Alpha Amadou Diallo Jeudi, 23 Mars 2017 08:20
La désignation des chefs de quartiers par les partis politiques au prorata des scores obtenus lors des élections communales à venir, ne fait pas l'unanimité au sein de la classe politique. Parmi ceux qui sont opposés à ce point 2 du Code électoral amendé, il y a la présidente du Parti guinéen de la solidarité, de la démocratie et du développement (PGSD). Marie Louise Kamano, a dans un entretien, accordé à notre reporter, dénoncé avec virulence ce point de l'accord politique inter guinéen du 12 Octobre dernier. Elle a aussi pointé du doigt le dédommagement « sélectif » des victimes du massacre 28 Septembre 2009.
L'Indépendant : bonjour Mme. En prélude aux élections locales, comment se porte votre parti ? Est-ce que vous serez candidate pour la commune de Matoto ?
Marie Louise Kamano : je devrais l'être mais j'ai mieux réfléchi pour dire d'abord qu'il n'y aura jamais élection communale. Je ne suis pas très sûre et je me suis dit que je ne pouvais pas être en bonne position si je me présentais. Parce qu'en fait moi, en tant que leader politique, mon ambition c'est d'être à Sékhoutouréya, ce n'est pas être à la tête d'une commune. Donc je ne suis pas candidate.
En ce qui concerne mon parti, il ne se porte pas très bien, mais quand même ça va. On tient le coup. Pourquoi j'ai dit que mon parti ne se porte pas très bien, parce qu'en Guinée, pour que le parti se porte bien, il faut un achat des consciences, il faut avoir de l'argent.
Vous dites achat des consciences. Expliquez-nous un peu ?
C'est-à-dire les gens ne suivent pas la vérité. Ils ne sont là que pour avoir leur quotidien. En fait, dans les autres pays, ce sont les militants qui financent les partis politiques, mais chez nous ici, c'est le parti qui finance les militants. Donc ce paradoxe fait que mon parti ne peut pas mieux se porter, parce que moi je suis là à la conquête de la vérité. Je veux que la vérité sauve ce pays, en sauvant ce pays, qu'elle s'impose. Aujourd'hui, les Guinéens, leur grand défi, c'est d'abandonner le mensonge.
Quand on est dans la dynamique du mensonge, on ne peut pas s'en sortir et c'est cela le problème de la Guinée. Ça, j'accuse fortement la couche intellectuelle qui doit être la conscience d'un peuple, surtout le bas peuple mais dommage qu'elle ne joue pas son rôle en Guinée. Ici elle (la couche intellectuelle) épouse et adore le mensonge. Il faut dire que je ne suis pas satisfaite du rôle que joue cette couche.
Que vous inspirent les accords politiques globaux qui ont abouti à l'adoption du code électoral ?
Vous savez, si je dois donner mon point de vue sur les accords, sur les derniers accords signés, je vous dirais que je ne suis pas pour ces accords. Il faut clairement se définir pour la simple raison que, c'est la constitution qui est violée dans son préambule jusqu'au dernier article. Le pouvoir a piégé certains hommes politiques que moi je respecte énormément.
Aujourd'hui, on n'est pas dans la dynamique de comprendre le président Alpha Condé. Il se trouve que les hommes politiques ne connaissent que leurs intérêts. Ce que je dis n'engage que moi. Pour des intérêts personnels, je crois qu'on ne devrait pas signer ces accords. Je n'étais pas là quand ils ont signé ces accords mais j'ai vu entre autres l'indemnisation des victimes des différentes manifestations, ça c'est bien parce que c'est des martyrs. On doit toujours les avoir en mémoire, à chaque moment, prier pour elles.
