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Cadeau du 55e anniversaire : lettre réponse de la société civile de N’Zérékoré aux propos d’Alpha Condé

Mathieu Manamou  Samedi, 05 Octobre 2013 01:02

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NZerekore_3_01Le discours du président Alpha Condé à N’Zérékoré après les affrontements interethniques survenus du 15 au 17 juillet avait frustré. Les populations de la Guinée Forestière ont senti un parti-pris du président dans ce conflit qui opposait Kpèlè et Konianké. La société civile avait promis une réponse aux déclarations du président Alpha Condé. C’est chose faite dans cette lettre intitulée cadeau du 55e anniversaire. Lisez plutôt.


Cadeau du 55e anniversaire : N'Zérékoré, vérité historique à respecter et à conserver

Le peuple de Guinée a une histoire commune, celle d’avoir connu, tous ensemble et dans un même espace géographique la domination coloniale française. Cependant, il est un fait qu’on ne saurait occulter : la Guinée est un vaste ensemble constitué d’une grande diversité ethnique disposant chacune d’une histoire qui lui est propre. Vouloir donc travestir la beauté et la richesse culturelle de la Guinée, c’est amputer sa culture de son âme. Le rhabillage culturel aux fins politiques est une entrave à la recherche scientifique et un frein au développement historique. Chaque peuple a son histoire et chaque histoire a une aire géographique spécifique et définie dans l’espace et le temps.

Le dimanche 4 août 2013, le président de la République, Alpha CONDE, a animé un meeting à la Maison des jeunes de N’Zérékoré qui avait pour centre d’intérêt les affrontements intercommunautaires qui ont opposé les 15, 16 et 17 juillet 2013, les Koniankés aux Guerzés. Dans son adresse aux citoyens de N’Zérékoré, il a déclaré : « La capitale de la région forestière a été déplacée de Diécké pour N’Zérékoré en 1911, par conséquent, personne ne peut se prévaloir être le fondateur de la ville ».

Cette déclaration est si importante qu’elle mérite d’être examinée afin de cerner toute sa portée. Elle est d’autant plus importante qu’elle engage la responsabilité d’un président de la République et est reprise en refrain par son ministre de la Justice dans une interview diffusée sur les antennes de RFI, le 12 août 2013. Cette déclaration est enfin importante dans la mesure où elle peut servir de faux repère dans la cohabitation des communautés vivant dans la cité Zaly. La cohabitation dans la ville de Kissidougou est déjà teintée par les effets pervers de cette falsification de l’histoire.

Dans le but de faciliter l’analyse et la compréhension de la déclaration du président de la République, nous avons scindé ses propos en deux.

« La capitale de la région forestière a été déplacée de Diécké pour N’Zérékoré en 1911 ». Notre président a été mal renseigné par des individus véreux, insatiables qui cherchent à falsifier l’histoire de notre pays pour des fins inavouéesEn pareille circonstance, ces déformateurs de l’histoire devraient plutôt conseiller le pouvoir central à faire preuve de beaucoup de tact et de diplomatie pour apaiser les esprits des uns et des autres, rassembler les communautés et construire l’unité nationale.

Forts des arguments qui suivent, nous nous inscrivons en faux contre cette déclaration. D’abord, aucune hypothèse historique ne la soutient. Ensuite, Diécké n’aurait jamais assumé une fonction si importante durant la période coloniale. Ce village de quelques centaines d’habitants d’alors n’a pas abrité un administrateur colonial, non plus un commandant de cercle dans son histoire. De toute évidence, la fonction de capitale régionale transposée sur Diécké ressemble plutôt à celle assumée par Gouécké située à 42 Km au nord de N’Zérékoré. En effet, Gouécké a été la porte d’entrée de l’administration coloniale au sud de la région forestière. Pour vaincre son puissant adversaire Zébéla Tokpa PIVI, le roi Tié du canton Money, a eu recours à la protection de l’armée française basée à Diakolidou (Beyla) en 1904. C’est ainsi qu’une troupe de l’armée coloniale française franchit pour la première fois la sylve de la chaîne Béro et s’installa à Gouécké en 1905.

