Mamadou Alpha Baldé Jeudi, 07 Décembre 2017 16:01
Dansa Kourouma, président du conseil national des organisations de la société civile guinéenne (CNOSCG), a dans un entretien accordé à nos confrères de l'émission Œil de Lynx, le 30 Novembre dernier, invité le gouvernement à appeler le syndicat des enseignants à la table de dialogue.
M. Kourouma, on a l'impression que les syndicalistes sont considérés comme étant des rebelles ?
Je suis désolé, je pense que ce mot de rébellion est un mot de trop. Si c'était une rébellion, c'est aux mandants de le dire. Mais ce n'est pas à l'autorité de qualifier les motivations d'une grève syndicale. C'est aux syndicalistes eux-mêmes de se prononcer par rapport à la légitimité de cette grève. À mon avis Monsieur Soumah n'est ni rebelle et il n'est pas en train d'inciter à la violence. S'il a eu le courage de déclencher une grève et que cette grève a été suivie par la base, il faut reconnaître quand même qu'il s'agit d'une expression partagée par la base. Mais ceci ne m'amène pas à faire une langue de bois, à ne pas faire une jonction entre les conditions de déclenchement de la grève et les facteurs qui l'ont précédée. C'est très important dans l'appréciation d'un phénomène social.
Alors pourquoi cette grève persiste, parce qu'on a compris aujourd'hui que, comme vous l'avez dit il n'y a pas de langue de bois, elle a été suivie par la base, on n'arrive pas à trouver un dénouement heureux ?
D'abord elle persiste parce que l'autorité n'a pas joué sa responsabilité. Toute centrale syndicale peut déclencher une grève. Ça dépend de l'envergure de la grève. Donc dire qu'on ne va pas dialoguer avec la fraction qui a déclenché cette grève est un manque de respect pour les conventions collectives. N'importe quel syndicat, qu'il soit rouge, jaune ou vert qui déclenche une grève, les conventions voudraient que l'autorité engage un dialogue tripartite pour trouver une issue. L'amélioration des conditions de vie des enseignants est un besoin réel. L'enseignant guinéen ne ressemble à aucun autre enseignant de la sous-région. D'abord l'ordre qui doit régner dans les effectifs, le niveau des enseignants, les conditions de motivation, les programmes d'enseignement, bref les formations des formateurs.
Aujourd'hui pour être enseignant, c'est les désespérés de la société qui deviennent enseignants dans ce pays, ce n'est pas les meilleurs. Dans d'autres pays qui sont orientés avec des mesures d'accompagnement qui leur permettent de prévaloir leurs compétences. Ici plus souvent c'est les plus faibles moyennes qui sont orientées vers l'enseignement. La réforme de l'éducation passe d'abord par des réformes structurelles au niveau des programmes. Au niveau des conditions de recrutement des formateurs et les conditions de motivation et de formation des formateurs. Les enseignants n'ont pas été soulagés par toutes les promesses qui ont été effectuées même s'il n'y a eu des avancées significatives. Mais au-delà de cela j'ai trouvé un laxisme au niveau des autres centrales syndicales, il faut le reconnaître. Y a une solidarité en bas mais devant le chef de l'État on donne l'impression comme si on n'est pas d'accord. C'est cette hypocrisie qui gangrène la société guinéenne.
Vous faites bien de le dire, à cette rencontre, justement le président Alpha Condé avait demandé aux médias de s'abstenir de donner la parole à M. Aboubacar Soumah. Quelle lecture faites-vous de cette autre situation ?
Ce qui me fait un peu mal, on dit sans langue de bois, tous les patrons de médias étaient là. Ce qu'ils n'ont pas pu faire devant le chef de l'État, ce n'est pas moi qui suis mieux placé pour le dire. Si j'étais dans cette salle, pour ceux qui me connaissent, mon point de vue j'allais le donner comme je l'ai fait à d'autres occasions. C'était le bon moment, la bonne opportunité de faire comprendre au chef de l'État que la liberté de presse n'est pas négociable. Mais j'ai l'impression que ce jour-là tout le monde a acquiescé cette proposition du chef de l'État. J'ai demandé une rencontre avec les organisations professionnelles des médias, parce que ce qui s'est dit je ne partageais pas, personne n'a répondu à l'appel. C'est pour vous dire, une journée sans presse c'est une pression mais au préjudice de la population, c'est au préjudice des annonceurs, c'est au préjudice des pauvres opérateurs économiques qui vivent de ses communications.
