Moro Amara Camara Vendredi, 10 Janvier 2014 10:58
Après l’adresse du chef de l’Etat à la nation à la faveur du passage à la nouvelle année, certains leaders de l’opposition notamment Aboubacar Sylla et Mouctar Diallo, ont procédé à une autopsie du discours du président Alpha Condé. Voici ce qu’ils en pensent :
Aboubacar Sylla, président de l’UFC et porte-parole de l’opposition républicaine
« Nous avons attentivement suivi ce discours de vœux du président de la République. Mais comme il fallait s’y attendre, on a eu un air de déjà entendu. C’est toujours la litanie de satisfécits indiquant qu’on a réalisé telle performance macroéconomique suivie d’une projection dans l’avenir avec toujours le chapelet de projets et de promesses dont on sait parfaitement qu’ils ne se traduiront jamais dans la réalité… Des questions importantes ont été à peine effleurées sinon occultées par le président de la République alors que sur ces questions, à notre avis, il devait s’appesantir. Il y a eu près d’une soixantaine de morts dans nos manifestations politiques en 2013. Ces morts ont été le fruit du zèle intempestif des forces de l’ordre et l’utilisation d’armes de guerre dans les opérations de maintien d’ordre. Des actes aussi répréhensibles ont été caractérisés par une impunité totale et le président de la République semble en faire de simples faits divers. Aucune suite judiciaire ne leur a été accordée. Ensuite, il y a eu des conflits intercommunautaires extrêmement graves et tragiques un peu partout et qui ont amené des communautés à s’affronter avec à la clé, pour le cas de N’Zérékoré, Koulé et Beyla, plus de 200 morts, sans parler du nombre de disparus, de blessés et de biens matériels détruits. Tout ceci ne semble pas entrer dans les préoccupations du chef de l’Etat. Evidemment ceci fait partie de l’aspect négatif de son bilan, il a préféré ne pas en parler. Le chômage chronique des jeunes… il n’a pas du tout effleuré le sujet de la jeunesse, le problème de l’insécurité endémique à Conakry et dans les villes de l’intérieur. A telle enseigne que notre pays est en train de battre le record de pays le plus insécurisé de la sous-région. Il n’a pas parlé non plus des élections législatives dernières qui furent entachées de fraudes et d’anomalies diverses avec les recours que la Cour suprême a refusé d’examiner, créant ainsi un vide institutionnel lourd de menaces pour la résolution pacifique des contentieux électoraux. Toutes ces questions importantes n’ont pas été du tout évoquées dans le discours de vœux du président. Evidemment, sur l’autre versant de son discours, il n’a donc pas envisagé les mesures correctives à ces lacunes et ces manquements importants dans le cadre des différentes perspectives qu’il dessinait pour l’année 2014. Il n’a pas pris d’engagement ferme sur les problèmes d’insécurité, ni touché les conflits intercommunautaires et ne s’est donc pas exprimé sur les mesures qu’il entend faire prendre pour les éviter dans l’avenir. Il n’a pas non plus parlé de réconciliation nationale ou de son intention d’inscrire la Guinée dans une tradition d’élections transparentes, en veillant à ce que les dysfonctionnements de la CENI et les interférences de l’exécutif dans les processus électoraux prennent fin. Il n’a pas esquissé de stratégie pour la création des emplois réels en particulier pour les jeunes. Il a brandi comme un trophée les 500 emplois créés, c’est extrêmement ridicule, voire honteux pour un régime, de revendiquer la création de seulement 500 emplois en trois ans. Le président s’est engagé à mettre en place une nouvelle équipe dirigeante qu’il a appelée gouvernement de mission dont les membres seront choisis selon lui suivant des critères de compétence et d’efficacité. Il reconnait par cette promesse tardive que le gouvernement actuel n’obéit à cette exigence élémentaire, ceci est un aveu évident de reconnaissance de la mal gouvernance qui caractérise le régime actuel. Gageons qu’en réalité, il prépare l’opinion à l’installation d’un gouvernement dont la mission sera de le faire gagner par tous les moyens les élections communales et communautaires de 2014 et surtout le scrutin présidentiel de 2015. Il s’agira donc probablement d’un gouvernement de campagne dont la lettre de mission officieuse s’appesantira plus sur l’action politicienne que sur l’exigence de résultats en termes de développement. Tout ceci nous amène à penser que cette adresse à la nation est un discours qui a manqué totalement de solennité et de hauteur… C’est un discours banal qui ne peut malheureusement pas mobiliser, qui n’interpelle pas la conscience des Guinéens, qui ne les amène pas à se sentir des éléments à part entière d’une communauté nationale qui devrait, au-delà de toutes les divergences politiques, ethniques et confessionnelles, se serrer les coudes pour faire face au plus grand défi que ce pays a à affronter, celui du développement économique et social pour tous. »
Mouctar Diallo, président des NFD
« C’est traditionnel et naturel qu’un chef d’Etat, à l’occasion du Nouvel An, exprime ses meilleurs vœux et sa compassion à ses compatriotes. Au nom de NFD (Nouvelles forces démocratiques), je les partage et les adresse aux Guinéens vivant à l’étranger, à l’intérieur, à nos soldats au Mali, à tous les Guinéens en mission difficile de notre pays et à tous ceux qui vivent sur notre territoire national.