Choqués par cette attitude de Tié, les rois des autres cantons sous la conduite de Goba Maffré DORE, Roi de Manaloye, grand-père de l’ex premier ministre Jean Marie DORE, organisèrent la résistance à la pénétration coloniale. L’armée coloniale française viendra à bout de la résistance des populations autochtones au cours de la guerre de Gboyira dans Kotozou (Yalenzou) le 12 mars 1912 et transféra son chef-lieu de Gouécké à N’Zérékoré la même année. Autrement dit, Gouécké n’a jamais été capitale régionale dans la mesure où le sud (Yomou, N’Zérékoré, Macenta et Lola) n’était pas encore conquis. Le choix de N’Zérékoré répond aux besoins de l’administration coloniale. Celui d’être au centre du cercle : 42 Km de Gouécké au nord, 42 Km de Lola à l’est, 42 Km de Koulé à l’ouest et 42 Km de Péla au sud.

C’est donc dire que le siège de l’administration n’a pas été transféré dans une forêt dense équatoriale ou dans un vide géographique comme veulent le faire croire certains, mais plutôt dans une agglomération de plus de 500 habitants appelée Zalikwèlè.

Quant à la seconde partie de la déclaration « par conséquent, personne ne peut se prévaloir être le fondateur de la ville » n’est que tendancieuse, ignorant les réalités sociopolitiques et historiques.

A l’image de toutes les villes importantes du pays, N’Zérékoré a connu une histoire, une histoire migratoire, un fondateur et des populations autochtones et allogènes. L’histoire de la ville de N’Zérékoré ne ressemble en rien à celle d’Abuja qui a été construite par la décision du gouvernement nigérian sur la base d’un plan d’urbanisation conçu.

Il est prouvé par l’histoire que le colon n’a jamais fondé un site auquel il donna une appellation locale. Des exemples sont légion : Brazzaville de Savrognan de Brazza, Sandervalia de Olivier de Sanderval, Amérique d’Amérigo Vespuci, celui qui a découvert l’Amérique… S’il est vrai que la ville de N’Zérékoré a été fondée par l’administration coloniale, elle aurait porté le nom de Hécquet-ville, du nom du capitaine français Hécquet qui a implanté le camp militaire de N’Zérékoré. Fort curieusement, c’est sur la dépouille de ce vaillant soldat français, que notre place des martyrs est bâtie.

Sur le plan linguistique, il est intéressant de faire remarquer que dans un rayon de 50 Km de N’Zérékoré, toutes les rivières, les montagnes, les collines et les localités portent des noms Kpèlè ou Manon. Illustration parfaite de l’antériorité de ces deux ethnies dans la localité de N’Zérékoré et de ses environs.

Il est connu de tous que N’Zérékoré a pour population autochtone, les Manons devenus aujourd’hui Kpèlès (les Gbila et les Zogbèla). Dans son célèbre ouvrage Les Peuples de la forêt de Guinée, Jacques Germain, administrateur en chef des Affaires d’Outre-mer, écrit en 1947 : « N’Zérékoré en particulier l’actuel chef-lieu de cercle était Manon. Son ancien nom était Nihemkoheba et son nom moderne serait une déformation de Dyali Koelé (à côté de la rivière Dyali) ». 

La grande ville de N’Zérékoré est issue du rassemblement de 3 villages cousins. Le plus ancien (Gbilita) fut fondé vers les années 1760 par Zokwèli Gbilimou. Ce dernier reçut Galagba Zogbèlèmou, guerrier de grande puissance, assuma la protection du village. Zokwèli le fondateur demanda alors à son hôte de rester auprès de lui. Acceptant l’offre, l’hôte demanda de s’installer un peu plus au sud. Il y fonda un hameau qu’il baptisa « Zènhèkoyéba » qui signifie la montagne d’adoration du fétiche « Zènhè ». Galagba eut des fils dont Hazaly et Vhèlèkpè Dolo. Hazaly resta avec son père à « Zènhèkoyéba » tandis que Vhèlèkpè Dolo alla un peu plus à l’est pour fonder le village qui porte son nom, Dolota. Vhèlèkpè Dolo eut pour fils Holobholo, qui eut pour fils Nyamou, qui eut pour fils Kpowè, celui-ci eut pour fils Kpowè Holomo et Domagoa.

