L'Indépendant Mercredi, 27 Septembre 2017 08:38
Homme politique et ancien ministre de la communication, pendant le premier mandat du président Alpha Condé, Makanera Kaké a atterri, au sein de l'opposition républicaine, après son éviction du gouvernement. Dans une interview qu'il a accordée à votre semainier, il aborde des questions liées à la vie de la nation, et demande des comptes à la gouvernance Alpha Condé.
L'Indépendant : quelle lecture faites-vous sur les manifestations à Boké ?
Alhousseiny Makanera Kaké : vous savez, cette manifestation est devenue récurrente. Elle est regrettable mais elle n'est pas une surprise pour les observateurs avertis. Vous savez d'une manière générale, l'exportation des matières premières surtout des minerais ne profite pas à l'ensemble de la population, elles profitent à une élite, un clan et malheureusement chez nous, c'est devenu une chasse gardée pour une petite équipe qui est autour du président de la république. Ce qui fait que le code minier n'est pas du tout respecté. La population n'est pas associée au développement des mines. Elle voit des millions et des millions de tonnes partir, elle entend des milliards et des milliards que cela génère, et on ne réserve pour elle que de la misère, la pauvreté, le dégât sur l'environnement et d'une manière générale sur sa vie. Quand vous prenez Boké aujourd'hui, malheureusement les jeunes n'ont pas d'emplois, ils sont désespérés. Les agriculteurs ne peuvent pas produire parce qu'on est en train de transporter partout où on peut produire. Les animaux ne trouvent plus de points d'eaux. Tout s'est asséché ou c'est de la boue. Les planteurs, leurs plantations ne donnent pas parce que la poussière soulevée par les camions empêche les plantations de produire. Même ceux qui font de la culture potagère n'arrivent pas à s'en sortir aujourd'hui puisque l'eau est souvent contaminée par le lubrifiant ou le carburant, les cours d'eaux qui étaient poissonneux, soit par les lubrifiants ou par les bruits de bac, les poissons se ratifient. En depuis de tout cela, il n'y a pas eu de contrepartie, d'indemnité, une indemnisation conséquente. Vous pouvez vous réveiller le matin, vous trouvez le piquet dans votre plantation sans qu'au préalable vous ne discutiez conformément au principe du code minier pour parler de ce que la société doit vous payer. C'est quand vous ne vous entendez pas, vous vous référez à la loi, parce qu'il y a une législation en la matière. Mais ces gens-là se comportent à Boké comme si ils sont en terrain conquis. C'est ça la vérité. Une délégation présidentielle est partie juste qu'à dire aucune collectivité décentralisée, aucune collectivité déconcentrée, aucun fils de Boké n'a le droit d'aller demander quoi que ça soit à ces sociétés, et celui qui a besoin de quelque chose de venir à la présidence. Contrairement au code minier qui impose à toutes les sociétés avant leur installation de faire l'étude l'impact environnemental et social, faire la restitution, passer voir la population, leur expliquer, on va développer la mine chez vous, vous allez avoir des impacts négatifs, ensemble nous voulons minimiser ce qui peut l'être et annuler ce qui peut l'être, et au retour des désagréments que cela va vous causer, on va vous indemniser.
Si la population s'accorde à ça, y a pas de problème. Eux vont participer dans un fonds de développement local à hauteur de 0,05% du chiffre d'affaire. Et ils ont l'obligation de former les jeunes de la place pour leur permettre d'occuper des emplois qui ne sont pas d'une haute technicité et donner la priorité au riverain.
Malheureusement, ce n'est pas comme le président de la république Alpha Condé pensait. Quand on dit aux fils de Boké, ce n'est pas aux Nalou, au Baga seulement. Entendez fils de Boké, par tous ceux qui sont établis là-bas et dont les parents ont vécu là-bas. Mais quand vous regarderez tout, vous remarquerez que, la situation de Boké n'a commencé à se dégrader que quand ces gens-là sont venus. Aujourd'hui ni eau, ni l'électricité, les routes qu'ils ont trouvé sont défoncées compte tenu du grand trafic. Maintenant, la population demande au retour, et ce qui a mis le feu aux poudres, c'est le fait que le président de la république a dit qu'il a gagné vingt milliards USD. Il a cité de projets: voieries de Conakry, l'extension du port, la route Coyah-Dabola, la construction des universités. Mais là où on prend le minerai là, on ne prévoit rien pour eux. On est incapable de trouver quelques milliers de dollars pour leur trouver des groupes électrogènes, et on envoit un milliard et demi quelque part. Mais nous ne l'accepteront pas et nous continuons à réitérer cette opposition. Il faudrait absolument, je dis absolument qu'une partie de cette manne soit orientée et injectée dans l'économie.
