Abidjan, Côte d'Ivoire, où s'est tenu le sommet Afrique-Union Européenne. Il a répondu à une série de questionnaires qui ont accès sur l'actualité de politique étrangère.


RFI/France24 : bonsoir Mr le président. Merci d'avoir accepté cette interview pour France24 et RFI. Donc, monsieur le président vous avez qualifié la vente aux enchères des migrants africains de crime contre l'humanité. Vous avez proposé une initiative euro-africaine pour frapper les organisations criminelles et puis les réseaux de passeurs. Concrètement, vous allez faire comment? Je sais que vous avez une réunion qui va se passer cette nuit. Est-ce que vous plaidez vous une intervention armée en Libye, à la fois pour démanteler les réseaux de passeurs et à la fois aussi pour rapatrier dans les pays ces migrants qui sont pris au piège là-bas ?

Emmanuel Macron : écoutez, ce qui se passe en Libye en effet. Je l'ai condamné avec la plus grande force. C'est un crime contre l'humanité qui se passe, c'est la traite d'être humain. C'est qualifié juridiquement et, nous devons évidemment dénoncer mais aussi agir. Agir de plusieurs façons. La première, en nous attaquant collectivement, à ces réseaux de passeurs. Ces réseaux de passeurs, ils opèrent en Afrique. Ils opèrent de la bande sahélo-saharienne jusqu'en Libye, avec des connexions ensuite qui leur permettent de faire traverser la méditerranée. Avec des femmes et des hommes qui viennent plus souvent de l'Afrique de l'Ouest et qui vont passer des mois voir des années en situation d'esclaves sur place.

Ce que nous allons faire ce soir, dès après notre entretien, on aura réunion avec l'Union Européenne, l'Union Africaine, la plupart des pays concernés dans le voisinage de la Libye, le président Sarage et plusieurs européens en particulier la Chancelière Merkel et le premier président du Conseil Gentiloni. C'est une initiative visant à lancer des actions concrètes, militaires et policières sur le terrain pour remonter ces fléaux.


Militaires, une armée donc ?

Il ne s'agit pas aujourd'hui de dire qu'on va déclarer la guerre. Il y a un État qui est en transition politique, la Libye. C'est pour ça que le président Sarage est là. Il ya une vraie action qui est conduite sur le terrain par le président Sarage et le Maréchal Aftar. Mais il y a une action policière renforcée que nous devons conduire pour démanteler ces réseaux. Ce que je souhaite aussi que nous puissions faire, c'est procéder à des sanctions dans le cadre de l'ONU contre ces passeurs.

Aujourd'hui, nous pouvons commencer à les identifier. Il faut procéder à des sanctions individuelles, financières mais aussi de contraintes physiques et pouvoir agir. Les arrêter et les juger bien évidemment. Nous verrons ensuite s'il faut aller au-delà, je souhaite en tout cas que ces actions soient menées dans un cadre celui que j'ai défini hier à Ougadougou, Union Africaine Union Européenne. Et c'est vraiment ce partenariat que nous devrions avoir. Ça c'est la lutte contre les passeurs parce qu'on ne peut pas continuer à voir ce phénomène, juste en le dénonçant et sans rien faire. Ensuite parce que ces passeurs sont profondément liés à de nombreux réseaux terroristes et parfois financent ceux mêmes qui nous font la guerre et chaque jour font des morts dans la bande sahélo-saharienne. Ensuite, il nous faut ramener des femmes et des hommes qui ont le droit à la protection (...). C'est ce que nous avons décidé le 28 août dernier à Paris. Des missions de l'OFPRA en lien avec le HCR se sont déjà tenues au Niger et au Tchad. Et nous allons continuer à procéder aux identifications en amont de la Libye, pour protéger des femmes et des hommes qui ont droit à l'asile et à notre protection et les ramener en leurs évitant ce passage par la Libye et de la méditerranée.

Enfin, ce que nous souhaitons faire avec l'office international de la migration, l'instance des Nations unies, c'est faciliter le retour des Africains qui sont aujourd'hui dans de camps en Libye vers leurs pays d'origine. Bien souvent, des Africains et des Africaines qui ont aucune chance d'avoir l'asile et qui peuvent revenir dans nos pays. Il y a déjà des pays qui ont commencé à initier ce travail et nous allons saisir l'office international de migration dans ce sens.


