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Observations sur le texte d'Alpha Sidoux Barry : « Libéralisme : une utopie dangereuse »

Ansoumane Doré  Vendredi, 16 Mai 2014 17:50

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DORE_Ansoumane_3_01J'ai apprécié l'initiative d'Alpha Sidoux Barrry, dans son dernier article sur GuineeActu, d'aborder de temps en temps des thèmes économiques dans ces discussions inter-guinéennes, sur des sites Internet (Le libéralisme : une utopie dangereuse. C'est dans cet esprit que j'avais donné sur divers sites guinéens, il y a quelques années, une série de sept chapitres d'initiation aux concepts de l'univers économique et social. J'avais au préalable fortement insisté sur le fait que ces entretiens ne s'adressaient essentiellement qu'aux Guinéens lambda et à d'autres lecteurs : militants politiques, syndicalistes ou citoyens tout court qui n'ont pas suivi d'enseignement d'économie. Dans mon esprit, c'était pour les aider dans la compréhension de concepts entendus lors de discussions politiques ou autres: PIB, taux de croissance, d'inflation, balance commerciale etc.

Je dis ici que j'apprécie l'initiative d'Alpha Sidoux et je crois que nous aurions été un certain nombre à le faire sur l'économie nationale guinéenne s'il n'y avait pas un hic. C'est que cette économie est encore largement illisible, invisible. C'est une économie encore dans les limbes, c'est dire que ses médecins ne peuvent même pas la mettre en couveuse. Et qui, plus est, depuis 2010, en perpétuelles conventions à annuler et à renégocier et cela vaut des déplacements incessants du président de la République à Washington, Genève, Londres ou Paris. Mais cela n'empêche cependant pas les gouvernants de cette économie d'avancer par exemple qu'un volume d'investissement de 50 milliards de dollars sera mis en œuvre pour les dix prochaines années. Quid de la capacité d'absorption d'une telle masse de capital par cette économie! J'ai dit économie illisible car comment un économiste peut-il l'analyser ou porter un diagnostic en l'absence de données quantitatives fiables ?

Quand j'ai lu le texte d'Alpha Sidoux, j'ai constaté que certains commentaires lui reprochent de faire un cour théorique d'histoire économique. Je pense que même si ce cour est correctement fait, il laisse sur leur faim ceux et celles qui s'attendaient à y trouver des tentatives de recettes de politique économique en Guinée. Ce qui, comme il vient d'être dit, paraît impossible à moins d'appartenir aux cénacles des institutions financières internationales qui distribuent à tout va des certificats de bonne gestion économique et financière pour endormir des dirigeants africains.

Mais le texte d'Alpha Sidoux n'en demeure pas moins intéressant à plus d'un titre, notamment les passages sur le retour en fanfare du libéralisme économique d'airain (1) dans les fourgons des institutions financières internationales (Fonds monétaire international et Banque mondiale, notamment) et leurs cortèges de dépressions économiques et sociales.

Je pense qu'Alpha Sidoux, qui connaît bien le sujet qu'il traite, aurait dû circonscrire sa présentation au libéralisme contemporain au lieu de remonter aux pères fondateurs de l'économie politique et à leurs héritiers directs ou indirects qui ont bâti un système d'économie parfois très éloigné de la vie concrète des hommes. A preuve, personne ne peut affirmer avoir rencontré le robot construit pour asseoir le libéralisme économique et qui a eu pour nom l'homo économicus, destiné à bien des démonstrations de la rationalité des agents économiques (2). Les discordances du libéralisme économique poussé à l'extrême avec la réalité ont conduit certains critiques à écrire que partie de la recherche de l'utilité, l'économie en tant que science sociale a abouti à l'inutilité (3).

