Alpha Amadou Diallo Vendredi, 08 Septembre 2017 20:01
Le nouveau président de la CENI était l'invité de la radio Espace FM le 4 Septembre dernier. Dans cet entretien, Salifou Kébé a rappelé les circonstances qui ont mené au départ de Bakary Fofana de l'institution. Il est aussi revenu sur l'organisation des élections locales, dont les préparatifs ont démarré.
On n'aimerait bien savoir, qu'est-ce qui s'est passé ces derniers temps parce que c'est allé très vite, pour destituer Bakary Fofana. On voyait une sorte de CENI bicéphale. D'où est parti le conflit réel ?
Je vous remercie. Tout cela est parti très vite à la suite de l'installation de la nouvelle CENI en 2012. Depuis 2012 alors qu'on était en train d'installer le nouveau bureau exécutif de la nouvelle CENI, nous avons constaté un certain nombre de problèmes venant du nouveau président fraîchement élu. Les commissaires ont commencé à réclamer un certain nombre de dispositions qui ne sont jamais venues. Donc, cette situation est restée en travers de la gorge des uns et des autres, des frustrations ont commencé immédiatement en 2012.
Lorsque vous parlez de problèmes, est-ce que vous pouvez nous énumérer quelques uns ?
Les réclamations des commissaires portaient sur des désistions unilatérales prises par le président alors que les lois disent que la CENI est un organe collégial. Là, c'était le premier problème, le deuxième problème, c'était les nominations. La création des départements de façon unilatérale par le président de la CENI sans consultation de la plénière là également, nous lui avons opposé les textes de lois qui disent que ces discussions doivent êtres prises et approuvées par la plénière. Ce qui n'a pas été fait sur le plan de la gestion des ressources de l'institution.
Le président est allé jusqu'à dire qu'il va être le seul signataire de tout ce qui est sorti d'argent. Nous lui avons dit non ! En matière de gestion d'argent public, il faut forcément un comptable public pour cela, mais cela n'a pas été sauf au moment où il est allé à la Banque centrale avec un chèque, avec sa seule signature. Ce chèque a été rejeté.
Est-ce que vous pensez qu'il y avait une personne, une main noire parce que s'il se permettait de faire tout, la radicalisation de Bakary Fofana ne peut pas être fortuite. Est-ce qu'il y a des facteurs intérieurs qui ont contribué à cela ?
J'espère que vous n'allez pas m'emmener à juger M. Bakary Fofana.
Est-ce que vous pensez que la présidence de la république était derrière l'ancien président Bakary Fofana ?
Je me rappelle avoir voté pour Bakary Fofana. Je ne vois pas en quoi la présidence va être de son côté.
La question est simple, il se sentait fort de quoi, selon vous ?
La situation ou les circonstances ont fait le larron. Je crois que M. Bakary s'est retrouvé en face d'hommes et de femmes responsables qui ne voulaient pas mettre en péril cette situation politique délétère et le pays avec. Donc, ils se sont résignés à l'accompagner petit à petit dans ce qu'il avait, mais la situation est devenue intolérable. On ne pouvait plus supporter. C'est ce qui a explosé en cette année 2017. Sinon en réalité, les problèmes ont commencé depuis 2012. En 2013, les mêmes problèmes sont revenus. En 2014, à Kindia, nous nous sommes réunis pour définir 14 points à redresser pour que la bonne gouvernance retourne à la CENI, mais rien ne fut.
Alors par quoi vous expliquez cette aggravation que vous dénoncez ? Qu'est ce qui a servi de déclic pour que vous déclenchiez cette fronde qui a eu raison de M. Bakary Fofana ?
Une des situations dont profitait l'ancien président, c'était la division interne. La CENI était clanisée. Les gens n'arrivaient pas à parler de la même voix. Je crois que quand les commissaires ont pris conscience que l'institution était en train de plonger. Les gens sont revenus à des meilleurs sentiments pour s'asseoir ensemble, discuter. L'intention des commissaires à l'époque, c'était que M. Bakary Fofana respecte purement et simplement les textes de lois.
Quel a été l'héritage de M. Bakary Fofana ?
L'héritage que nous avons trouvé, c'est celui d'une institution fatiguée. Les gens n'avaient plus l'intention de travailler, des commissaires, aux assistants.
Un héritage dont vous êtes aussi comptable ?
