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« Ce pays a été bâti sur la vérité contre le mensonge »

Alpha Amadou Diallo  Mardi, 07 Mars 2017 22:04

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CONDE_Sekou_Koureissy_01Le Directeur exécutif de l'ONG Africa Crisis Groupe et président de la convention des acteurs non étatiques de Guinée, Docteur Sékou Koureissy Condé était l'invité lundi dernier de la radio Lynx fm. Le Dr Condé a dénoncé à cette occasion le dysfonctionnement de l'État et la fragilisation des institutions étatiques. Il a ensuite appelé à la responsabilité de tous les citoyens pour sauver la République.


Bonjour Docteur, quelle lecture faites-vous des incidents survenus à Conakry les 20 et 21 Février 2017 ?

Je voudrais comme d'autres concitoyens regretter, les incidents malheureux que la capitale guinéenne et certaines préfectures ont connues pendant ces derniers jours. C'est un constat amer, regrettable. Les Guinéens et les Guinéennes doivent être conscients de l'intérêt de la chose publique. De l'intérêt d'agir en conformité avec la loi et de l'intérêt d'avoir un pays avec une bonne image.


Alors, on a noté au moins 7 personnes tuées, plusieurs blessés et de nombreuses arrestations et des dégâts matériels considérables. Il y a eu l'usage d'arme à feu contre des manifestants. Alors comment expliquez-vous ce comportement des agents des forces de l'ordre ?

Les forces militaires et paramilitaires en pareille circonstance, c'est un peu un dysfonctionnement de l'État. Une fragilisation des institutions étatiques. Lorsque le responsable de la brigade mobile devient le porte-parole des services paramilitaires ça veut dire, on est sur le champ de bataille là. Tel n'est pas le cas. Je crois que la hiérarchie saura interpeller les responsables sur le terrain et les indiquer les comportements à suivre en termes d'utilisation des forces, d'utilisation des hommes, d'utilisation du terrain et le respect de l'institution et la hiérarchie.

Si c'est l'autorité supérieure qui indique aux forces du terrain d'intervenir avec l'utilisation d'arme à feu, il appartiendra au procureur de la République d'en tirer immédiatement les conséquences. Ceci dit, l'État n'est pas une force de répression. L'État se doit d'être une force de dissuasion dans le cas d'espèce. Nous avons eu l'impression qu'il y a une force de répression.

Et puisque, nous sommes dans la République et puisque les lois sont claires sur les comportements à adopter en termes de maintien d'ordre, je voudrais dire combien, j'attends du procureur de la République. Ce n'est pas une interpellation, c'est un appel citoyen, je suis choqué.


Le cas le plus patent, nous avons été des observateurs, des bérets rouges étaient vus dans beaucoup de coins de la capitale en train effectivement de lutter contre ces manifestants, ça a été très mal vu. On dit que le maintien de l'ordre appartient à la police, à la gendarmerie et non à l'armée ?

C'est un constat partagé, c'est un signe de malaise. C'est une manifestation d'insuffisance en termes de mode de dissuasion. Lorsque les forces militaires interviennent dans la zone paramilitaire, c'est une limite qui est franchie là. Ça veut dire quoi ? Ça veut dire que toute l'histoire de ces manifestations prête à confusion. C'est très confus et lorsqu'on parle de confusion, on parle d'indistinction. On ne sait pas par quel bout commencer, on veut parler de désordre.

Le gouvernement doit prendre conscience de ces malaises généralisés en termes de services sociaux de base. Lorsque vous parcourez le pays, vous regardez les dispensaires, vous regardez mêmes les institutions étatiques, vous n'en revenez pas. Lorsque vous parcourez le pays, vous vous rendez compte que le pays est complètement enclavé, il n'y a pas de routes, il n'y a pas de ponts dignes de ce nom.

Lorsque vous rentrez dans les marchés, vous avez l'impression que chacun se débrouille. Et lorsque vous observez l'administration, vous sentez la résignation. Est-ce que l'administration fonctionne pleinement, en pleine autonomie d'initiative et d'action. On n'en est pas sûr, tout se passe comme il y a plusieurs niveaux d'intervention de l'État. Le président et la présidence de la république, c'est un niveau d'intervention.

Le gouvernement devient un autre niveau d'intervention, les corps intermédiaires, les partis politiques et les syndicats un autre niveau d'intervention. La Société civile qui nous, nous représentons, un autre niveau d'intervention.