Le rappel rapide des fondateurs du libéralisme au XVIIIe siècle, face à l'absolutisme royal, un peu partout en Europe, était bon mais pas l'insistance sur ce qu'on appelle les économistes classiques comme Adam Smith (1723-1790), Thomas Malthus (1766-1834),  David Ricardo (1772-1832), Jean-Baptiste Say (1767-1832), John Stuart Mill (1806-1873), etc. Pour la plupart, il s'est agi d'importants théoriciens plus que des ingénieurs économistes ou si vous voulez des mécaniciens de l'économie, bien qu'on puisse trouver pour certains ici ou là des recettes de politique économique.

Conformément à la double tradition libérale, ces économistes n'étaient pas d'accord sur la façon de limiter l'action économique de l'Etat. Pour certains, l'Etat n'a pas à intervenir dans la vie économique car il perturberait les mécanismes du marché et détruirait l'allocation optimale des ressources qu'il assure. D'autres, au contraire, pensent qu'il n'est pas possible d'émettre une telle interdiction générale car l'Etat est obligé d'intervenir dans des situations particulière où le marché est défaillant ou impuissant comme pour les biens collectifs et les effets externes. Dans ces cas, il faut limiter l'action du marché et favoriser l'émergence de contre-pouvoirs efficaces comme les groupes de pression, les syndicats, les associations de consommateurs, etc.

Il faut souligner ici l'apport de l'économiste et financier britannique John Maynard Keynes (1883-1946) qui a bousculé les théories économiques classiques et secoué les routines gouvernementales. Cet apport analyse avec pertinence la grande crise de l'entre -deux guerres (1919-1939). Dans des ouvrages que connaissent tous les économistes (4), Keynes s'est attaché à montrer comment le capitalisme des années 1920-1930, avait engendré le chômage permanent et comment l'Etat peut, et doit, y remédier en favorisant les investissements publics et privés, ainsi que la propension à la consommation par une politique de redistribution des revenus. La théorie keynésienne a étendu une influence considérable sur les politiques gouvernementales de l'après-Seconde Guerre mondiale (1939-1945), en mettant l'accent sur des variables essentielles: investissements, consommation, taux d’intérêt, épargne. Au fond les variables keynésiennes constituent de puissants modérateurs au libéralisme de l'économie politique classique.

Dans le texte d'Alpha Sidoux, le titre, « Le libéralisme : une utopie dangereuse », laisse une impression de l'immédiat après-Conférence de Bandung en 1955 pour un ex-colonisé (5). Ce titre résonne aussi un peu comme le titre du livre témoignage de ce Cambodgien rescapé du génocide du régime politique des Khmers rouges de Pol Pot (1979-1989) : « L’utopie meurtrière » (6). Il fallait pour le lecteur moyen d'un site internet, préciser les termes, libéralisme politique et libéralisme économique dont chacun peut avoir une idée mais dont le rappel, si sommaire soit-il, n'est pas inutile.

* Le libéralisme politique a pour fondement l'égalité civile des individus qui deviennent alors des citoyens. La liberté d’opinion, de réunion, d'information, la liberté de se regrouper en associations ou en partis politiques, etc., représentent les libertés publiques sur lesquelles repose le libéralisme politique. L'ossature du libéralisme politique demeure toutefois le libre choix par le peuple de ses gouvernants. Il est donc inséparable d'élections libres et transparentes (démocratie). Les lois réglant la vie sociale sont donc le résultat de la volonté des citoyens.

* Le libéralisme économique offre une vision très différente. A partir du moment où un certain nombre de libertés sont assurées et respectées comme la liberté de la propriété privée, la libre entreprise , la libre concurrence, la liberté du travail, il suffit que chacun poursuive son activité pour que se réalise l'harmonie sociale. Le libéralisme économique fonde alors cette conviction d'un ordre naturel et spontané dans les bienfaits d'un mécanisme de régulation unique, le marché. Le marché est un processus d'ajustement entre les actions économiques des individus. L'échange est avantageux pour tous les participants et l'intérêt général n'est que la somme des intérêts particuliers des uns et des autres. C'est « la main invisible » d'Adam Smith. Le marché apparaît dans cette conception comme le seul moyen de concilier l'autonomie individuelle et un minimum d'ordre et de contraintes sociales.

