Amadou Sadjo Diallo Dimanche, 25 Décembre 2016 18:49
Mohamed Lamine Kaba, président du parti FIDEL ne mâche pas ses mots quand il s'agit de dépeindre la gouvernance actuelle du pays. Dans cet entretien exclusif, il tire la sonnette d'alarme sur les scandales à répétition qui éclaboussent Sékoutouréya. Il tente de démontrer que «le président Alpha Condé semble plutôt être un symbole d'affaissement du pouvoir, si ce n'est une honte et une déception du peuple de Guinée ».
L'indépendant : récemment le gouvernement a déposé un projet de loi relatif au point 2 de l'accord politique inter-guinéen paraphé le 12 Octobre dernier. Ce projet a créé une polémique dans le paysage politique guinéen. Quelle lecture faites-vous de cette situation ?
Mohamed Lamine Kaba : d'abord, nous avons beaucoup aimé le rapprochement entre 2 personnalités, le président Cellou Dalein Diallo et le président Alpha Condé parce que ce sont 2 personnalités qui ont une grande notoriété au sein de la population. Donc, lorsque ces 2 personnalités se donnent la main, c'est une partie de la Guinée qui s'est donné la main en partie. Notre espoir était que le président Dalein pouvait jouir de son influence sur le président de la République en vue de l'obliger ou de le manager à respecter et à faire respecter la Constitution tel que le stipule son serment. Malheureusement, c'est l'effet contraire qui s'est produit. Donc, nous au point 2 de cet accord, nous avons désapprouvé le fait qu'on ait voulu faire la nomination des chefs de quartiers et districts. Nous l'avons dénoncé. Mais, en ce moment, on n'a pas été compris. Je pense que l'opposition significative qui avait adhéré à la chose, commence à comprendre que le président Alpha n'est pas l'homme à qui il faut croire, contrairement aux dires du président Dalein « il faut faire confiance à Alpha ». Ce n'est pas possible. Quelqu'un déjà qui n'a pas respecté son serment, n'est pas censé respecter un protocole signé dans un cadre informel. Puisque ce n'était pas l'Assemblée qui a initié cet amendement encore moins un projet de loi du président de la République. Donc, en ce sens, nous pensons que président Dalein certainement est le plus déçu de cette histoire. Parce qu'il a cru à un homme qui n'est pas à la hauteur de respecter son engagement. Donc nous voulons qu'on revienne à la raison.
Quelle est la raison ?
La raison, c'est le respect des textes constitutionnels et les codes que nous avons en partage.
Cependant, certains estiment que ce n'est pas possible d'organiser des élections locales conformément à l'actuel code en vigueur ?
Il est vrai quand même qu'il y a l'incompatibilité entre la constitution et cette loi électorale qu'on appelle code électoral. D'abord dans notre constitution, il est clairement dit que le vote est secret. Cependant, dans le code électoral pour l'élection des chefs de quartiers et districts se fait à main levée. Donc, il y a l'incompatibilité à ce niveau et à plusieurs niveaux. Mais la loi a presque tout prévu. Lorsque la CENI a l'impossibilité d'organiser les élections pour des questions d'obstacles juridiques, il est important de saisir une structure, une institution qui est la Cour constitutionnelle. C'est à elle maintenant de décider de prendre, parce qu'elle est habilitée de prendre des dispositions dans les mesures urgentes en vue de permettre à la population de jouir de ses droits. Et là, c'est un droit constitutionnel que cette Cour constitutionnelle a. Donc, je pense qu'il faut saisir cette Cour. C'est à elle maintenant de décider. On a remarqué dans les pays où on croit même qu'ils sont immatures en démocratie comme en République Démocratique du Congo, l'élection présidentielle devait avoir lieu cette année, mais finalement on a constaté qu'ils ont certains obstacles.
