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FMI-BM, Sommet UA-UE, Forum sur le PNDES à Paris : le coup de gueule d'un économiste

Amadou Sadjo Diallo  Jeudi, 07 Décembre 2017 15:22

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ibrahima sanoDans cette interview accordée à notre reporter, l'économiste Ibrahima Sanoh aborde la question de l'immigration clandestine. Il pointe du doigt la responsabilité des Chefs d'État africains, notamment dans cette crise d'immigration. Ibrahima Sanoh salue aussi l'accord de principe sur les 20 milliards de $ annoncés dans le cadre du PNDES, lors du forum des partenaires de la Guinée à Paris, tout en appelant cependant le gouvernement guinéen à assurer la stabilité dans le pays, afin de rassurer les investisseurs.


Le Démocrate : actualité oblige, une grève des enseignants paralyse le secteur éducatif guinéen depuis 3 semaines. Quelle lecture faites-vous de ce mouvement ?

Ibrahima Sanoh : ça fait à peu près 3 à 4 années ou plus, que chaque fois nous enregistrons des grèves en Guinée. Cette année, malgré le déclenchement de ce mot d'ordre de grève, il n'y a pas eu de dialogue. On accuse les syndicats tantôt de mauvaise foi, tantôt, on clame que la grève est illégale, que c'est une grève sauvage. Les autres aussi se plaignent du fait qu'il n'y ait pas d'interlocuteurs. Ce qui, malheureusement, a poussé les religieux peut-être à s'occuper du problème sinon à s'impliquer dans cette affaire, à appeler les leaders des syndicats et de l'éducation à pouvoir revoir leurs copies de sorte que les enfants reviennent à l'école. Ça veut dire que du jour au lendemain, il se peut que les enfants commencent à repartir à l'école, mais que les négociations soient suspendues. Ce qui veut dire que l'année prochaine pour la même cause, il y aura encore de grève. Chaque fois, malheureusement, on a été confronté dans ce pays à des crises, on n'a pas eu le courage de les régler. On a juste préféré la stratégie du report et du déferrement du problème. Chose qui fait que les problèmes s'accumulent d'année en année, et malheureusement c'est ce à quoi nous assistons.


Que pensez-vous de ces 20 milliards de $ annoncés dans le cadre du PNDES, lors du forum des partenaires de la Guinée à Paris ?

Ce programme national qui a été conçu sous l'égide du ministère du Plan et de la Coopération, je pense que c'est un programme qui se veut ambitieux par rapport à beaucoup de volets. Ce programme fait un diagnostic très clair et propose des pistes de solutions. Il y a tout au moins des facteurs sur lesquels, le pays doit travailler de sorte à pouvoir réussir l'objectif que le programme s'assigne. Par rapport à ça, l'un des principaux piliers, c'est le leadership. Malheureusement, c'est ce leadership-là, qui fait beaucoup défaut. Lorsque nous avons des problèmes à l'interne, le leadership ne fait pas grand-chose pour la stabilité. Il est très important d'avoir ces sommes-là, d'avoir beaucoup d'argent de l'extérieur, mais le développement, il est toujours endogène. La mobilisation des fonds est d'une grande importance. Mais autant, il faut que certains fondamentaux existent à l'interne. Je vais parler de stabilité politique. Lorsqu'il y a beaucoup de grèves, il y aura un climat délétère dans lequel les agents économiques ne peuvent pas faire des bonnes anticipations. Donc, le développement qui doit être endogène, n'aura pas lieu. C'est très intéressant d'avoir cet argent. Par rapport au Doing-business de la Banque Mondiale, la Guinée a été parmi les 5 meilleurs pays réformateurs. C'est très intéressant sauf que par rapport à certains leviers comme par exemple la protection d'investisseur, l'accès au crédit. Nous voyons que notre pays a beaucoup de choses à faire et même par rapport au payement des impôts où il y a eu stagnation, c'était séculaire par rapport à ça. Donc, du coup il est intéressant de mobiliser des sommes d'argent faramineuses soient-elles, mais l'essentiel ça doit être l'amélioration des fondamentaux visant à faciliter l'absorption des ressources.


Selon vous, à quoi va servir ce montant ?

C'est une promesse d'accompagnement au cas où la Guinée aurait à œuvrer dans le sens de l'amélioration des leviers de sa croissance économique. C'est en ce sens-là, que ces sommes d'argent seront débloquées. Ce ne sont pas des dons. Ça sera tributaire naturellement de cette perspective. Donc, nous allons proposer dès le début. Il faut qu'on donne les bonnes raisons, il faut qu'il y ait le pragmatisme et après ça, peut-être que ces sommes d'argent vont venir sous forme naturellement d'aide soit donc de projet visant à permettre à la Guinée de bénéficier du plein d'effet de ce levier de croissance.