Cette crise actuellement sociale en Guinée qui a été aussi renforcée par des accrochages violents dans un village entre chasseurs guinéens et gendarmes maliens, qui se sont soldés par la mort de dix-sept personnes. À votre avis que justifie ces problèmes sociaux ?
Je vous dis que j'ai fait une visite à l'intérieur du pays. Vous avez certainement suivi la tournée que j'ai effectuée dans les préfectures de la Guinée. J'ai fait toutes les préfectures de la Haute Guinée, de la région Forestière et une partie de la Moyenne Guinée. Quand je suis arrivé à Kérouané, Mandiana, à Beyla, à Siguiri et à Kankan, je me suis rendu compte de ce problème. Quand j'ai rencontré les acteurs sociaux, la confrérie des chasseurs de Guinée est membre de la société civile, quand je les ai rencontrés, ils m'ont dit que y a des préfectures qui n'ont pas de gendarmes, qui n'ont pas de policiers. D'autres n'en ont qu'un ou deux et la sécurité de la population est assurée par ces chasseurs, en parfaite violation des lois de la République. Les chasseurs c'est contre les gibiers, ce n'est pas pour assurer la sécurité humaine. Alors ce problème qui est arrivé c'est parce que les Forces de sécurité et de Défense ne sont pas reparties de manière rationnelle, de telle sorte que l'ensemble de la population guinéenne soit susceptible d'être sécurisé. Donc il y a un déficit d'hommes dans ces localités et au niveau de certaines zones frontalières. Il y a un problème d'autorité réelle au niveau de ces villages et, ces problèmes de sécurité sont encore aggravés par les décisions politiques qui sont prises au niveau du sommet. Bref, le problème de chasseurs, de guérisseurs traditionnels est une nébuleuse qui demande d'être réfléchie pour qu'une solution soit portée. Je suis d'accord que la protection des forêts, des eaux, ils peuvent jouer un rôle là-dedans. Mais la protection des frontières n'est pas de leur ressort. En d'autres réalités, ce n'est pas la première fois que ce genre de problème se passe entre le Mali et la Guinée, il y a eu une dizaine de fois. Cette fois ce n'est pas entre les populations, c'est entre les chasseurs et les gendarmes maliens. Il faut qu'une enquête sérieuse soit menée, et que les causes profondes soient établies et que des sanctions soient prises à la hauteur de l'acte qui a été commis. C'est important que les autorités guinéenne et malienne s'asseyent pour prévenir définitivement ces genres d'incidents.
Je pense qu'on va un peu parler de ce qui se passe en Côte d'ivoire, avec le sommet si ça vous intéresse un peu. Par quel œil vous suivez ce sommet et qui a pour thème, investir dans la jeunesse pour un développement durable, avec tout ce qui se passe sur le continent, ces voyages clandestins et tout. L'Union Africaine et l'Union européenne décident d'échanger sur cette problématique liée à la jeunesse africaine ?
Si certains, par excès de nationalisme, ont rejeté certains propos de Macron. Je pense qu'il a parlé en tant que jeune, il a parlé en tant qu'homme de conviction aux étudiants burkinabés, bref aux étudiants africains. Il n y a pas que des burkinabés à l'université de Ouaga 1, y a beaucoup des guinéens là-bas, moi-même j'ai pris des cours dans cette université, c'est l'une des meilleures universités de l'Afrique de l'ouest. Bref, y avait beaucoup de nationalités qui étaient dans cette amphithéâtre emblématique.