Il y a eu deux personnes tuées lors de cette manifestation, et ceci vient s'ajouter à la longue liste des victimes depuis l'avènement de la troisième république. Est-ce que cela n'est pas inquiétant pour un pays qui se veut respectueux des droits humains ?
Le problème, ce n'est pas seulement la violation des droits humains. Mais sachez que quand on banalise la tuerie, quand on s'habitue à ça, le risque, est que la population va aussi essayer de se défendre. Donc, c'est ce qui fait beaucoup plus peur aujourd'hui. Il faudrait que le président regarde autour de lui, y a quelque chose qui ne va pas. Parce que les gens commencent à faire des comparaisons entre le maintien d'ordre dans certaines zones de la Guinée par rapport à d'autres. J'étais à la radio Familia hier, il y a quelqu'un qui a fait des remarques sur les manifestations à Siguiri, à Kouroussa où les gens ont fait sortir un prisonnier et le tuer, sans être inquiétés, et récemment à Kankan il y a eu une manifestation. Mais tout ça, il n'y a pas eu mort d'homme. Mais avec une simple revendication à Boké pour réclamer seulement l'eau et l'électricité, que le président a reconnu légitime, le ministre de l'Administration du territoire, le ministre d'État Kassory Fofana ont tous reconnu légitime ces revendications, à cause de cela on tire sur les gens comme des lapins. On tue deux personnes qui viennent s'ajouter aux quatre autres. Ce qui porte à six pour les émeutes, pour avoir simplement l'eau et l'électricité, et plus d'une soixantaine de blessés. C'est inadmissible, c'est impardonnable et nous estimons aujourd'hui qu'au retour Alpha Condé doit revoir sa copie, et voir dans les maillons-là qui fait quoi, et qu'est-ce qu'ils veulent, par rapport à ceux qui agissent comme ça, en tuant les gens. Parce qu'on ne peut pas admettre aujourd'hui que les forces de l'ordre qui sont nourries, logées et habillées par le contribuable guinéen, armées par le même contribuable guinéen, retournent leurs fusils contre le peuple, au lieu de protéger notre patrie. C'est de tirer sur les gens comme des lapins. Nous n'accepterons pas ça.
Nous pensons que c'est une question fondamentale qui doit être au centre des débats, plus que l'eau et l'électricité, parce que la première richesse de l'homme est bien-sûr après la santé, la liberté. Et c'est cette liberté que nous exigeons de ceux qui nous gouvernent.
L'opposition menace de reprendre les manifestations de rue, et a d'ailleurs suspendu sa participation au comité de suivi de l'accord. Quel est votre point de vue ?
Moi, je pense que c'est normal. Le travail de l'homme, à la différence du travail des fourmis, nous, on a toujours une finalité, un but. On est au comité de suivi c'est pour faire avancer les choses, pour aboutir à l'application de l'accord, mais si on n'aboutit pas. Vraiment il n'y a pas de sens. Je vous donne deux petits exemples. J'ai dit au ministre de l'Administration du territoire : le montage là, le théâtre là, nous on est habitué à ça, parce que j'étais de l'autre côté. L'État envoit cent milliards au lieu de trois cent cinquante milliards, on dit à la CENI, nous on va faire le premier obstacle, et vous vous venez boucler la boucle. Vous venez dire qu'il faut un temps qui dépasse la période comprise entre la date d'aujourd'hui et la fin de l'année pour nous faire basculer dans l'année prochaine. La CENI fait maintenant une litanie là de chronogramme où on trouve cent vingt jours qui doivent être au-delà, alors qu'au fond tout le chronogramme là et ce qui n'est pas prêt aussi aujourd'hui, c'est le découpage administratif, et cela ne doit pas dépasser un mois au lieu de 120 jours. Dans deux mois et demi ou trois mois on pouvait régler tout. J'ai dit aussi au ministre de l'Administration du territoire, l'accès équitable des partis politiques aux médias d'État. On n'a pas besoin d'aller autour de la table pour ça, on n'a pas besoin d'organiser une conférence sur ça. C'est une volonté politique. Est-ce qu'on eu besoin d'organiser une conférence de presse pour aller à évasion, à espace FM, à lynx FM...pas du tout. Normalement, c'est la presse qui va vers l'information. On n'avait même pas besoin d'aller vers eux. C'est la presse qui vient vers l'information, et là-bas ils veulent venir, c'est vous qui refusez. Donc réellement ils n'avaient aucune volonté d'avancer, Alpha Condé se plaît dans cette ambiguïté-là, et ses ministres sont là pour appliquer ça, et finalement on a compris qu'il n'y a pas de sens de continuer.
L'Indépendant, partenaire de GuineeActu
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