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Carnet de voyage : voyage au pays de Mengistu

Walaoulou Bilivogui  Dimanche, 08 Janvier 2017 11:16

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C'est en Août 1985, je travaille à la bibliothèque nationale de Conakry. Mon institution vient de bénéficier d'un projet d'assistance de la part de la coopération canadienne à travers son agence dénommée Centre de Recherche pour le Développement International (CRDI). L'objet de l'assistance est de publier un répertoire bibliographique des publications (éditées ou non) portant sur le développement économique et social de la Guinée, ce répertoire(ou devindex) serait exploité à partir d'une base de données bâtie sur le modèle de la méthodologie PADIS ou Système panafricain de documentation et d'informatique de la Commission économique africaine (CEA) sise à Addis Abéda en Éthiopie.


Pour matérialiser cette assistance, le CRDI dépêche à Conakry 2 bibliothécaires en service au PADIS pour animer un atelier à la bibliothèque nationale en vue de sélectionner dans les collections de cette bibliothèque toutes les publications pouvant meubler le répertoire projeté. J'assume alors l'intérim de ma directrice partie pour des soins à Abidjan, et c'est à ce titre que je coordonne l'organisation de l'atelier à la suite duquel 2 bibliothécaires guinéens dont moi-même sont choisis pour suivre un stage d'un mois à la CEA.


Les billets d'avion arrivent et le départ est fixé au 5 Août 1985 pour une escale à Dakar où nous devons disposer des frais de stage. Une semaine avant le voyage, je parcours en diagonale quelques ouvrages sur l'Éthiopie, son histoire, sa géographie, ses composantes sociales .C'est par un vol d'Air Afrique que nous débarquons un dimanche soir dans la capitale sénégalaise où nous restons 5 jours à attendre un vol d'Ethiopean Airlines. Après 2 escales techniques la nuit à Bamako puis à Niamey, nous atterrissons à Addis Abéba un vendredi matin. Ma curiosité me permet de remarquer que, contrairement à Conakry, ces 2 capitales du Sahel sont très bien éclairées. Je remarque par ailleurs pendant le vol que nous sortons de la nuit pour entrer dans le jour et que la montre à l'arrivée est en retard de 2 heures.


Nous perdons beaucoup de temps à l'aéroport avant que l'agent de la CEA chargé de nous recevoir n'arrive. Entre temps mon compagnon et moi avons des difficultés à communiquer avec la police, nous ne parlons aucune des langues en usage ici, à savoir l'amahrique (langue nationale), l'anglais et l'arabe. Notre guide nous amène directement à la CEA pour nous présenter à l'autorité, puis nous dépose au Blue Nil Hotel. Nous occupons chacun une chambre et faisons la connaissance d'un bibliothécaire togolais arrivé quelques jours avant nous pour le même stage.


La formation débute le lendemain, elle va durer 3 semaines. L'horaire est le même tous les jours ouvrables : le travail débute à 8h, il s'interrompt pour la pause déjeuner de 13 h à 15h, il reprend pour finir à 17h. Nous nous familiarisons vite avec le personnel, en particulier avec un informaticien zaïrois qui choisit chaque fois au restaurant de nous tenir compagnie. Il s'étonne que les 2 Guinéens commandent régulièrement du riz, nous lui disons que c'est l'aliment de base chez-nous ; il nous apprend qu'au Zaïre (aujourd'hui RDC) l'aliment de base, c'est plutôt les tubercules (igname et manioc). Il ajoute que son père aime ironiser en parlant de riz, comme quoi c'est la nourriture des oiseaux.


