Moussa Thiam Dimanche, 21 Mai 2017 10:45
Le 11 Mai dernier, le Dr Sékou Koureissy Condé était l'invité de l'émission œil de Lynx. Sékou Koureissy Condé, directeur d'African Crisis Group et président de la Convention des Acteurs Non Étatiques de Guinée CANEG, ancien ministre de la Sécurité et ex Médiateur de la République qui évolue actuellement dans le cadre de la Prévention et Résolution des conflits, a donné sa lecture de la situation sociopolitique de notre pays, en proie à une crispation politique.
Le Démocrate : comment analysez-vous cette affaire de blocage de la loi portant sur la CENI ?
Dr Koureissy condé : à l'issue de l'accord entre la mouvance, le gouvernement et l'opposition, la réforme de la CENI était envisagée. Se posant la question pourquoi cette loi n'est pas votée ni promulguée ? Il répond : je n'en sais rien. La CENI est un piège pour les pays africains parce qu'il n'y a pas de CENI en Hollande, en France, en Allemagne. Donc, je ne sais pas qui nous a inventé cette affaire-là. C'est une affaire avec beaucoup d'argent, beaucoup de machines et qui est finalement contestée partout. Alors si nous voulons une démocratie apaisée, il faudrait que la gouvernance électorale soit indiscutable, transparente.
Le problème de la Guinée, c'est le rôle de l'État, de l'acceptation de l'État, c'est le poids de l'État et la dimension de l'État. En parlant de la CENI, on ne veut pas parler de ministère de l'Intérieur parce qu'on n'a pas confiance au ministère. Alors si on n'a pas confiance au ministère de l'Intérieur du gouvernement, alors ça ne va plus. Il faut revenir à la juste mesure de chose. Il faut que le gouvernement prenne ses responsabilités et qu'il nous apprenne à être transparent, impartial et juste. La CENI est contestée et elle est toujours là. La CENI donne toujours de résultats et ces résultats ne sont jamais acceptés. On parle toujours du fichier en long et large. La CENI est un véritable problème parce que c'est une machine en Afrique qui n'a jamais prouvé sa transparence.
Quelles solutions pratiques envisagez-vous pour que la Guinée puisse sortir de cette crise de CENI ?
Les Guinéens se refusent un combat. C'est le combat pour un État républicain, juste, impartial, compétant et transparent. Il faut que le ministère de l'Intérieur et de l'Administration prennent leurs responsabilités et démontre qu'il peut être juste que celui qui gagne après le vote à 20h les premières estimations sont données et pas forcément que le président en place les gagne. Donc, lorsque l'État arrive à nous convaincre automatiquement beaucoup de choses vont changer. Il faut revenir au gouvernement et qui prenne ses responsabilités dans la gouvernance électorale.
L'opposition dit que la CENI est incapable de sortir un chronogramme pour les élections locales et menace de reprendre les manifestations de rue après le ramadan. Comment voyez-vous cette situation ?
Je veux faire un appel à M. le Premier ministre qu'il est le garant du dialogue et de la concertation nationale et c'est la loi (constitution) qui lui donne ses attributions. Si l'opposition n'a d'autres moyens de recours que les manifestations de rue, alors, c'est dommage pour la Guinée, c'est dommage pour l'État et la société. Il faut que les Guinéens acceptent la loi, qu'on n'ait pas l'impression que la loi profite aux uns et contre les autres. C'est cette image-là qui pose problème. L'opposition n'a jamais dit qu'elle est contre la CENI parce qu'elle est partie prenante de la CENI. Moi, je n'ai jamais été pour la CENI. En termes d'alternance, ceux qui sont dans l'opposition aujourd'hui sont censés d'être au pouvoir demain. Alors si eux (l'opposition) ont accepté la CENI, ils ne demandent que de correction à la CENI, le jour où ils seront au pouvoir, on aura la même CENI peut être dans le même rôle et les autres qui ne sont pas au pouvoir vont demander la même chose.