Autres grands défis sur le continent. La démocratie, elle, est en recul dans plusieurs régions. A Ougadougou vous avez souligné le fait que dans beaucoup de pays africains là où le combat de la démocratie n'est toujours pas gagné. À quels pays vous pensiez, peut-être, à des pays d'Afrique centrale comme le Gabon, le Congo Brazzaville, le Congo Kinshasa. Je crois que vous avez vu, le président angolais João Lorenzo cet après-midi, peut-être vous en avez parlé ?

Nous en avons parlé, moi je suis à la fois très vigilant sur ce sujet et en même temps très précautionneux. Expliquer depuis Paris ce que doivent être les systèmes de gouvernance, le respect de la pluralité en donnant des leçons, c'est un peu ce avec quoi nous devons terminer parce que ça a souvent peu d'efficacité. Moi, je souhaite que l'Union Africaine soit la plate-forme qui permet de porter ça avec beaucoup plus de vigueur et vous ne me voyez jamais souligner l'importance du problème. J'ai fait le choix d'aller dans ma première tournée africaine et de prononcer un discours important dans une université, au Burkina Faso parce que, c'est un pays qui a fait le choix de la démocratie, d'élections libres, du pluralisme avec une expression très libre comme on l'a vu. Il y a, on sait bien plusieurs pays aujourd'hui où le pluralisme est remis en cause et où le sujet de l'alternance politique n'est pas une évidence. Je pense qu'il faut que les États africains se saisissent du sujet. Ce n'est pas au président de la République française d'aller expliquer à tel ou tel endroit on ne doit pas faire comme ça, on ne doit pas faire comme ci.


Oui de même au Congo Kinshasa, ça a fait au moins un an que le président a terminé son mandat. C'est encore repoussé à l'année prochaine ?

Je confirme que nous avons eu des interactions. Je veux que ce soit plus efficace. Donc j'ai conduit plusieurs démarches, pour demander au président de procéder aux élections comme s'il était engagé et comme c'était prévu. Et j'ai eu plusieurs contacts en particulier celui que vous avez évoqué aujourd'hui et avec beaucoup de sagacité, comme avec l'Union Africaine, le président actuel comme le président à venir, pour qu'une discussion dans le cadre de l'Union Africaine que je pense est le bon forum qui puisse se tenir pour que nous ayons en 2018 d'élection dans le cadre constitutionnellement prévu.


Vous parliez de ces alternances difficiles qui n'existent pas. Au Togo, il n'y en a jamais eu et, c'est la même famille qui gouverne depuis cinquante ans. Est-ce que vous trouvez ça normal ?

Je souhaite que le peuple togolais puisse s'exprimer librement et que le cadre du pluralisme soit là aussi respecté. Que l'opposition puisse faire valoir leurs arguments. C'est d'ailleurs en ce sens que le président de l'UA, Alpha Condé à réuni la semaine dernière les oppositions togolaises à Paris et a pu porter un message clair en ce sens, je l'encourage. Je pense qu'il est important en effet que dans ce pays comme dans quelques autres, il puisse y avoir un cadre électoral dans lequel les oppositions puissent s'exprimer, aller devant les urnes avec un processus électoral qui doit faire l'objet d'un contrôle et de vérification pour s'assurer de sa sincérité comme ça a été d'ailleurs le cas au Burkina Faso. Et permettre soit une confirmation démocratique soit une alternance. Je pense que la conservation longue du pouvoir sans processus électoraux, sans cadre du pluralisme n'est pas une bonne chose. Elle ne garantit pas le respect des libertés individuelles et de la bonne gouvernance pour ce pays.


Beaucoup de présidents de la République avaient promis une rupture avec la France-Afrique. Il y a une forte présence militaire en Afrique, il y a des intérêts bien évidemment économiques. Vous êtes ici vous sur ce continent, ça fait la quatrième fois que vous venez depuis six mois. Vous dites que la France n'a plus de politique africaine, beaucoup ne vous ont pas cru ?

