Aliou Sow Mercredi, 08 Juillet 2015 23:31
Une mission rogatoire constituée de magistrats guinéens et burkinabés vient d’inculper Moussa Dadis Camara, dans le cadre de l’instruction du dossier du 28 septembre 2009. Derrière cette inculpation du président du parti des Forces patriotiques pour la démocratie et le développement (FPDD), ses proches voient la main du pouvoir, qui entend ainsi selon eux, lui faire payer son rapprochement avec le chef de file de l’opposition Cellou Dalein Diallo, dans la perspective de la présidentielle du 11 octobre prochain.
Les choses commencent à évoluer sur le plan des enquêtes judiciaires dans le cadre du massacre perpétré le 28 septembre 2009 dans le stade éponyme par des hommes en uniforme. Massacre qui avait fait 157 morts et une centaine de femmes violentées, selon un rapport des Nations Unies. Pour faire la lumière sur cette affaire, la justice guinéenne s’est engagée à boucler les enquêtes pour que le procès puisse s’ouvrir en décembre 2015, ou au plus tard au début de 2016. Ces dernières semaines, 14 personnalités dont la plupart des officiers de l’armée qui faisaient partie du Conseil national pour la démocratie et le développement (CNDD), ont été inculpées par le pool de juges chargé de l’enquête.
Dans cette foulée, une mission rogatoire composée de juges guinéens et burkinabés a inculpé Moussa Dadis Camara ce mercredi. Jusque-là, Dadis Camara avait été entendu à titre de simple témoin par les juges chargés d’instruire le dossier.
Dadis victime de son « choix politique » ? Le voyage des juges d’instruction pour la capitale burkinabè où ils viennent d’inculper Dadis Camara avait suscité des inquiétudes au sein du parti des Forces patriotiques pour la démocratie et le développement. Cette formation politique dirigée par l’ex-putschiste voit en effet dans cette démarche, une tentative inavouée du pouvoir de faire avorter le projet de candidature de Dadis à la présidentielle du 11 octobre. Considérant la justice guinéenne comme étant une justice aux ordres, le FPDD croit que Moussa Dadis Camara doit tous ses déboires à son rapprochement en vue avec le chef de l’opposition Cellou Dalein Diallo. Le fait que les deux personnalités ont évoqué lors d’une récente rencontre qui s’est déroulée à Ouagadougou, leur volonté de sceller une alliance dans la perspective de la présidentielle prochaine, n’aurait pas du tout plu au pouvoir de Conakry. L’entourage de Dadis qui pense ainsi, menace cependant de se faire entendre suite à l’inculpation de Dadis par la justice, dans cette affaire judiciaire qui commence à déchaîner les passions.
L’effet Bensouda sur l’accélération de la procédure Certains observateurs croient eux, que dans cette affaire du 28 septembre, la justice guinéenne ne ferait que céder à la pression de la Cour pénale internationale (CPI), dont la procureure a effectué la semaine dernière une visite de travail à Conakry. Visite que Mme Fatou Bensouda avait mise à profit pour échanger avec le président Condé en personne et les autorités judiciaires. Ainsi que les victimes du massacre du 28 septembre et des ONG locales de défense des droits humains.
Sur le but de son voyage en Guinée, la procureure avait déclaré à la presse : « Tout d’abord, je suis venue faire le point sur l’enquête judiciaire concernant les crimes du 28 septembre 2009 menée par les autorités guinéennes conformément à leur obligation première de poursuivre et de juger les auteurs de crimes relevant de la compétence de la CPI. Je suis aussi venue m’informer de la possibilité de tenir un procès d’assises dans un délai raisonnable. »
Mme Fatou Bensouda avait ensuite indiqué qu’à l’issue de ces rencontres avec les autorités guinéennes, les magistrats en charge du dossier, les représentants de la communauté internationale, la société civile et les victimes, elle a pu constater que « des progrès importants et encourageants avaient été enregistrés dans l’enquête conduite par le pool des juges d’instruction. Et que de nombreuses personnalités de haut rang avaient été inculpées, des centaines de victimes ainsi que des témoins clés ont été auditionnés », selon-elle.
La procureure de la CPI avait terminé en rendant « hommage à la persévérance et la dignité des victimes, et tout particulièrement des victimes de violences sexuelles, qui jouent un rôle déterminant dans l’avancement de ce dossier. Car elles attendent depuis six longues années que justice soit faite, que justice soit rendue. »
Le ministre Cheick Sacko s’était à cette occasion prononcé lui aussi sur cette affaire, face aux nombreuses critiques qui visent son institution sur « la lenteur » enregistrée dans le traitement de ce dossier. Pour le ministre Sacko, « dans n’importe quel pays du monde, quand il y a un tel type d’événements qui se passe, il y a des responsabilités dont on ne peut pas se démarquer. Ajoutant que dans ce pays, il faut qu’on ait le courage de dire certaines choses… »
Il a justifié la présence de la CPI en Guinée, par le fait que «le pays Guinée est signataire du Traité de Rome. Donc on a un lien juridique avec la CPI. On aurait évité que la CPI vienne chez nous de temps en temps, si elle vient chez nous, c’est qu’à un moment donné dans l’histoire de ce pays, les Guinéens ont été capables de commettre des crimes aussi odieux, inacceptables qu’on qualifie de crimes contre l’humanité », a-t-il déploré.
On s’attend, à cette allure, à ce que les auteurs et les commanditaires des événements du 28 septembre soient enfin confondus à travers un procès juste et équitable. Tout un test pour la justice guinéenne, qui devra démontrer que sa démarche n’a pas de relent politique. Afin de rassurer Moussa Dadis Camara qui se trouve désormais dans une mauvaise posture.
Aliou Sow
L’indépendant, partenaire de GuineeActu
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