Lorsqu'il y a élection, les autorités politiques administratives et locales jouent un rôle en faveur du pouvoir pour ne pas perdre leur place. Dans ce cas, comment peut-on imaginer qu'on confie un processus électoral au gouvernement dans cette condition ?
Le débat avec lequel vous faites allusion dépasse de loin le cadre d'une émission radiophonique. Il nous faut au moins organiser un forum sur la Guinée. Il y a la défaillance totale de l'État; la fragilisation de l'État est inquiétante à plus d'un titre. La politisation excessive et abusive du fonctionnement de la société, vous ne trouverez aucun geste administratif politique économique qui soit de loin complètement départi d'une démarche politique. C'est le malaise de la Guinée que nous vivons aujourd'hui. Les ethnies sont politisées ainsi que l'administration; les nominations sont politisées et les travailleurs abandonnés ou leur cas n'est pas suffisamment pris en compte. Ceci dit, il est très difficile de faire une analyse objective en Guinée sans être taxé de critique ou d'ennemi. Le problème est global. Notre combat est de nous battre pour retourner l'autorité de l'État, la neutralité et la responsabilité de l'État. C'est un travail de l'ensemble des citoyens et de la société civile.
Parlant du passage des élections de la CENI au ministère, s'il vous était confié de faire une étude dans ce sens pour que ce passage de main soit une réussite, qu'allez-vous faire ?
C'est une question de volonté politique. Si on me confiait de telle tâche de réflexion, naturellement, j'aurai dû transférer le pouvoir de gestion électorale au ministère de l'administration du territoire à condition que les fonctionnaires de l'État prouvent leur indépendance, leur impartialité. Je me battrais avec le président pour que cette impartialité soit prouvée. Ce que je crains en Afrique, c'est le bourrage des urnes, c'est le comportement des élus locaux.
Parlons-en sur le budget du chef de file de l'opposition. Pensez-vous qu'il devrait avoir débat autour de cette question même si Cellou Dalein n'a pas pu donner des explications fiables sur ça ?
C'est nous qui avons voulu que le chef de file de l'opposition travaille avec le président de la République. Le président de la République a un budget de fonctionnement. Nous avons voulu qu'il y ait une assemblée nationale multipartite. L'assemblée a un budget de souveraineté. Les chefs de file de l'opposition du Sénégal, du Mali, du Burkina ont leurs budgets de fonctionnement au moins 500 millions CFA par personne qui fait combien de milliards de nos francs. Alors il faut que les cadres acceptent la République, la citoyenneté et la vérité. Qu'on ne donne du budget à la mouvance et le refuser à l'opposition parce que c'est l'opposition. Je lance un appel aux malinkés et aux peuls qu'ils ont une responsabilité énorme par rapport à la paix et l'entente dans ce pays. Il faut que les cadres sachent que ce budget n'est pas une invention de la Guinée ni de l'UFDG. C'est l'assemblée nationale qui a voté cette loi. Je précise, n'est pas chef de file de l'opposition qui le veut. C'est un droit pour le chef de file de l'opposition d'avoir un protocole, un garde du corps et un budget.
Affaire de troisième mandat d'Alpha, quelle est votre position sur cette affaire ?
La constitution est très claire là-dessus. L'article 27 a verrouillé cette question. Pas question de revenir à un troisième mandat. Secondo, pendant l'élaboration de cette constitution, nous avons pensé à un mandat de sept ans non renouvelable, et c'est la classe politique qui s'est battu pour faire à deux mandats. Il faut donner la chance à la Guinée d'avoir son ancien président vivant. Donc le troisième mandat verrouillé. Alors pour faire sauter ce verrou, il faut plusieurs choses et toutes ces choses passent par l'assemblée nationale. Je suis contre le troisième mandat.
« Nous devons savoir que l'ethnocentrisme est un piège, il faut que l'État assume ses responsabilités pour que la Guinée aille de l'avant », martèle le directeur Afrique de Crisis Group.
Une synthèse de Moussa Thiam
Le Démocrate, partenaire de GuineeActu
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