Il y a des économistes africains qui n'apprécient pas le FMI et la BM. Faites-vous partie de cette caste ?

Ce ne sont pas des économistes africains seulement, il y a eu même des économistes américains. Il y a en a même des prix Nobels. On se rappelle par exemple de Joseph Teaglease qui a un prix en économie, qui était même directeur général de la Banque Mondiale. Il a démissionné en 2001 pour dire que le programme de la BM ne permettait pas de lutter contre la pauvreté dans les pays en voie de développement. D'abord, cette question est un peu historique. Ces institutions de Breton Wood sont nées après la seconde guerre mondiale. Et après la guerre, on voit que les Etats-Unis étaient en position de force. N'ayant pas participé activement à la guerre, ils ont réussi à imposer leur monnaie. Donc, le dollar s'est imposé à travers une convertibilité entre le dollar et l'or. Après les réalités ont changé.

Le président Nixon a mis fin à la convertibilité du dollar en or. Il y a eu des régimes d'échanges flexibles, sauf que le monde a changé. Mais quoi que le monde ait changé, il n'y a pas eu autant de représentation des pays en voie de développement et des pays émergeants au sein des instances de décision et de la BM et du FMI.

Comment par exemple comprendre que les pays émergents comme la Chine, la Russie soient encore incapables d'avoir des présidents au niveau de la BM et du FMI. C'est comme tacitement l'a dit un économiste Américain Mohamed EL Herien parlant de ces ouvrages sur les marchés capitaux, ce gestionnaire de fonds spéculatifs qu'on appelle H-form avait déploré dans un ouvrage du fait qu'il y aurait un accord tacite entre Européens et Américains. Souvent vous remarquerez que ce sont les Européens qui ont la présidence du FMI et ce sont plutôt les Américains qui choisissent le président de la BM, alors que les choses ont changé dans le monde.

Donc il y a une crise de légitimité. En plus, lorsqu'on prend les programmes que ces institutions proposent aux pays en voie de développement qu'on appelle ici le programme d'ajustement structurel, un économiste américain John Williamson avait beaucoup vilipendé dans les années 90. Vous verrez que ces programmes qui ont été conseillés aux pays africains n'ont pas été exécutoires. Naturellement, ça a poussé certains pays vers une transition économique qui a été inachevé aux conséquences très catastrophiques. C'est compte tenue de tout ça, certains économistes avisés ou non disent à tort ou à raison que ces instances-là n'ont jamais permis à un pays de se développer. Peut-être veulent-ils dire que le développement ne dépend pas des conditionnalités de ces instances, mais plutôt quelque chose qui doit se bâtir à l'interne.


Mais est-ce qu'il y a des pays qui ont réussi à s'en sortir sans l'aide de ces institutions ?

Lorsqu'il y a eu la crise financière asiatique dans les 98-99, les pays comme la Malaisie n'ont pas accepté de mettre en place le programme que la BM les avait proposé et pourtant, ils s'en sont mieux sortis que les autres. Donc, le FMI et la BM, ils ont des économistes, mais les solutions qu'ils proposent ne sont pas des panacées. Donc à chaque pays de concevoir ses projets compte tenu de ses réalités.


Quelle analyse faites-vous du discours du président Français à Ouagadougou ?

Lorsque le président Macron dit, la France n'a pas une politique africaine peut être qu'il s'intéresse à un électorat, le même pour leur dire voilà par-là ma politique, par rapport à celle-là, que j'ai mené lors de la campagne, je n'ai pas changé d'un iota.

La France a une politique africaine, mais peut être veut-il dire que la politique africaine qui a été menée par la France dans les années avant lui ne sera plus la même politique que son gouvernement va mener sous sa mandature. Mais après, on voit quand même le président Macron dire certaines choses qui sont des lapalissades, des vérités toutes crues. Lorsqu'il dit par exemple que ce n'est pas à lui de régler les problèmes du Burkina, le problème d'électricité, ce n'est pas à lui de dire par exemple ce que les Burkinabés doivent mettre dans leur programme. C'est autant lorsqu'il dit ce n'est pas à la France de décider du FCFA et que c'est un non sujet pour la France mais plutôt un vrai sujet pour les pays africains, encore tout ce qu'il est en train de dire c'est une sorte de véracité.

Par rapport à l'esclavage que les Africains ont subi en Lybie, lorsqu'il déplore ce fait, c'est bon aussi. Lorsqu'il dit ce n'est pas la responsabilité de l'Europe, quelque part peut-être qu'il ne veut pas porter un fardeau plutôt encombrant que Nicolas Sarkozy a bien voulu les faire léguer. Mais quelque part là, nous voyons que par rapport à certaines choses, il y a un pragmatisme, il y a une certaine vérité et ces vérités naturellement dérangent un peu.