On ne peut pas tous être comptables. Tout a été posé par M. Bakary Fofana. J'ai été responsable au plus haut niveau de la CENI depuis huit ans. J'étais directeur du département juridique et du contentieux, j'étais président de la commission de passations des marchés, j'étais président du comité de pilotage de grands projets de la CENI. Donc j'ai été au plus haut niveau. Je suis comptable de tout ce que j'ai pu y faire en ce moment. Mais M. Bakary Fofana serait responsable de tout ce qu'il a posé comme acte dont moi j'ignore, la plus grande partie.
Maintenant vous avez parlé argent mais il y a plus grave que l'argent. Écoutez, quand un président de la CENI décide de couper le pont avec les partis politiques, de ne jamais avoir des discussions avec les partis politiques, là c'est très grave. Quand les partenaires techniques et financiers sont boutés en dehors de la CENI. Vous pensez que cela est normal ? Il y a plus grave que l'argent.
Les ressources viennent parce que nous voulons organiser des élections pour qui ?
Certainement pour les partis politiques, pour les acteurs de la vie politique de notre pays. Mais quand il n'y a pas de dialogue avec ceux-ci, vous estimez qu'il y aura de l'argent à gérer ? Ceux qui pensent que ce sont des problèmes existentiels de petits sous se trompent lourdement, parce que nous commissaires de la CENI pour la plupart nous venons d'horizons divers. Moi, j'étais au barreau, j'avais un cabinet, je peux dire, très florissant. Ce cabinet avait un chiffre d'affaire très important, mais je suis venu à la CENI pour un autre challenge.
Patriotique ?
Oui ! On peut le dire aujourd'hui mais à l'époque, c'était pour faire une expérience de la vie politique, connaître d'autres personnes que mon milieu judiciaire que je connaissais depuis.
Est-ce que vous savez qu'on ne croit pas à tout ce qui se passe au niveau de la CENI ?
Justement, c'est l'explication de tout cela qui est devenu l'aboutissement du départ de Bakary Fofana. Quand les techniciens ne peuvent plus travailler au sein d'une institution vous pensez qu'on peut aller au chronogramme ? Le chronogramme qu'est-ce que c'est ? C'est un ensemble de plans opérationnels qu'on met bout à bout pour donner des délais d'exécution qui s'appellent chronogramme. Ces plans opérationnels sont établis par des techniciens mais quand une délégation ou une commission doit se rendre à Kankan et qu'on leur dise qu'il n'y a pas de véhicules de transport, les véhicules qui sont là sont tous garés ou qu'il n'y a pas de carburant pour aller, soyez sûrs que ce plan opérationnel ne sera jamais dressé. Et vous vous étonnez qu'on n'ait pas pu sortir un chronogramme, on l'aurait fait de toutes les façons parce que pendant la crise, la CENI a continué à travailler. Seulement, M. Bakary Fofana avait un moment décidé de ne plus convoquer de plénière.
Qu'est-ce que vous allez faire. On sait que vous avez été reçu par le président Alpha Condé quand il y avait la crise du côté de la CENI comme Bakary aussi avait été reçu par lui. Qu'est-ce que vous vous êtes dit Me Kébé ?
J'ai été reçu par M. le président de la République en tant que président de la CENI.
Il n'y a pas eu d'injonction ? Vous avez assez traîné…
Mais cela ne finira jamais. Il est le président de la République. Son souci peut être, c'est d'organiser les élections le plus rapidement possible.
Est-ce qu'il a exprimé ces soucis ?
Mais, c'est ce qu'il a exprimé. Je crois qu'il y a même un communiqué du Gouvernement datant du mois de Juillet qui va dans ce sens-là. Sans vouloir vous relever ce que j'ai dit avec le président de la république, la discussion avec lui n'était pas destinée à être publiée. C'est important. La CENI nous a fait perdre beaucoup de temps, beaucoup d'argent et on continue de tourner jusqu'à présent.
On fera mieux que Bakary Fofana parce que je ne serai jamais seul à le faire, je serai toujours dans la collégialité de la gestion à la CENI. Tout ce qui revient à la plénière reviendra à la plénière. Qu'est-ce que vous allez faire maintenant, c'est d'améliorer la gouvernance au sein de l'institution.
En clair, vous allez essayer de faire la réforme ?
Bien sûr ! Les niveaux de prise de décisions vont changer. Ce ne sera plus le président seul qui va prendre la décision. La gestion des hommes et des biens de la CENI vont complètement changer à beaucoup de niveau.
Qu'est-ce qui va changer sur le plan de traitement salarial du personnel parce que selon des informations, qu'il y a une certaine iniquité ?
En ce qui concerne le traitement salarial du personnel, tout le monde ne peut pas avoir le même salaire. Ce que vous voulez dénoncer, c'est que certaines personnes ont été recrutées sur des bases complètement fictives, et qui bénéficient de salaires deux fois ou trois fois plus grands que certains. C'est une réalité. Des gens ont été recrutés, on les voit sur l'état de salaire, on ne les connaît pas.