Pour ce qui est du contenu du discours de Monsieur Alpha Condé, je pense qu’il y a des passages que je partage et d’autres que je ne partage pas parce que ne reflétant pas la réalité.
Quand par exemple il dit au début de son discours : « C’est dans un climat de paix, d’entente et d’unité nationale que s’achève, pour notre pays, l’année 2013 » j’ai comme l’impression qu’il ne parle pas de notre Guinée car tout le monde sait que dans notre pays l’année 2013 a été difficile et fortement marquée par l’instabilité occasionnée par la mal gouvernance, la violation grave des droits humains par l’Etat qui a tué une centaine de Guinéens qui ne réclamaient que leurs droits conformément à la loi et de par sa faute des centaines d’autres ont été tués. Des centaines de Guinéens sont rendus infirmes par la violence des militaires, gendarmes et policiers, d’autres arbitrairement emprisonnées. Plusieurs Guinéens ont perdu injustement leurs biens qu’ils ont acquis à la sueur de leurs fronts, sans qu’ils ne soient indemnisés par l’Etat. Aujourd’hui les différentes communautés guinéennes vivent entre elles avec méfiance parce qu’elles sont victimes de la manipulation du pouvoir à des fins électoralistes comme cette stratégie cynique et criminelle de Manding-Djallon savamment pensée et mise en œuvre par le pouvoir pour diviser les habitants du Fouta Djallon. Tout le monde sait que M. Alpha Condé au lieu de gouverner cherche à régner c’est pour cela que son arme principale est la vieille recette de : « diviser pour régner ».
L’organisation tardive et frauduleuse des élections législatives (qu’il brandit comme un trophée) par une CENI à la solde du pouvoir, a aggravé le manque de confiance entre les acteurs de la vie nationale.
En 2013, aucun effort n’a été fait par le gouvernement et par le chef de l’Etat pour réconcilier les Guinéens. Le gouvernement s’est distingué par sa politique de haine, de mépris, d’exclusion, d’intimidation, de violence, de manipulation, bref de mal gouvernance dans tous les domaines. Donc, contrairement aux propos du président Alpha Condé, 2013 s’est achevée dans ce climat d’instabilité, de frustration, de division, de violences, d’insécurité, de peur, d’incertitudes, de difficultés majeures pour les Guinéens.
Plus loin, le président de la République, dit je le cite : « Il déplore certains actes de violences commis en 2013… », j’insiste sur le mot certains, donc c’est pas toutes les violences qu’il condamne, il condamne certaines et encourage d’autres. Cela justifie la sanction diligente faites contre des agents des forces de l’ordre lors de la récente violence à Kankan et l’impunité qui leur est garantie sur les autres parties du territoire quand ils tuent et favorisent la mort de centaines de guinéens depuis trois (3) ans.
Le président loue les efforts et la rigueur des ministères des Finances et du Budget, alors que jamais on a assisté à une violation aussi systématique et constante du code des marchés publics par l’octroi sans gêne, des marchés de milliards à des « amis » sans aucune forme d’appel d’offres. On n’avait jamais vu un tel niveau de passation de marchés publics sans appel d’offres et à une gestion aussi opaque, clientéliste, clanique et familiale des finances publiques en Guinée.
Quand le Président dit : « L’effort fourni pour le développement agricole et l’autosuffisance alimentaire se fait sentir sur les marchés et dans la sécurité alimentaire des ménages » ; quand il parle de « recrutement sur concours de 500 jeunes dans la Fonction publique, et bien sûr l’amélioration des conditions de vie des couches les plus modestes », je suis davantage convaincu, comme je le lui avais dit en face, qu’il est déconnecté de la réalité.
Ces propos du chef de l’Etat sont ahurissants quand on sait que les miniers et autres investisseurs, encouragés par la tenue des élections présidentielles de 2010, avaient exprimé des intentions d’investissements qui allaient créer 100 000 emplois. Mais la mal gouvernance qu’ils ont constatée les ont fait fuir et la Guinée a perdu ces 100 000 emplois. Pire, même les sociétés qui existaient avant l’arrivée de monsieur Alpha Condé au pouvoir, ont fermé portes et fenêtres ou sont en difficultés, aggravant ainsi le chômage par des licenciements massifs des travailleurs. C’est le cas de l’usine de Friguia, les Moulins de Guinée, Sotelgui, Guicopres, Futurelec, BHP Billiton, Rio Tinto, Vale et autres. Donc monsieur Alpha Condé, au lieu de créer des emplois pour les Guinéens en général et les jeunes en particulier, nous en fait perdre.