Il ne devait pas se passer comme ça. Il faut que le président de la république parle. Je pense que cette surdose de charge du premier responsable de l'État peut avoir des conséquences énormes en termes de détails sur la vie quotidienne, sur les nécessités de besoins quotidiens et journaliers des populations. Ça aussi, c'est une autre forme de crise.


On sait qu'en 2009 au temps du CNDD, que c'étaient les mêmes bérets rouges, les militaires qui ont tué. Pourtant, il y a eu cette réforme. Est-ce tout ça n'est pas du fait que les moyens sont concentrés au niveau du bataillon de la sécurité présidentielle. Et les policiers et les gendarmes sans doute n'auraient pas les moyens de parvenir à calmer les manifestants ?

En toute chose, il faut adopter le profil nécessaire, il faut le calme et la sérénité nécessaire. Lorsque les forces de l'ordre interviennent, elles interviennent dans un domaine qu'ils doivent maîtriser, qu'ils connaissent. Moi qui ai dirigé la police nationale pendant 30 mois. Je ne reconnais pas cette police, en tout cas ce n'est pas cette police-là qui est sur le terrain comme ça. Ce n'est pas cette police-là qui agit comme ça. Il y a certainement dix-sept ans de cela, ils sont encore là nombreux. Mais on constate là, une régression, il faut inonder ce système-là. Il faut un audit de ce système-là.

Il est difficile de parler en Guinée, parce que chaque fois qu'on fait une proposition ou chaque fois que vous faites une observation, on a l'impression que vous vous adressez à une personne, que c'est contre une personne. Alors qu'historiquement, ce pays a été battu sur la vérité contre le mensonge même s'il y a eu à des moments donnés dans des périodes précises, des difficultés de traitement en matière d'adversité. Ce qui nous a coûté des vies humaines.

Mais, ce pays a acquis son indépendance sur la vérité, donc il faut se dire la vérité, cela ne veut pas dire que vous êtes contre Paul ou en faveur de Pierre. Ceci dit, l'utilisation des forces militaires dans les domaines d'intervention publique est un signe de nervosité. Les hommes et les femmes qui sont sous drapeau, en terrain paramilitaire, sont assermentés sur deux plans.

Sur le rôle paramilitaire de la police et de la gendarmerie mais aussi sur le rôle social. La police, les braves hommes qui s'occupent des braves hommes. Cette intervention plus qu'inattendue des forces militaires dans le domaine de l'intervention publique est sujette à inquiétude.

Qui a donné l'ordre, comment se passe ce genre d'intervention ? Est-ce qu'il y a une explication suffisante ? L'un dans l'autre, nous sommes à 7 morts aujourd'hui ajouté aux 70 morts au préalable. Nous sommes à 77 morts aujourd'hui, ce n'est pas digne de la Guinée. Ce n'est pas digne de la République. Nous avons un réservoir étoffé des cadres, des bons cadres et des hauts cadres à tous les niveaux. L'État ne peut pas s'accaparer de tous ces pouvoirs, il doit pouvoir déléguer ces pouvoirs à d'autres personnes de bonne foi, à d'autres personnes mêmes qui sont à la retraite qui sont capables d'apporter quelque chose.


Vous aviez déclaré autrefois lors d'une émission que lorsque vous avez été ministre, il n'y a jamais eu mort d'homme durant les manifestations, et nous avons vérifié c'était vrai. Quelle est la stratégie que vous mettiez en place pour que cette force d'interposition ne soit pas une force de répression ?

Il faut constater premièrement, c'est ce dont nous avons été victimes. Nous passons par tous les moyens, nous essayons de toutes nos forces d'éviter que cela arrive au gouvernement actuel. A notre temps, tout ce que tu faisais de bon ou de très bon était considéré comme mauvais et très mauvais. Et finalement c'est ce qui n'est pas bon. C'est ça qui est réducteur de l'énergie nécessaire.

De quoi s'agit-il ? Nous avons utilisé la dissuasion. Montrer vos forces pour ne pas avoir besoins de les utiliser. Il faut que cette capacité de dissuasion permette à la police nationale avec les moyens et la formation requise d'intervenir, non pas seulement en présentant les armes les uniformes en se positionnant dans les endroits stratégiques, avec les moyens d'observations et les moyens de renseignements d'une part mais aussi le dialogue, le rôle social de la police est à accentuer.