Mais imaginez un peu, indemniser quelqu'un qui est mort, à qui revient cet argent-là ? Je prends le cas du 28 Septembre 2009. On a indemnisé déjà ces gens-là. Mais qui sait où sont partis les montants. Lors d'une réunion d'un leader politique, d'ailleurs paix à son âme, il nous a dit que chacun d'eux a eu trois milliards. C'est vrai que je n'ai pas toutes les preuves mais ce qui est sûr, ils ont été indemnisés. A qui l'argent là a profité ? Ceux qui sont morts, on n'a pas pensé à eux ? On aurait dû penser à leurs parents en leur donnant un peu d'argent pour au moins les soulager un peu. Pourquoi ne pas prendre en compte les handicapés physiques, ceux qui sont en prison ? Pourquoi ne pas les défendre pour qu'ils recouvrent leurs libertés. Parce qu'ils sont membres d'un parti politique. Cela n'a profité qu'aux gros morceaux. C'est vraiment dommage pour mon pays.
Donc lorsqu'on parle d'indemnisation des victimes, c'est beau à entendre mais je dirais que les morts sont perdants, les blessés n'auront rien. Je souhaite que leurs noms soient gravés dans les lieux publics pour qu'on se souvienne d'eux un jour.
Revenant sur les accords, je ne suis pas pour, je m'oppose à ces accords. On nous dit que les chefs des quartiers doivent être nommés. Moi, je dis que ce n'est plus la démocratie. On a dit que la démocratie, c'est un régime politique dans lequel le peuple choisit librement ses dirigeants, contrôle la manière dont ces derniers exercent le pouvoir qui leur est confié avec le droit d'exprimer librement ses critiques et ses revendications.
Voilà, la définition de la démocratie, c'est-à-dire c'est quoi la démocratie. C'est de la base au sommet, aucune étape ne doit être brûlée. Qu'on laisse les militants à la base désigner leurs représentants Oui ! Ou Non ? Dans chaque localité, dans chaque quartier, ou district, on doit laisser les citoyens choisir leurs représentants. Je vous donne un exemple, si quelqu'un me nomme, responsable d'un quartier ou un district, sans démagogie vous lui devez obéissance et soumission parce que c'est lui qui vous a nommé. Voilà la vérité ! Par contre, si c'est le peuple qui te nomme, dans ce cas, tu vas éviter de faire n'importe quoi. Tu ne feras que la volonté de ce peuple.
La CENI dit qu'elle n'est pas en mesure d'organiser les deux élections (communales et locales) par manque de moyens. Qu'en dites-vous ?
Non, à mon avis c'est un manque de volonté. On dit que la CENI est indépendante mais vous-même vous savez que la CENI n'est pas indépendante, elle est sous l'influence de l'Etat. Si le régime est démocratique, il doit fournir des efforts, contraindre la CENI, lui faire comprendre que les élections communautaires et communales sont une priorité. La CENI dit qu'elle n'a pas les moyens, mais elle a organisé les élections présidentielles, je crois que c'est ce qui est plus coûteux. Moi je ne vois rien qui puisse empêcher la CENI à organiser les communautaires sinon qu'un manque de volonté politique.
Donc si les accords sont signés dans ce cadre-là, je dis qu'ils sont tous de la mouvance, tous ceux qui ont contribué à la signature de ces accords, je dis qu'ils sont dans la même dynamique que la mouvance. Je suis très déçue de ces accords-là.
Quelle lecture faites-vous des incidents survenus à Conakry les 20 et 21 Février dernier à l'occasion de la grève syndicale des enseignants ?
J'ai causé avec quelqu'un sur le même sujet, il n'y a pas longtemps. Il dit que c'est l'opposition qui a récupéré la situation pour faire ceci et cela. Mais en âme et conscience quand on parle d'une grève des enseignants, les gens ont adressé un préavis de grève. C'est incroyable, lorsqu'on dit que c'est un professeur qui est à la tête d'un État. A sa place, je n'aurai jamais autorisé qu'on ferme les classes, parce que pédagogiquement ça joue négativement sur l'exécution des programmes d'enseignement.