Le taux de chômage en Guinée dépasse 70% alors qu’ailleurs, même le niveau de 10% est jugé alarmant.
Depuis trois ans les conditions de vie sont devenues intenables à cause du chômage aggravé et généralisé, la cherté de la vie due à l’augmentation inappropriée des taxes, l’augmentation par le gouvernement du prix du carburant à la pompe… Tout cela a eu pour conséquences, entre autres, l’augmentation à 100% du prix du transport en commun, un prix du plat de riz ordinaire d’au moins 5000 fg en 2013 au lieu de 3 000 fg en 2010, etc.
Actuellement, la faim a atteint presque tous les ménages de Guinée. L’écrasante majorité des Guinéens n’ont pas deux repas par jour.
L’électricité est devenue plus rare. Le niveau d’insécurité d’aujourd’hui n’a jamais été atteint dans le passé. L’absence d’une justice crédible et l’impunité garantie par l’Etat accentuent les crimes de toutes sortes, notamment de sang et économiques, la violation de la loi, des droits humains…
Monsieur Alpha Condé ignore la réalité ou ferme les yeux sur la dure réalité des Guinéens pour nous peindre un tableau reluisant de l’économie guinéenne. Mais il oublie de dire que la Guinée a reculé depuis qu’il est arrivé au pouvoir. Le taux de pauvreté en 2007 était à 50 pourcents et 52 pourcents en 2012. Le taux de croissance économique en 2008 était à 4 pourcents en 2013, il est à 2,5 pourcents, selon le gouvernement. Je note que la dernière mission des institutions de Brettons Wood voulait ramener ce taux à 1,5 pourcent, ce que le gouvernement a refusé. Donc ce taux de croissance de 2,5 pourcents proclamé officiellement par le gouvernement est discutable, pendant que la Côte d’Ivoire est à 9 pourcents.
En comparant le taux de croissance démographique qui est de 3,1 pourcents au taux de croissance économique qui est de 2,5 (ce qui n’est pas sûr), on verra que la Guinée s’est appauvrie.
Que dire du déficit structurel de la réserve en devises de la Banque Centrale qui n’est pas en mesure de satisfaire la demande en devises des banques primaires qui s’éleve à 15 millions de dollars US par semaine. Au lieu de donner aux banques primaires ces 15 millions de dollars demandés par semaine, la BCRG donne moins de 3 millions de dollars à travers le MIC (Marché interbancaire de change).
Qu’est-ce que monsieur Alpha Condé dit du ralentissement des activités économiques en Guinée, qui est un mauvais indicateur, et du manque à gagner des finances publiques de 1400 milliards de FG enregistré par le gouvernement en 2013 à cause du climat d’insécurité juridique et physique et de la mauvaise gouvernance, qui ont fait fuir les investisseurs étrangers et nationaux ?
Quand, le Président parle de la constitution d’un nouveau gouvernement, je suis étonné que ce soit maintenant qu’il en parle, car il avait qualifié ce gouvernement d’incompétents et qui avait échoué en fin 2012. Donc, il a gardé durant un an un gouvernement incompétent. C’est pour cela que le bilan est négatif. Au-delà des membres de son gouvernement qui sont d’ailleurs à l’image du Président qui les a nommés, le problème, c’est monsieur Alpha Condé. Le connaissant, il n’est pas un bon manager, parce qu’il n’a pas la capacité d’écoute et celle de se remettre en cause. Il n’aime pas avoir à ses côtés des talents mais plutôt des bénis oui-oui.
Vous voyez, à la lumière de ses trois (3) ans de gestion, je doute que monsieur Condé fasse un résultat positif en fin de mandat, car là où il n’a pas fait de résultats dans des secteurs qui ne nécessitent pas de financements importants ou de temps comme la réconciliation nationale, le respect des droits humains, le respect de la loi…, que pourra-t-il faire pour la forte demande sociale, la mise en œuvre de grands projets et programmes, la réalisation de grandes infrastructures et autres qui nécessitent de gros financements intégrant plusieurs paramètres ?
Je serais agréablement surpris que monsieur Alpha Condé, connaissant l’homme, puisse dérouler une gouvernance saine sur la base d’une vision claire, d’un leadership, dans le respect de la loi et pour l’intérêt général. Malheureusement pour les Guinéens !
Donc, je ne suis pas satisfait du contenu du discours du président Alpha Condé car il ne reflète pas la réalité, et si un diagnostic est mal posé le mal va empirer. Encore que, au-delà des discours d’intention, nous voulons de bons actes. »
Propos recueillis par Camara Moro Amara
L’indépendant, partenaire de GuineeActu