Ma curiosité reste toujours éveillée en voyage, ce qui m'amène à constater que le personnel de la CEA compte plusieurs nationalités africaines mais pas un seul Guinéen, la preuve que la Guinée ne s'occupe pas de promouvoir ses cadres dans les institutions internationales, et c'est dommage. Durant tout le séjour, nous sortons nous balader les soirées ou les week-ends pour découvrir la ville. On se rend vite compte que le centre-ville est bien bâti, aéré et propre, mais les grands carrefours sont envahis de mendiants qui harcèlent les passants. Mon attention est en outre attirée par tout ce que je n'ai pas l'habitude de voir chez-moi en Guinée, par exemple la vente dans les rues de cercueils accompagnés de pots de fleurs et autres objets funèbres ; toutes les femmes s'habillent en veste et pantalon ou en jupe mais jamais en pagnes, ce qui me déçoit quelque peu parce que je suis venu avec une quinzaine de complets pagnes lépi que je ne pourrai vendre que sur le chemin de retour à Abidjan. Une autre curiosité est que les nourrices ne portent pas leur bébé au dos, elles le mettent dans une espèce de sac qu'elles portent sous l'aisselle.


Pendant qu'un jour, je fais quelques achats au grand marché de la ville, un marchand qui se débrouille en français me demande de quel pays je viens. Je lui réponds « de la Guinée, Guinée Conakry ». Il hésite un moment puis s'exclame : « Ah oui, vous êtes Sékou Touré people ! » Je comprends par là que mon pays n'est connu en Afrique et peut-être ailleurs qu'à travers celui qui fut à la fois un grand tyran pour la Guinée et un champion de la lutte pour l'indépendance et la liberté en Afrique. Je ne manque pas d'acheter un calendrier spécifique à l'Éthiopie comportant 13 mois. Les 2 Éthiopiens qui ont animé l'atelier de Conakry et encadrent notre stage, nous invitent un soir à partager un repas dans un restaurant non loin de notre hôtel. J'aborde, entre autres sujets de conversation, le régime politique en vigueur chez-eux. L'un d'eux avance à voix basse que ce n'est pas facile à vivre : des réunions à n'en pas finir, des mouvements de soutien, des déclarations tapageuses, tout le monde a peur, chacun se sent surveillé. Cette confidence me rappelle la révolution de triste mémoire qu'a connue ma Guinée natale pendant près de 3 décennies. La gigantesque statue du dictateur trônant dans un rond-point du centre-ville témoigne de l'atmosphère de terreur qui règne dans le pays. C'est plus tard que j'apprendrai, revenu à Conakry, comment le despote Mengistu Hailé Mariam1, l'un des tombeurs de l'empereur Hailé Sélassié, avait abattu de sang froid ses meilleurs compagnons 3 ans après la prise du pouvoir.


À la suite du repas partagé dans un restaurant, l'un de nos deux hôtes, une demoiselle, nous invite à manger à la maison où elle vit avec ses parents ; elle nous reçoit sur le seuil avec un bouquet de fleurs, nous l'en remercions vivement, même si ce geste a peu de signification pour nous Africains qui offrons plutôt des noix de cola ou de l'eau fraîche à nos visiteurs. La conversation s'anime au cours du repas, j'en profite pour vérifier 2 informations que j'ai glanées dans mes lectures avant le voyage. La première a trait à l'usage du français dans la cour des empereurs éthiopiens des XVIIIème et XIXème siècles. La seconde porte sur une coutume particulière d'une ethnie du pays qui veut qu'un étranger soit reçu avec 3 honneurs : le gîte, le couvert et une maîtresse durant son séjour. L'on me répond que les 2 informations sont justes.


Le retour pour Conakry s'effectue avec une escale à Abidjan. C'est là que nous nous séparons mon compagnon et moi, il rentre en Guinée après une nuit à l'hôtel, pendant que je rejoints un parent le temps de visiter 5 jours la ville. Mais il est une chose que je regrette dans mon voyage à Addis-Abeba le froid, un froid pénétrant qui m'obligeait à me coucher doublé sous une couverture épaisse sans pour autant trouver un bon sommeil.


Walaoulou Bilivogui

L'Indépendant, partenaire de GuineeActu


1Mengistu est parti du pouvoir comme il y était venu, suite à un coup de force survenu en 1991.


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