L'organisatrice des élections là-bas, c'est la CENI. Elle a saisi la Cour constitutionnelle. C'est à elle maintenant de décider de prendre des dispositions urgentes. Je pense que c'est ce qu'on peut faire. Ne pas tergiverser sur ça. Donc, il faut accepter que les gens partent avec cette incompatibilité, accepter que les élections soient organisées à main levée ou accepter qu'on arrive à sursoir d'abord jusqu'à ce que la loi soit corrigée à ce niveau. Toutes ces mesures-là, peuvent être prises dans la légalité par la Cour constitutionnelle.
Mais hormis ce cadre, quand un groupe de partis politiques se retrouve pour exiger au président de la République de prendre une disposition en vue de corriger la loi qui soit la constitution ou les lois organiques, je crois que c'est une interférence à la liberté institutionnelle. C'est une injonction à la liberté institutionnelle. Et lorsque cela est initié par des partis politiques qui ont une grande capacité de nuisance, ça devient un chantage exercé sur l'institution républicaine qui est la présidence de la République. Donc, nous croyons qu'il faut saisir la Cour constitutionnelle. C'est à elle de trouver la solution et c'est son travail.
Votre parti va-t-il participer aux élections à venir ?
Le parti FIDEL est un parti compétitif qui est aujourd'hui structuré, capable de demander le suffrage de ses compatriotes. Pour cela, nous sommes en train de nous organiser pour être candidats dans plusieurs communes. Pour le moment, les listes ne sont pas encore totalement effectuées à ce niveau. Donc nous serons présents dans ces élections communales.
Les propos du directeur général de la police continuent de susciter une vague de critiques dans la cité. Quelle analyse tirez-vous de ces propos ?
Je crois que ce sont des propos irresponsables, contraires au bon sens, révoltants et incitant la population à s'en prendre à l'autorité publique. Parce qu'on se rappelle, lorsque Dadis a exprimé sa velléité à se présenter à une élection démocratique réservée exclusivement aux civils, c'est la population guinéenne qui s'est levée. Nous avons connu la conséquence, nous avons enregistré des centaines de morts. Donc, il y a encore ce traumatisme que la Guinée est en train de subir et vouloir encore inviter la population guinéenne à la rue à s'en prendre au président qui est élu, je crois que ce n'est pas intelligent. Cet homme devrait être demi de ces fonctions. Si le président veut préserver ce pouvoir, si le président ne veut pas donner un mauvais exemple ; parce que si cela n'est pas réprimé comme il le faut à la dimension de sa forfaiture, je pense que d'autres personnes encore peuvent s'inspirer des mêmes idées et finalement c'est le peuple qui va en découdre avec l'exécutif. Parce que ce qui est inadmissible, ce qui est insupportable, c'est une candidature à un troisième mandat. En tant qu'agent de la police, son devoir, c'est de lutter contre toutes les violations. Que ça soit les violations physiques, mais aussi les violations constitutionnelles. Parler d'une présidence à vie, c'est anti démocratique.
Bangaly Kourouma bénéficie d'un soutien de la part de certains cadres du RPG. Comment vous réagissez à cela ?
J'ai écouté les propos farfelus de M. Bantama Sow et de M. Souapé Kourouma. C'est franchement irresponsable. Je pense que lorsqu'on s'est battu pour la démocratie, pour les valeurs républicaines telles que le RPG a connu et qu'aujourd'hui on est en train de promouvoir les contrevaleurs, je pense que ce n'est pas humain, ce n'est pas démocratique, ce n'est pas responsable. Ce que je puis dire à ces collègues, c'est que chaque chose a sa fin. Le président Alpha a fait un mandat. Si le Tout-Puissant le confie la vie, il pourra conduire jusqu'en 2020. Le parti RPG est éternel. Donc le parti peut présenter un autre candidat. Mais la personne d'Alpha non seulement constitution-nellement ce n'est pas normal, mais c'est un monsieur qui n'arrive plus à répondre à la préoccupation sociétale de la Guinée. Il n'est plus à la hauteur d'améliorer la condition de vie des Guinéens.