Parce que les programmes d'enseignement sont repartis selon l'année scolaire. Si on ferme pour une raison quelle qu'elle soit qui ne soit pas programmée dans la répartition du programme scolaire, ça jouera négativement sur le programme. Parce que la répartition du programme ne prend en compte que les fêtes reconnues sur le plan national, vous avez la fête de ramadan, la fête de tabaski, la fête de Noël ou la fête de Pâques. En dehors de ça, s'il y a la fermeture des classes, ça jouera négativement sur l'exécution des programmes d'enseignement en classe.
Les professeurs qui sont là, les horaires perdus durant les deux semaines, ils sont obligés de les rattraper. Mais comment ? Remplir seulement les cahiers des élèves, aller dicter sans expliquer. A leur place, c'est ce que j'aurai fait pour exécuter mon programme. S'ils ne les rattrapent pas, la fin de l'année scolaire arrivera sans que le programme d'enseignement prévu au courant de cette année, ne soit exécuté entièrement.
Cela va jouer négativement sur les résultats des examens nationaux. La grève-là ne devait pas avoir lieu si les autorités avaient la volonté, parce qu'il y a eu un préavis de grève. Voilà ce qui m'a étonné de plus encore. Selon mes informations, pendant la négociation, le Premier Ministre, qui est censé d'ailleurs pousser le Chef d'État à trouver une solution, au lieu de venir à la table de négociations, le Premier ministre serait parti superviser ou coordonner une élection des miss.
Une élection des miss c'est quoi ? C'est une contemplation des belles jambes et des bonnes fesses des jeunes filles. S'il vous plaît, par rapport à un problème d'État, par rapport à un problème de la formation de nos enfants, nos parents ont aussi manqué de responsabilité.
On devait sortir nombreux pour dire non ! Nous, nous payons pour la formation de nos enfants. Mais hélas ! Maintenant nous sommes obligés de payer un mois qui n'a pas été enseigné. On devait tous sortir, pères, mères, parents, je veux dire tous les Guinéens pour abonder les rues pour dire non ! Nous voulons que nos enfants étudient, nous voulons que nos enfants partent à l'école.
Après tous les gâchis, on met ça au dos de l'opposition, je dis non l'opposition ne peut pas aller vandaliser une station d'essence. L'opposition a fait une sortie en août dernier, est-ce qu'il y a eu des dégâts ? Non ! Le gouvernement là dès qu'il y a un problème dont il est responsable, il met ça sur le dos de l'opposition.
Le gouvernement je l'ai dit tout à l'heure, pouvait éviter cette grève, comment ? Pendant que le signe précurseur de cette grève s'est annoncé, qui est d'abord le recrutement des enseignants à la fonction publique. Il devait se dire qu'il y a quelque chose qui n'a pas marché. Regardez bien, quelqu'un qui a déjà fait son exercice, qui a fait ses preuves dans une situation de transmission de savoir aux élèves, pendant un an, deux ans ou trois ans.
Cet enseignant-là a acquis une certaine expérience sur le plan pédagogique, sur le plan de la transmission du savoir. Si moi je dois recruter, je commence par cette personne qui a déjà un acquis.
Mais si j'abandonne cette personne déjà pétrie d'expériences pour aller prendre ailleurs quelqu'un qui n'a aucune expérience, d'abord ce n'est pas à l'avantage de l'État parce que ceux-là qui sont recrutés, il faut les former sur le plan pédagogique et psychologique avant de les envoyer en classe, parce qu'il ne s'agit pas d'aller parler en classe, il y a un comportement et une déontologie qu'il faut comprendre avant d'aller se mettre devant les élèves et enseigner.