Donc, il y avait des fictifs ?
Ça, c'est un premier point. Un deuxième point, des secrétaires, des assistantes qui sont recrutées, qui sont deux fois ou trois fois bien payées que des responsables ou des chefs de sections. Cela est extrêmement grave. Ça je vous le concède mais ce sont des choses qui peuvent être redressées. On a mis une commission en place pour réfléchir sur la question et identifier tous les cas. Je vous dis que ce n'est du tout pas facile. Nous avons hérité de certaines personnes de l'ancienne CENI, la Haute autorité chargée de la question électorale. A l'époque, ils n'étaient pas totalement indépendants. Donc, ils recrutaient dans l'administration des personnes qui voulaient bien venir avec eux. Ils étaient fonctionnaires mais ils appointaient au niveau de cette institution. Il y a ceux-là, il y a des personnes qui ont été directement recrutées par la CENI. Donc ces deux groupes de personnes sont aujourd'hui mélangés. Il y a les fonctionnaires qui ont été délocalisés au niveau de la CENI, et il y a également des personnes qui ont été recrutées. Entre ceux deux groupes, il faut faire un certain équilibre pour voir qui doit bénéficier de quoi mais aujourd'hui ce n'est pas le cas.
Maintenant le respect du manuel de procédures
On était complètement passé en travers. On l'avait mis au garage. On avait mis au garage le règlement intérieur. Nous essayons de revenir là-dessus. Le règlement intérieur est peut-être un peu obsolète mais on va y revenir. C'est en chantier. C'est déjà ouvert et nous sommes en train de travailler là-dessus.
Est-ce que la question d'audit vous concerne personnellement ?
Attention, quand on parle d'audit, on parle d'organe indépendant qui vient auditer, pas d'audit des personnes. Ce n'est pas la CENI qui s'audite elle-même.
Est-ce que vous allez permettre que cette action soit au moins faite ?
Mais naturellement ! En tant que président de la commission de passation des marchés, pourquoi nous l'avons dénoncée à l'époque ? Parce que cette commission n'a eu à passer qu'un seul marché. Mais quand vous vous imaginez le nombre d'acquisitions faites par l'institution lors de la simple révision des listes, c'est ahurissant. Nous n'avons passé qu'un seul marché, c'est le marché de Gemalto. Ça c'était à l'international mais tous les autres marchés ont été donnés par M. Bakary Fofana lui-même.
Mais comment cette situation a duré autant d'années, pendant que vous étiez acteur de l'institution ?
Nous sommes dans une situation où vous avez à faire au président de votre institution. Regardez dans vos archives, vous verrez des dénonciations qui ont été faites. Ça a été dénoncé à tout moment de 2012 à 2013. Cela a été toujours dénoncé.
Au-delà de la commande dites-nous lorsque le président de la CENI sait qu'il faut passer par vous pour lancer une commande et que cela ne se fait pas ?
D'où la dénonciation qui a été faite de toutes ces activités, la surfacturation, il faut avoir les éléments. Moi, je suis un intellectuel, quand vous me montrez les documents, je vous dirai qu'il y a eu surfacturation. Je ne suis pas informé jusqu'à ce niveau. Je suis président de la commission de la passation des marchés, j'ai été contourné. Je suis directeur de département juridique, je n'ai jamais eu à contractualiser.
Si on contourne votre département, sincèrement est-ce qu'on a besoin d'être injuste pour comprendre qu'on contourne la transparence, on contourne la légalité, on contourne les normes pour aller faire autres choses. Vous ne pouvez pas nous dire que vous n'avez pas constaté ces surfacturations des commandes ?
Comment est-ce qu'on peut constater une surfacturation pendant qu'on n'a pas les documents en main. Pour pouvoir dénoncer, venir par devant pour vous dire Monsieur, il y a eu surfacturation, il faut des éléments. Mais, à l'interne, il y a des mécanismes de dénonciation qui ont été mis en place, qui ont été utilisés, peut-être que vous n'avez pas retenu. Mais il y a toujours eu chaque fois que ces mécanismes ont été mis en place. Je vous l'ai dit loisible à vous de vérifier tout ce que je viens de vous dire si vous avez été contournés. Tout a été fait pour ne pas que vous soyez au courant, de ce qui se passe. Je vous assure, vous n'apprendrez que peut-être un an après, mais cela est une réalité.
Une synthèse d'Alpha Amadou Diallo
L'Indépendant, partenaire de GuineeActu
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