Vous savez les gens n'arrivent pas à comprendre une chose. C'est qu'il y a une différence nette entre l'Afrique de l'Ouest qui est en avance sur l'Afrique centrale. Des successions qui peuvent se passer là-bas, ne peuvent pas se passer ici. Le Sénégal l'a tenté ça n'a pas marché, Blaise Compaoré a connu un sort et évidemment si Yaya Jammeh veut s'entêter encore à rester au pouvoir, le peuple lui répondra. La logique est que le président Alpha et ses hommes reviennent sur la raison. Un troisième mandat, ce n'est plus possible et d'ailleurs même le RPG que je connais n'adhère plus à ça. Parce que le président a été une déception pour eux. C'est un cercle vicieux autour du président Alpha qui est en train de parler de ça.
La loi de finances pour l'année 2017 vient d'être votée à l'Assemblée nationale. Quelle lecture faites-vous de cette loi ?
La loi de finances, c'est l'ambition chiffrée du gouvernement en termes de recettes mais aussi en termes de dépenses. Lorsqu'on constate cette loi de finances, ce qui est réservé à l'Éducation est insignifiant. Le président Alpha Condé a toujours dit que son mandat est dédié aux femmes et à la jeunesse. Il suffit seulement de voir quel est le budget qui a été alloué au ministère de la jeunesse. Vous verrez que ce budget est insignifiant même pas 1%. Et le pire c'est que la source de financement de cette ambition ne vient même pas de la Guinée. Donc, l'incertitude, c'est de l'étranger. C'est-à-dire, l'appui financier qui doit permettre d'aider la jeunesse, c'est un fonds qui doit venir de l'extérieur. Lorsqu'on sait ce qu'on a à faire à un régime qui n'est pas crédible, je pense que l'espoir est mince ou quasi inexistant chez les autres. Pour les femmes idem. Ce qui est réservé pour l'amélioration des conditions de vie des femmes encore à ce niveau, c'est un fonds qui n'est pas disponible en Guinée mais qu'on doit chercher encore à l'étranger.
C'est ce qui prouve à suffisance qu'ils sont incapables d'améliorer la condition des femmes et des jeunes. Deuxième chose, vous allez constater par exemple que dans ce document, il y a même le prix de certains matériels qu'on imagine juste pour un an. Lorsqu'on parle des dépenses réservées pour les immobiliers, je veux parler des chaises, des bureaux, des ordinateurs etc…, chaque année c'est le même chiffre qui vient. C'est comme une chaise, une table de bureau n'a de vie en Guinée qu'un an.
Alors que ces tables, ces ordinateurs sont là depuis plus de 10 ans ou 5 ans. Mais à chaque année, on achète le même matériel. C'est un acte de détournement. Ce qui veut dire que cette somme est destinée à autre chose. Les parlementaires devraient s'organiser pour tirer au clair tout ce qui se passe. Ils devraient être capables de dénoncer, de refuser, de ne pas valider des lois de ce genre. Mais lorsqu'ils valident ces genres de lois, c'est une façon d'être complice de ces détournements qu'on retrouve souvent dans nos lois.
Quel regard portez-vous sur le secteur minier guinéen qui est aujourd'hui plongé dans une salve de scandales de corruption ?
Je pense que c'est une humiliation, c'est une dégradation, c'est un affaissement du pouvoir et du prestige de l'Etat. On sait que le devoir du Président de la République, c'est de mettre fin à des pratiques de ce genre. Cependant, depuis l'arrivée d'Alpha Condé au pouvoir, chaque deux à trois mois maximum, c'est un scandale qui est révélé. Si ce n'est pas à l'intérieur du pays, c'est à l'étranger. Si ce n'est pas le président Alpha, c'est son fils ou ses proches. Le régime de Conté qu'on a combattu, que nous avons dénoncé, n'était pas aussi trempé dans toutes les affaires de corruptions comme nous sommes en train de le constater maintenant. Donc le président Alpha Condé, c'est un affaissement du pouvoir, c'est une honte, c'est une déception du peuple de Guinée. Ce n'est pas cet homme-là qu'on a voulu au pouvoir.
