Boubacar Bagnan Diallo Vendredi, 20 Décembre 2013 18:46
Trois officiers de gendarmerie ont été suspendus par la hiérarchie militaire, suite aux violences survenues à Kankan lundi dernier, causant la mort de deux personnes, dont un gendarme. Cette mesure qui a permis de calmer la colère des populations de cette province acquise à la mouvance présidentielle, est une première en Guinée, où jusque-là, aucune sanction n’avait visé les hommes en uniforme, auteurs de bavures policières et autres exactions commises sur des citoyens.
La ville de Kankan, principale agglomération de la Haute Guinée, a retrouvé son calme, après des violences qui se sont soldées lundi par deux morts et une quarantaine de blessés. Des incidents provoqués par la mort d’un ex sociétaire du Milo FC, le club local. Balla Condé (image: son inhumation), qui fut un jeune prodige du ballon rond, avait même été coopté par le Syli national. Il avait d’ailleurs par ce fait emménagé à Conakry. Balla s’était rendu dans sa ville natale, pour célébrer ses noces, lorsque ce drame s’est produit.
Tout serait parti d’une opération coup de poing effectuée dans la nuit du samedi dernier à Kankan par une équipe de pandores. Opération durant laquelle le sportif fut interpellé et conduit dans les locaux de l’escadron de gendarmerie mobile où il fut soumis à un interrogatoire « musclé », indiquent ses proches. Balla Condé sera ensuite libéré au petit matin. Mais une fois de retour à la maison, il va rendre l’âme. La nouvelle de son décès va se répandre comme une trainée de poudre dans la cité. Une mort attribuée aussitôt aux mauvais traitements infligés au garçon par des gendarmes. C’est ainsi que des incidents ont éclaté dimanche dernier lors d’une manifestation visant à protester contre la mort de Balla Condé. Le lendemain la tension était à son comble et les populations se sont attaquées aux locaux de la gendarmerie, pour démolir le bâtiment. Des échauffourées que les forces de sécurité ont eu du mal à maitriser. Le bilan de ces incidents est de 2 morts dont un gendarme, lynché par les manifestants et un chauffeur de taxi, dont les circonstances du décès n’avaient pas encore été déterminées par les enquêteurs au moment où nous mettions sous presse.
Suite à ces violences, la réaction des autorités militaires ne s’est pas fait attendre. C’est ainsi que par un arrêté signé du ministre délégué à la Défense, Abdoul Kabélé Camara, trois officiers supérieurs et subalternes de gendarmerie de la région de Kankan ont été suspendus. Il s’agit du colonel Salifou 2 Camara, matricule 2459 GN, commandant de région gendarmerie territoriale de Kankan, du lieutenant-colonel Mamadou Ciré Bah, matricule 17522 G, commandant de l’escadron de gendarmerie mobile Numéro 9 de Kankan. Et du capitaine Oumar Sampil, matricule 18637, commandant adjoint de l’escadron de gendarmerie mobile Numéro 9 de Kankan. Cet arrêté ministériel précise que ces trois officiers sont suspendus de leurs fonctions jusqu’à nouvel ordre pour « faute lourde ».
Les autorités compétentes préconisent également l’envoi sur place d’une inspection pour faire la lumière sur ces événements qui ont agité cette ville de plus de 300 mille habitants. La suspension de ces officiers a plutôt surpris maints observateurs qui pensent que cela est une première en Guinée, où les hommes en uniforme sont perçus comme étant au-dessus des lois de la République. Se permettant tous les abus, sans que les autorités du pays ne lèvent le petit doigt.
Une cinquantaine de militants de l’opposition ont ainsi été tués lors de manifestations de rue dans la capitale depuis l’avènement de la 3e République, sans qu’aucune enquête ne soit ouverte pour élucider l’opinion sur ces cas d’assassinat. Une situation que le chef de l’opposition Cellou Dalein Diallo ne cesse de dénoncer au gré de ses sorties.
Seul le ministre des Droits de l’homme Gassama Diaby se démarque des autres membres du gouvernement, pour condamner ces violences meurtrières devenues le lot quotidien des populations guinéennes. Dans une intervention sur les antennes d’une radio locale ce mardi, le ministre a salué les sanctions prononcées par son homologue de la Défense à l’encontre des autorités militaires de la région de Kankan.
« Il faut que la justice aussi soit rendue. Et qu’elle ne soit pas simplement rendue pour ce qui s’est passé à Kankan, mais qu’elle soit rendue partout où sur le territoire national des gens ont tué d’autres personnes. Qu’ils soient des forces de l’ordre ou des civils. Il n’est pas acceptable que des citoyens, parce qu’ils ne sont pas contents, aillent s’en prendre à des gendarmes, les tuer, il n’est pas acceptable que des gendarmes ou des policiers tirent à balles réelles sur des citoyens que ce soit à Conakry, à Kankan, à Labé ou à N’Zérékoré. Il faut que cela cesse dans notre pays. On ne peut pas parler de droits de l’homme dans notre pays quand on laisse faire ce genre de choses et qu’on ne sanctionne pas », a martelé le ministre de Droits de l’homme et des libertés publiques, d’un ton incisif.
La mesure de suspension de ces trois chefs militaires va-t-elle sonner le glas de cette impunité ? La question vaut tout son pesant. Si tel est le cas, il va sans dire que la peur va changer de camp, car les hommes en treillis sauront dorénavant que leur statut de militaire ne leur donne pas droit de vie et de mort sur leurs concitoyens.
Boubacar Bagnan Diallo
L’indépendant, partenaire de GuineeActu