* Dans la réalité, libéralisme économique et libéralisme politique ne coïncident pas toujours. De nombreuses dictatures politiques, à travers le monde, ont mis en œuvre les principes de l'économie libérale. A l’inverse de nombreux pays politiquement libéraux en sont venus, depuis belle lurette, à ne pas pratiquer entièrement les principes de l'économie libérale tels que définis par ceux qu'on appelle les Pères fondateurs de l'économie politique: les économistes classiques et leurs successeurs.

* Au lieu d'insister sur quelques- uns des penseurs économiques que constituent la plupart des 74 lauréats des prix Nobel attribués de 1969 à 2013 et dont on peut compter ceux dont les travaux ont vraiment « impacté » sur l'économie réelle (7), je vais rappeler brièvement et concrètement, en souvenirs des lointains cours , le professeur Maurice Flamant, sur le libéralisme. Le cours d'évolution du libéralisme économique a été fustigé par de nombreux critiques. S'agissant de la période contemporaine, ses difficultés économiques ont commencé au troisième tiers du XXe siècle par les faits suivants que je ne ferai que citer sans les développer :

 
Ansoumane Doré
Dijon, France


Post-scriptum

Des commentaires intéressants ont été faits sur le texte d'Alpha Sidoux. Je n'ai pas pu résister à l'envie de revenir brièvement sur celui de Madina qui a insisté sur le modèle de la finance islamique en évoquant l'appréciation du Vatican sur cette finance non conventionnelle.

Je ne sais pas si Madina le sait ou pas; mais il faut rappeler qu'au Moyen-âge en Occident, (que les historiens situent entre 476 et 1453 ou 1492) , l'église catholique exerçait une très forte tutelle sur la société. Cette tutelle était d'ordre religieux et social. Il existait des préceptes moraux et d'ordre juridique conduisant à l'élaboration d'une doctrine chrétienne de la propriété (cf. St Thomas d'Aquin). La mentalité religieuse et les mœurs économiques conduisaient alors à la notion d'«économie de dépenses». Le riche ne devant être qu'un «intendant des dons de Dieu», n'était pas seulement tenu au précepte général d'aumône, mais à un devoir plus spécial de « dépense », de «magnificence» conforme aux obligations de son «ordre» et à sa foi elle-même… Car épargner, thésauriser, c'est se défier de la Providence, pour se fier à soi seul.

En ce qui concerne l'influence de l'Eglise sur les mécanismes économiques, il fallait faire pénétrer la justice dans le domaine des échanges, du crédit et de la monnaie. Telles étaient ses principales préoccupations. L'équité dans les échanges mettait l'accent sur le juste prix, condamnait l'exploitation des débiteurs et le principe du prêt d'argent à intérêt ou usure. La prohibition de l'usure va se poursuivre encore bien plus tard. Le Concile de Latran de 1516 reprend des formules anciennes pour renforcer cette prohibition, comme « pecunia non parit pecuniam » (l'argent ne fait pas de petits).

Ces quelques remarques où des questions importantes n'ont pas été abordées, avaient pour objet de dire à Madina et à ceux qui ont abordé cette question, qu'on peut aisément comprendre la position du Vatican sur la finance islamique d'aujourd'hui. Mais ce qui reste à comprendre c'est la gestion des finances du Vatican. Les membres du Comité Moneyval (un comité dépendant du Conseil de l'Europe qui repère les blanchiments de capitaux …) estiment que le Vatican remplit à peine 9 des 16 recommandations clés et lui attribuent 7 mentions négatives. Le Vatican a lancé depuis 2010 une série de réformes à la suite d'importants scandales ayant impliqué sa banque, selon Wikipédia.