En revenant un peu sur ceux qui sont morts dans cette grève, je dis que l'État doit jouer son rôle en situant les responsabilités, en identifiant les auteurs des crimes. Mais l'État de droit n'est pas respecté dans mon pays-là, c'est vraiment dommage. Pourquoi d'ailleurs dans une manifestation utiliser une arme à feu ? Nulle part ailleurs. Il faut avoir une mauvaise foi pour le faire. Et aussi, ceux qui sont censés respecter et faire respecter les droits ont peur pour ne pas perdre leur place. Tout est démagogique dans ce pays.
Le 8 Mars, l'humanité a célébré la fête Internationale de la femme. Qu'est-ce que cette célébration représente-t-elle pour vous ? Et quel regard portez-vous sur la condition de la femme dans notre pays ?
Je vous assure qu'il y a beaucoup de défis à relever, il y a une question de représentativité. On doit faire beaucoup plus d'avancées sur ce plan. On doit faire preuve de bonne volonté, essayer de faire comme certains pays comme le Sénégal, qui mettent des femmes à des postes beaucoup plus importants, c'est une question de gestion. Si je prends le cas de la fonction publique, ce qui s'y est passé, si c'était une femme qui était là, je ne suis pas sûre qu'elle agirait de façon unilatérale. Elle aurait impliqué beaucoup des gens, demander beaucoup plus des conseils, et avoir un sens très large pour recruter.
Moi, je sais qu'une femme est une gestionnaire par excellence et une éducatrice par excellence. Il est difficile de voir aujourd'hui une femme qui est responsable de détournement. Une femme qui est là comme gestionnaire d'une entreprise d'un service privé ou public, d'abord dans sa tête, elle se dit qu'il y a un défi qu'elle doit relever. Le premier défi, les gens n'ont pas confiance aux femmes, donc elle fera tout pour mériter la confiance qu'on lui a placée.
On nous sonne souvent dans nos esprits et nos yeux en parlant d'autonomisation de la femme, on donne des fonds à des groupements. Mais c'est du tape à l'œil, ça n'existe pas, c'est faux. On ne donne pas de l'argent à n'importe qui. On donne à des proches, à des gens avec lesquels on se partage des intérêts, or il faut que la femme soit autonome, quand une femme a de l'autonomie, elle aide l'homme à la prise en charge de la famille. Quand on parle de la fête Internationale de la femme, on ne doit pas seulement penser à celles qui savent lire et écrire mais aussi à celles qui sont dans les marchés, qui sont dans les campagnes, il faut les impliquer parce que c'est leur fête. C'est la fête de toutes les femmes.
La fête des femmes, c'est un moment de regard, d'évaluation de ce qui se passe dans le pays concernant les femmes, voir si est-ce que les femmes participent aux prises de décisions, Est-ce que les femmes sont considérées sur le plan de la gestion du pays. Donc c'est un temps d'évaluation de la vie des femmes dans un pays.
Vous savez, il y a des femmes qui sont calées mais qui n'ont pas l'opportunité de s'exprimer, de prendre part à un niveau de prise des décisions. C'est-à-dire qu'on est occultée, si on n'est pas à la table de prise des décisions, les résolutions qui se prennent-là ne peuvent pas servir au progrès parce que la femme a de l'intuition, elle réfléchit très bien avant de prendre une décision.
La preuve, je vais vous la dire. Les temps anciens, les chefs guerriers ou les chefs des cantons, quand il y avait un sujet à débattre sur lequel, ils ne s'entendaient pas, disaient souvent « la nuit porte conseil » retournons réfléchir, demain on reviendra sur le débat. A la maison tous les grands hommes demandaient conseil à leurs femmes, et la solution qui se trouvait là portait fruit, ça allait dans le bien-être de la communauté. C'est ce qui se passait avant.
Donc si les femmes ne prennent pas part à la table de négociation, à une prise de décision, c'est dire que vraiment, on n'est pas prêt à avancer si les décisions se prennent seulement entre les hommes. Il faut qu'il y ait une égalité de chance et de respect de l'équité.
Entretien réalisé par Alpha Amadou Diallo
L'Indépendant, partenaire de GuineeActu
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