Au règne de Kpowè, son neveu Goekoya se rendit coupable d’adultère. En fuyant la sanction devant lui être infligée, Goekoya vint s’installer à Zènhèkoyéba. Dans l’impossibilité de lui infliger la sanction, ses oncles lui lancèrent un mauvais sort. Comme effet immédiat, Goekoya eut des gales sur tout le corps. Au cours d’une de ses promenades, il alla à la source d’une rivière limpide. Il s’y abreuva, se baigna et dormit profondément. A son réveil, il s’aperçut que ses gales avaient complètement disparu. Surpris, il s’écria « Zassono » en manon, signifiant en kpèlè « Zalikwèlè » c'est-à-dire près de mon médicament. Aujourd’hui par déformation francisée « N’Zérékoré ».

Par conséquent, si le nom actuel de la ville « N’Zalikolé » a été attribué par Goekoya, il n’en est pas pour autant le fondateur. Respectons la mémoire de ceux qui ont consenti de nombreux sacrifices à faire de N’Zérékoré une localité d’accueil et d’hospitalité. Apprenons à lire l’histoire et à savoir l’interpréter pour rester dans le cadre de la neutralité et de l’impartialité.

Si ce n’est pour divertir et éloigner les gens du sujet, cette histoire est connue, admise et les relations sociales de la cité ont toujours été régies par cette certitude. De toute évidence, le débat sur les évènements douloureux de juillet 2013 n’était pas et n’a pas à être axé sur l’antériorité de son occupation par des citoyens ou des populations. Le problème n’est pas de savoir qui est fondateur ou population autochtone de la localité en situation de conflit, mais de chercher à comprendre les raisons réelles et profondes de ce conflit, rechercher et trouver les coupables, situer les responsabilités, rendre justice et enfin, dire la VERITE. Ces évènements sont plutôt un questionnement sur les causes les plus profondes des conflits récurrents en Guinée Forestière, sur l’impunité et la mauvaise gouvernance. Ne perdons pas de vue ces éléments qui sont importants dans la recherche d’une paix plus durable dans la région, plutôt que de déplacer le débat dans un contexte plus stérile.

C’est le lieu de dénoncer l’attitude irresponsable, malsaine et la complicité de l’administration à tous les niveaux de l’échelle dans la gestion et la résolution de ces douloureux évènements. Depuis son déclenchement à Koulé, à son extension à N’Zérékoré et Beyla, même la succession des délégations gouvernementales, l’on dénote une volonté manifeste de nuire à toutes les communautés vivant en région forestière. Délaissant les questions fondamentales, ces délégations successives se sont plutôt attelées à s’attaquer aux choses superflues et non essentielles concourant ainsi à creuser davantage le fossé entre des communautés qui souhaitent l’harmonisation et la normalisation de leurs rapports de bon voisinage et de bonne cohabitation.

Toutefois, la Guinée est plurielle et nous appartient à tous. Aucun Guinéen n’est étranger sur le sol de Guinée, c’est évident, et il nous faut lutter pour préserver cela. Cependant, n’empêche de reconnaître qu’un CONDE ou un KABA est originaire de Kankan et non un SOUMAH ou un KOLIE ; un KEITA ou un TRAORE de Siguiri et non un BAH et un LENO ; un SOUMAH de Coyah, un CONTE de Dubréka, un SYLLA de Kindia et non un BILIVOGUI, un SOW ou un KONATE ; un DIALLO de Labé et non un CONDE ; un BARRY de Mamou et non un TOLNO ou un KOIVOGUI ; un TALL de Dinguiraye et non un MONEMOU ou un SOUMAH ; un DEMBADOUNO ou KAMANO de Guéckédou et non un BAH et un KROMAH ; un BEAVOGUI de Macenta, un DORE de Lola, un LAMAH ou un ZOGBELEMOU de N’Zérékoré et jamais un Fofana et un Bangoura, un KOUROUMA ou un BERETE de Beyla. Toute cette diversité fait la beauté de notre belle et magnifique Guinée.

C’est la logique de l’histoire qui l’a voulu, on ne peut plus travestir ces faits historiques, culturels et géographiques connus et admis de tous. Cela est irréversible. L’histoire continuera son cours et des hommes plus avertis sauront démêler ce qui est brouillé par les hommes afin de rétablir la vérité historique.


Mathieu Manamou


Source : lecourrierdeconakry.com


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