Nous, à notre temps, lorsqu'on annonçait à Bambéto-Cosa à 7 heures du matin, nous commencions les discussions à 2 heures du matin, avec les chefs des quartiers, avec les imams avec les chefs des familles pour les amener à comprendre que ce n'est pas nécessaire de se faire violence parce que faire violence contre la vie publique, c'est faire violence contre soi-même, premièrement.

Deuxièmement récolter, recenser, sélectionner les inquiétudes, les frustrations et les transmettre à qui de droit pour que des dispositions soient prises. Nous avons travaillé comme ça pendant un certain temps mais malheureusement, nous avons été débordés par l'intervention des bérets rouges. Ce qui a finalement conduit à la prise du pouvoir du Capitaine Dadis Camara à la mort du président Lansana Conté et puis voilà vous connaissez la suite.

Pour dire en un mot, il faut que la police et la gendarmerie soient outillées et suffisamment éduquées en termes de dissuasion, pas en termes de répression. Ce que je revendique et qui est vérifiable qui n'a malheureusement jamais été salué par les gouvernements successifs précédents, c'est qu'en trente mois de vie publique, il n'y a pas eu un seul cas de mort même par balle perdue, par la police nationale. Nous n'étions pas sur les frontières stratégiques, nous étions à l'intérieur du pays. Nous avons couvert la Guerre de Libéria et de la Sierra-Léone avec les autres manifestations à l'intérieur. Qu'un parti politique sorte un exemple pour dire voilà tel jour, la police a tué telle personne. Je dis, je ne me reconnais pas dans les activités actuelles de la police.


Vous êtes spécialiste de la prévention des conflits, alors comment expliquez-vous que le gouvernement n'ait pu gérer à temps cette grève des syndicalistes ?

Je me pose la même question. Je dis d'une part, les syndicalistes ont certainement cherché le bon moment ou le mauvais moment. C'est à la période des cours mais pour qu'ils cherchent le bon moment pour perturber la vie publique, faudra-t-il qu'ils aient eu l'impression qu'ils n'avaient pas d'écoute, qu'il n'y avait aucun espoir.

Dans ce pays, il y a un problème d'écoute. Les Guinéens ne s'écoutent pas, les cadres ne s'entendent pas. Lorsque vous allez dans les villages. Vous sentez l'écoute, quand vous parlez à quelqu'un, il vous écoute. Non seulement, il vous écoute, il vous pose les véritables questions suivantes.

Ici, tout se passe dans l'improvisation et dans la précipitation. On a finalement l'impression qu'il n'y a pas de prévention, il n'y a que des réactions. Les questions que l'intersyndicale a soulevées, le réajustement de la grille des salaires, les statuts des enseignants contractuels cette situation n'est pas suffisante pour expliquer le niveau de manifestation et l'intensité des manifestations. Ça veut dire qu'il y a un malaise général. Ça veut dire que ces manifestations sont révélatrices d'un malaise généralisé qui ne dit pas son nom.

Notre devoir aujourd'hui, c'est de collecter, recenser, étudier ces malaises, cas par cas à tous les niveaux pour proposer au gouvernement de la République une tonalité, une démarche suffisamment sociale, apolitique pour encore une fois montrer aux citoyens même si on n'a pas les remèdes immédiats. Mais nous sommes conscients des questions et des problèmes ou des préoccupations que vous avez, mais lorsqu'on ne montre pas ça et lorsqu'on les reçoit, on leur parle d'une manière pas suffisamment pédagogique à différents niveaux, ils se replient sur eux-mêmes, premièrement. Deuxièmement, lorsqu'ils ont l'impression que les accords, les dialogues, les protocoles ne sont pas suivis d'effets, ne sont pas respectés, finalement ils se disent, écoutez ce n'est pas la peine d'aller. Ils choisissent d'aller ailleurs, ce qui est très grave, j'en appelle à la responsabilité de tous les citoyens de quelque niveau qu'il soit pour qu'on épargne la vie nationale, la vie guinéenne, des frustrations immédiates, qu'on rétablisse le dialogue permanent aux uns et aux autres, de prévenir, de montrer ce qui pourrait ne pas aller, afin que nous puissions traverser cette période de lancée économique qui peut être bénéfique dans les années avenir.


Une synthèse d'Alpha Amadou Diallo

L'Indépendant, partenaire de GuineeActu


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