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1. «La loi d'airain, seule capable de mettre la multitude à genoux. Mais que cette loi soit dure! Qu'elle serre bien!» Bernanos « Pacta servanda sunt ».

2. Les gaspillages économiques de l'époque actuelle, touchant tous les produits, montrent, entre autres, les limites de cette rationalité.

3. Il faut dire que certains critiques féroces du libéralisme ont été de hauts serviteurs ou des conseillers de gouvernements qui n'étaient pas des parangons du socialisme. C'est une fois à la retraite que leur verve critique s'est révélée.

4. J.M. Keynes : on peut citer : Traité sur la monnaie, (1930) ; Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie, (1936).

5. Il s'agit de la Conférence afro-asiatique qui s'est tenue à Bandung (Indonésie) en avril 1955 et qui avait rassemblé pour la première fois vingt-neuf pays du tiers-monde. Cette conférence dressa une condamnation sévère du système colonial. Dans un contexte de guerre froide, Est-Ouest, cette conférence avait sonné le signal des guerres ou des négociations d'indépendance.

6. Voir Pin Yathay – L'Utopie meurtrière, Un rescapé du génocide cambodgien témoigne; Editions Robert Laffont, Paris 2001.

7. De 1969 à 2013, au lieu de 74 prix Nobel décernés, on aurait dû compter 45 s'il n'y avait pas eu pour certaines années 2 voire 3 lauréats. Les purs théoriciens dont certains travaux à base économétrique très poussée et donc inapplicables à une politique économique, peuvent-ils être classés des libéraux? Pour une critique de «l'abus d'économétrie», voir Michel Aglietta, La violence de la monnaie, PUF, Paris, 1979; et à une époque donnée, le Pr Beaud dans ses chroniques du journal Le Monde. Pour ce que j'ai pu constater à mon niveau, j'avais appartenu, dans mon université, à deux instituts universitaires de recherche de 1971 à 2001 et voici ce que j'ai ressenti :

Il doit en être de même de bien de travaux théoriques même de prix Nobel. Mais de ceux-ci, je dois en citer deux dont les travaux ont marqué les pays en développement. Il s'agit d'abord du Britannique Pr Arthur Lewis - 1915-1991 - originaire de Sainte Lucie, Antilles. Nobel en 1979 avec le Pr Theodore W. Schultz. Il fut Conseiller économique du Président K. Nkrumah au Ghana de 1957 à 1963 et vice-président du Fonds des Nations-Unies pour le développement. Il participa aussi à la création de la Banque de développement des Caraïbes entre 1970 et 1974. Le second que je cite après A. Lewis, est l'indien Amartya Kumar Sen, né en 1933, prix Nobel en 1998. Son approche de l'économie est à visage humain; il considère que le PNB n'est plus le seul critère pour mesurer le niveau de vie par pays. Pour cela, il a mis au point l'«indice synthétique du développement humain» qui prend en compte le taux de mortalité infantile, l'espérance de vie, l'accès à l'enseignement, le taux d'alphabétisation ou encore le nombre de médecins par habitant.

8. Au cours de ces années de chômage massif de la zone du libéralisme, ce fléau social était aussi une réalité des Démocraties populaires de l'Est. Lors d'un voyage, en avril 1979, pour un colloque à l'académie Economique de Poznan en Pologne, nos collègues Polonais qui se confiaient plus volontiers à nous venus d'Occident que cela n'était le cas des autres pays du bloc soviétique, nous avaient expliqué l'ampleur du chômage caché qui affectait ces pays. Certains d'eux, enseignants, effectuaient clandestinement, outre leur métier officiel, des activités nocturnes de taxis, de cambistes en recoins de gare pour le compte de « nomenclaturistes» communistes, avides de devises étrangères.

9. Maurice Flamant, Histoire économique et sociale contemporaine, Editions Montchrestien, Paris, 1976.


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