Je comprends parce qu'il y a une défiance qui s'est installée. J'étais au sommet Union Africaine - Union Européenne. On était là, on écoutait d'abord des jeunes. Chacun faisait son discours et on disait, c'est formidable. Mais les gens ne nous croient plus parce qu'une défiance s'est installée à l'égard de l'Union européenne et de la part de la France, il faut le dire. Parce que nous avons continué sur des habitudes, parce qu'on a continué des grands contrats et des compromis parfois, parce qu'on a pas eu un développement qui profite avant tout aux populations locales avec un vrai développement, des PME, de l'emploi sur place parce qu'on a cherché notre propre intérêt sans chercher à développer et faire révéler l'énergie qui existe. Donc je sais toutes les erreurs du passé et je sais aussi des belles choses qui ont été fait du passé. La France a fait des grandes choses, ce qu'a fait le président Chirac en matière de Santé sur le continent africain est une grande chose. Il faut la saluer parce qu'on a fait avancer la lutte contre la pandémie. Donc moi, j'ai une approche très décomplexée, j'ai l'ai dit et je l'assume d'un point de vue générationnel. 70% de ce continent, c'est de la jeunesse. Le visage de l'Afrique aujourd'hui n'est pas totalement celui de ses dirigeants.

Dans beaucoup d'endroits, les dirigeants appartiennent à la génération qui a connu la décolonisation et ses traumatismes. Cette jeunesse n'a jamais connu la colonisation . Donc, si nous l'entretenons dans un discours les uns paternalistes, les autres anticolonialistes, complètement, nous nous enlisons dans les problèmes du passé. Et hier, j'avais une jeunesse qui était dans un discours post-sankari. Elle m'interpellait comme François Mitterrand était interpellé il y a 31 ans. C'est ce qui a été le dernier déplacement d'un président français au Burkina Faso. Donc il faut changer ce logiciel. Cette jeunesse, on peut réussir à la faire bouger par plus d'innovations, on peut réussir à la faire bouger sur ciment linguistique, culturel sur lequel j'insistais, par le sport. Quand on parle d'Afrique on parle à la fois d'un continent, avec sa diversité et ses 54 pays et plus de blocs régionaux dans lesquels nous étions enlisés, et on parle aussi de nous. On parle de Françaises et de Français nés là-bas, on parle de binationaux, on parle de diaspora et donc on parle de quelque chose qui nous touche.


Alors justement, certains hommes politiques en France notamment dans l'opposition vous reprochent d'avoir eu une attitude arrogante avec le président du Burkina. Lorsque vous étiez effectivement dans cette amphithéâtre où ça vivait beaucoup. Vous aviez des questions qui n'étaient pas filtrées, où il y avait vraiment un échange vous avez fait l'humour etc. Il y a un moment, le président burkinabé est parti pour une pose technique visiblement et en ce moment-là, vous avez dit qu'il est parti réparer la clim. Et c'était justement une question sur l'électricité et certains ont trouvé ça de raciste ?

Ce sont eux les vrais paternalistes parce que c'est considéré que, on ne peut pas faire d'humour quand on parle à un dirigeant africain. J'aurais fait de l'humour avec tout dirigeant européen avec lequel j'ai cette relation. Il se trouve que Roch Marc Christian Kaboré nous nous entendons bien, nous plaisantons et il ne vous aura pas échappé que ça l'a fait rire. Donc tout ça est ridicule parce que les commentateurs étaient au contexte.

Vous étiez là et vous n'avez vu rien de ce qui a été commenté. C'est une relation d'égal à égal qu'on peut plaisanter de soi à l'autre. Vous voyez bien, il y aurait des sujets interdits quand on vient en Afrique. Il y aurait ses vérités qu'on ne peut pas se dire. On doit pouvoir se dire des choses de façon dépassionnée et on doit aussi plaisanter. Qu'il allait faire une pause technique comme vous l'avez et que la jeune fille m'a interpellé de manière lyrique sur le fait qu'on allait inaugurer le solaire mais qu'ici que la clim ne marchait pas. Et je l'ai dit surtout que la climatisation de l'université de Ouaga 1, ce n'était pas le président de la République française qui allait la régler parce que ce n'était pas dans mes compétences. La climatisation de Nantes 1 ou de Paris 1 peut-être.


Depuis six mois, les pays du G5 doivent prendre leur destin en main. Vous dites qu'il faut accélérer les mouvements. On sent chez vous, une certaine impatience. Il y a certaines jonctions, quand on fait la guerre, il faut des victoires. Mais est-ce que les victoires se décrètent ?