Quel regard portez-vous du sommet UA-UE qui vient de se tenir à Abidjan ?

Ce 5ème sommet entre l'UE et l'UA est une rencontre qui a porté pratiquement sur une thématique d'une certaine centralité, à savoir l'immigration clandestine, surtout le sort des immigrés africains en Lybie. Donc par rapport à ça, il y a eu beaucoup de déclarations des dirigeants africains et européens. Mais l'urgence c'est qu'il faut qu'il y ait une solution permettant à ces gens-là de sortir de l'enfer libyen afin qu'ils puissent être rapatriés chez eux. Il faut que les centres de détention liés à l'immigration soient aussi fermés, afin que l'UE et les Africains puissent avoir une réponse concertée durable par rapport à ce problème-là.


Quelle solution préconisez-vous pour mettre fin à cette immigration ?

On ne peut pas mettre fin à l'immigration, quoi qu'il en soit, il y aura toujours des gens qui seront tentés par l'extérieur pour diverses raisons. Peut-être pour aller s'instruire, pour bénéficier des conditions de vie meilleures ou pour aller réaliser leur rêve manqué qu'ils n'ont pas su réaliser chez eux. Et aussi longtemps qu'il y aura la pauvreté dans nos pays, aussi longtemps qu'il y aura la mal gouvernance, la corruption, l'absence de la démocratie, naturellement, les gens vont aller sur cette route de l'immigration. La réponse qu'on est en train de proposer à ce problème, n'est pas durable, mais comme nous sommes dans l'urgence, on est obligé. Sinon, la problématique au-delà est un peu plus complexe. Il y a des problèmes d'emplois au sud du Sahara où la croissance économique en volume a été grande ces dernières décennies, mais ne s'est pas accompagnée de création d'emplois.


Alpha Condé responsabilise d'une part l'UE dans ce qui se passe en Libye. Quel est votre point de vue ?

Mais le problème ici ce n'est pas seulement l'UE. Il faut savoir que ces gens viennent des pays subsahariens pour la plupart. Qu'est-ce qui fait qu'ils quittent chez eux pour venir en Europe? C'est parce que naturellement chez eux il y a un certain inconfort qui s'est installé. Ils ne sont pas capables de trouver de l'emploi qu'ils veulent, de réaliser leurs rêves, de trouver la vie décente qu'ils veulent. Donc, la responsabilité doit être partagée. Dire que cette responsabilité est imputable à l'UE elle seule, c'est une irresponsabilité. La vraie responsabilité voudrait que les dirigeants africains conscients, sérieux revendiquent cette responsabilité qui est d'ailleurs la leur.


L'esclavage en Libye au 21ème siècle. Quels sont vos sentiments ?

Mes sentiments sont ceux de l'indignation. Mais non pas vis-à-vis d'une race, mais vis-à-vis de la race de l'humanité en totalité. Parce qu'on ne peut pas concevoir en ce 21ème siècle qu'il y ait autant d'indignité. Ce qui s'est passé en Libye est une servitude. Mais ce qui est déplorable, c'est que c'est après que cela a été publié que les gens se mettent à faire cette généralisation tendancieuse qui consiste à dire que les Libyens surtout, les arabes sont en train de réduire les noirs à l'esclavage. Ce n'est pas seulement que ça. Ceux qui sont en train d'être réduits en esclavage ne sont pas forcément des noirs, il y a aussi des citoyens Marocains qui ont été réduits. Ceux qui font ça ne sont pas forcément des Libyens, c'est plutôt des criminels et ces criminels n'appartiennent pas forcement à une nationalité. Dès lors que l'instabilité s'est installée en Libye, il y a eu des terroristes qui étaient dans la bande sahélo saharien qui sont allés de ce côté-là. Acqmi par exemple, certaines milices aussi. Il y a des nationalités différentes de criminels qui sont en train de faire tout ça. Mais il faut comprendre aussi qu'il y a des pays africains, comme arabes du monde dans lesquels on pratique l'esclavage. Peut-être que cet esclavage-là ait un caractère un peu séculaire.


A qui la responsabilité ?

La responsabilité ce sont ceux qui ont délogé par la force Muammar Khadafi, qui ont empêché que la transition politique suive toute la transition économique. C'était l'homme à tout faire en Libye. Et dès lors qu'on débarrasse dans un pays l'homme à tout faire naturellement c'est le chaos. Donc, ce sont eux qui ont créé le chaos. C'est à eux qu'on doit imputer cette responsabilité. C'est en eau trouble que les espèces prédatrices arrivent à dévorer les plus faibles. Les criminels se sont installés dans ce désordre là pour pouvoir faire les éléments de leur paradis dans un enfer.


Interview réalisée par Amadou Sadjo Diallo

Le Démocrate, partenaire de GuineeActu


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