C'était un débat entre le président français et la jeunesse africaine, il faut le dire. L'université c'est le temple de l'élite. Il a dit qu'il y a aucun passeur français, aucun passeur allemand. D'ailleurs il y a aucun passeur ressortissant d'un pays européen, tous les passeurs sont africains. Ceci ne nous a pas dit quelque chose? Moi j'étais là, j'avais la chair de poule, c'est comme s'il a craché sur ma figure. Il revient aux chefs d'Etats africains de changer de paradigme, de manière de concevoir la mission de l'union Africaine. Je veux vous dire qu'on règle le problème de gouvernance dans ce continent. En 2015 l'Afrique subsaharienne recevait environ 23 à 25 milliards de $ au type de l'aide publique au développement, toute aide confondue. Mais on perd près de 35 milliards de $ dans la corruption, dans les flux financiers illicites, dans les placements clandestins d'argent au niveau des banques occidentales. Nous avons environ 12 milliards de $ qu'on peut économiser en s'en passant de l'aide au développement extérieur, si nos pays africains sont bien gérés, bien gouvernés. Investir dans la jeunesse, ça sous-entend avoir des dirigeants visionnaires, redevables vis-à-vis des communautés qui les ont élus, qui respectent les mandats qu'on les a donné. Une institution panafricaine qui n'est pas sous perfusion de l'union européenne. L'UA est essentiellement financée par L'UE. Pour investir dans la jeunesse, il faut investir dans l'éducation. Au moment où la Guinée est ébranlée par cette grève qui ne dit pas son nom, où on ne sait pas qui est l'interlocuteur. Une grève où on ne sait quand est-ce que ça s'arrête. On veut qu'on investisse sur une jeunesse guinéenne qui est mal formée. Dans une jeunesse guinéenne qui n'a pas pris conscience des défis qui l'interpellent pour la décennie à venir.
Alors le thème doit être décomposé en trois sous thème, l'éducation de la jeunesse africaine doit permettre à la jeunesse d'être compétitive sur le marché de l'emploi et sur les compétitions en matière d'innovations technologiques. Il faut jouir de l'avantage de la nouvelle technologie pour qu'ils soient capables de concurrencer les jeunes européens. Le monde est un village planétaire mais l'Afrique ne connaît pas les coins et les recoins de ce village, Donc c'est un nouveau village pour nous.
Le président Macron a dit que, à tout moment qu'il y a un problème en Afrique, nous nous levons et nous accusons les occidentaux en disant qu'ils sont responsables de ce qui nous arrive. Il nous a fait comprendre que le problème de l'Afrique doit être résolu par les Africains parce que les dirigeants sont heureux lorsqu'ils entendent que la population africaine se plaint des occidentaux ?
Moi je ne suis pas d'accord avec Macron. Où vous mettez les relations internationales, les liens séculaires entre l'Afrique et l'occident. Mais le franc CFA vous le mettez où ?
Je suis contre toute forme de néo-colonialisme, je suis contre toute forme de domination injuste. Le seul critère de domination que j'apprécie c'est le mérite. Je suis plus intelligent, mieux formé, je m'impose Oui. Mais faut pas que ça soit basé sur une histoire qui est entretenue à dessein pour accroître le complexe d'infériorité des africains vis-à-vis des occidentaux. Les Nations unies n'interviennent que quand il y a des guerres. Mais les mauvaises politiques en matière de migration, vous avez vu une résolution des Nations unies pour condamner l'UE? La politique française vis-à-vis de l'Afrique doit changer dans une sorte de complémentarité mais pas dans une forme de domination ou de dupe. À proposer des politiques sincères et honnêtes, des politiques pertinentes pour la nouvelle génération africaine.
Pourquoi à votre avis le président Macron a choisi ces pays, le Burkina Faso, la Côte d'ivoire et le Ghana. Mais pourquoi pas la Guinée ?
Il a reçu le président Alpha Condé avant de venir, avant d'engager sa mission. La visite au niveau de ces pays, profite beaucoup plus aux peuples, aux institutions de ces pays mais la visite à l'Élysée profite plus aux Etats. Parce que à l'Élysée, y a beaucoup de choses que vous vous êtes décidés. Mais les peuples des pays visités en profitent de l'intelligence et poussent aussi le président à changer de grille de lecture.
Monsieur Kourouma, quel est votre mot de la fin ?
Je demande au peuple de voter pour des hommes et pour des femmes capables sur la base d'un projet de société. Vous voulez tout, vous n'avez pas besoin de tout et vous ne demandez pas tout. Je suis très désolé, tant qu'on ne change pas de mentalité dans ce pays, les gouvernants et les gouvernements ne seront pas à notre service, ils seront toujours à leur propre service. Parce qu'on ne voit pas plus loin du bout de notre nez.
Une synthèse de Mamadou Alpha Baldé
Le Démocrate, partenaire de GuineeActu
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