Il est venu d'abord avec des casseroles que nous connaissons. Vous vous souvenez des 25 millions de $ de Palladino qu'il a contractés quand il n'était pas encore au pouvoir en vue d'extraire nos mines et le livrer à celui-là. Vous vous souvenez encore des 150 millions de $ d'Angola. Vous vous souviendrez encore des 700 millions de $ de Rio Tinto où il n'y a qu'une partie, soit quelques choses de 250 millions qui ont été investis dans le domaine énergétique, mais aussi pour son projet alimentaire. Et nous avons constaté que le reste jusqu'à présent aucun Guinéen ne connait la destination. La preuve en est que dans notre loi de finance, chaque année il y a des déficits. Pourquoi ne pas prendre cette somme-là et combler ce trou ? Si ça existe encore ? Vous vous souvenez encore de cette histoire de sable mining d'une affaire encore de millions de $ qui ont connu l'implication de Bouba Sampil, son fils et même Papa Koly.
C'est vous dire que tout cela prouve à suffisance que nous avons à faire avec un Président corrompu. L'affaire des 20 millions de $ que nous avons connu au Sénégal, tout le temps c'est de ça il s'agit. On vient encore de saisir le ministre Mahmoudou Thiam pour une affaire de détournement et pour un bien qui appartenait à la Guinée. C'est la justice guinéenne qui devait se saisir de ce dossier, mais ce sont les étrangers qui en font une préoccupation, c'est une honte. Mais aussi c'est un défi lancé à vous les medias, mais aussi à l'organisation de la société civile. C'est pourquoi nous, notre parti, le FIDEL, s'est substitué en une structure d'investigation. A tout le temps, on traite des dossiers ; tel que comme nous l'avons eu au niveau des télécommunications, de l'énergie, de l'agriculture, des mines dans tous ces domaines-là, nous avons eu à étaler des véritables actes de corruption sur la place publique.
Quelle analyse faites-vous de la situation qui prévaut actuellement en Gambie ?
C'est un pays que je connais bien. Nous avons constaté que le président en exercice, candidat à sa propre succession, le président Yaya Jammeh a reconnu les élections et félicité même son adversaire, ce que tout le monde a apprécié. Mais entre temps, nous avons observé un retournement de veste comme quoi, qu'il ne reconnait pas les élections et qu'il va saisir la Cour constitutionnelle. Ce que nous avons tiré à ce niveau, M. Yaya Jammeh, est un homme qui aime improviser. Les actes posés par lui ne sont pas totalement réfléchis. Sinon il n'avait pas intérêt à féliciter et contester après. Bien avant cette contestation, il avait dit qu'il va annuler les élections, mais il s'est rendu compte que ce n'est pas lui qui devrait le faire, c'est la Cour constitutionnelle qui doit le faire et finalement c'est cette cour qu'il a décidé de saisir.
Mais il faut reconnaitre un fait, Yaya Jammeh on sait ce qu'il a été depuis plus de 22 ans. La priorité du président élu devrait être la réconciliation, l'ouverture de la Gambie à l'étranger et l'amélioration de ses relations avec ces voisins notamment le Sénégal. Mais lorsque celui-là a une autre priorité comme quoi, il faut auditer la gestion de Yaya Jammeh, qu'il faut absolument le traduire devant les tribunaux, je pense que tout cela n'était pas stratégiquement bien, politiquement condamnable. Condamnable parce qu'il y a quelqu'un qui a dit que la politique c'est la fille de la diplomatie et de l'escroquerie courtoise. A des moments donnés, il faut refuser, il faut garder en son fond ce qu'on veut. Il ne devait pas menacer celui qui est encore en exercice et qui sait bien comment il a géré le pays pendant 22 ans. Je pense que le premier responsable de la crise qui est en train de s'annoncer dans ce pays, c'est bien Monsieur Barrow. Parce qu'il n'avait pas intérêt à menacer. Yaya Jammeh n'est pas censé de changer son boubou contre une tenue de prisonnier.
Entretien réalisé par Amadou Sadjo Diallo
L’Indépendant, partenaire de GuineeActu
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