Ça ne se décrète pas mais il faut se mobiliser pour. Ce que je constate, c'est qu'aujourd'hui, il y a eu la défaite de certains de nos alliés dans la région. Nous n'arrivons pas véritablement à éradiquer ces groupes terroristes. Moi je pense que l'opération Barkane est là. Elle dure, Elle est installée avec 24 mille hommes. Nous avons lancé les forces G5 que nous avons installées en juillet dernier à Bamako, ça s'organise mais pas assez vite. J'ai obtenu qu'il y ait des nouveaux financeurs. J'appelle à ce que l'Union européenne et les pays européens financent cette initiative mais on a besoin d'avoir des armées africaines qui viennent au contact. Il est clair que le centre du Mali et la frontière Mali-Niger-Burkina nécessite une présence forte et je souhaite là que nous puissions gagner face à ces terroristes, qui, aujourd'hui, sont en train de semer la terreur, qui s'installent et qui installent avec eux un mouvement d'obscurantiste qui fragilise les États. Si nous n'arrivons pas à les éradiquer, ils vont continuer à fragiliser les équilibres politiques dans les différents États du Niger. Oui je suis très volontariste, je m'engage, l'armée française s'engage mais il est essentiel que nous gagnons cette bataille.


Monsieur le président, vous venez de confirmer que Paris accueillera l'an prochain une conférence internationale contre l'argent du terrorisme. Il y a trois mois vous accusiez l'Arabie Saoudite et le Qatar qu'ils étaient dans le point de financer les groupements qui contribuent au terrorisme. Aujourd'hui, vous saluez la nouvelle politique du prince héritier qui veut fermer des fondations extrémistes. On a l'impression que cette promesse-là, il l'a déjà faite à vos prédécesseurs ?

Mais écoutez, il l'a jamais fait publiquement. Quand je me suis rendu à Ryad, on a échangé, il s'est engagé. Il s'est engagé à ce qu'on puisse d'ailleurs lui fournir une liste et qu'il cesse ces financements. Donc, c'est simple, moi je le crois mais je vais le vérifier. La confiance se crée par les résultats, de la même façon que la jeunesse africaine veut des résultats pour croire au discours que j'ai tenu hier et c'est légitime. J'ai demandé aux dirigeants qui se plaignent de ces financements, qui viennent de tel ou de tel pays, de me donner la liste et je la donne pour ce qui nous concerne. Et nous allons mois après mois nous assurer de cela. J'ai demandé la même chose au Qatar, à la Turquie et à l'Iran.


Au sujet du drame qui a frappé la RFI, c'était il y a quatre ans. Nos envoyés spéciaux ont été assassinés à Kidal. Il reste beaucoup de zone d'ombre. Beaucoup de suspects ont été éliminés par l'armée française, d'autres se cachent derrière la frontière algérienne. Est-ce que ça veut dire que ces criminels ne seront jamais capturés, jamais jugés ?

Non. D'abord vous avez raison d'avoir rappelé ces deux voix qui nous manquent, vos deux collègues qui ont payé le prix de ce terrorisme et de ces groupements extrémistes qui sévissent dans la région. Nos pensées continuent bien évidemment à aller vers leurs familles, leurs proches. Le ministre des Affaires étrangères les a revus pour expliquer ce qu'on est en train de faire. On conduit à la neutralisation de plusieurs de ceux qui les avaient pris en otage et exécuté. Nous les retrouverons et ils payeront. Nous éluciderons tout ce qui doit être élucidé. La France met tout en oeuvre pour que la vérité soit faite sur cette affaire et elle mettra tout en oeuvre pour pouvoir capturer les autres commanditaires de ces crimes. Mais cela se cache avec ce que j'ai évoqué tout à l'heure. Ces terroristes qui vont aux confins du Sahel se cacher et mener des attaques contre les populations civiles, contre les journalistes, contre parfois les élus des pays du Sahel pour les déstabiliser, pour lutter contre la liberté et pour éradiquer nos valeurs. Le Sahel doit redevenir cette région où l'Afrique respire en quelque sorte. Cette région qui lie plusieurs Afriques et non pas cette route de la nécessité, de la haine qu'elle est en train de devenir. Et nous avons collectivement une immense responsabilité pour ça.


Propos recueillis Baldé Mamadou Alpha

L'Indépendant, partenaire de GuineeActu


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