Boubacar Bagnan Diallo Mardi, 15 Janvier 2013 21:35
Décidemment le procès des présumés accusés dans l’attaque du 19 juillet qui a visé le domicile du chef de l’Etat, promet d’être retentissant et rocambolesque. Après les révélations fracassantes du Cdt Alpha Oumar Diallo allias AOB, accusant le procureur de l’avoir poussé à citer des leaders politiques et non des moindres dans cette affaire, ce fut le tour, cette fois-ci, de Jean Guilavogui de révéler à la barre qu’il a été incité par un capitaine de faire de la délation en signant une liste sur laquelle il y avait le nom du président de l’UFDG et celui du capitaine Moussa Dadis Camara, ex-président de la junte.
L’émoi était à son comble le vendredi dernier à la Cour d’assises quand l’accusé du jour a déballé qu’un capitaine l’aurait poussé à faire de la délation dans son lieu de détention. Ce capitaine lui aurait dit que « Dadis a donné de l’argent à Cellou Dalein pour bouter Alpha Condé loin du pouvoir ».
Jean Guilavogui, menuiser âgé de 26 ans et père d’un enfant, est accusé d’association de malfaiteurs, d’assassinat et de tentative d’assassinat, destruction de biens privés, entre autres. Il a comparu le vendredi 11 janvier devant le juge Fodé Sylla. Dès l’entame, il a d’abord nié les chefs d’accusations portés contre lui. Habillé en t-shirt rouge, pantalon beige et amputé de sa main gauche au niveau de l’avant-bras et d’un pas mal assuré, il a été appelé à la barre à 11h. Arrivé, l’accusé a émis le souhait de s’exprimer en langue Toma. Certainement pour bien assurer sa défense. Une requête mal accueillie par les avocats de la partie civile. Ils ont objecté en demandant au président de la Cour que l’accusé soit entendu dans la langue française, car, soutiennent-ils, dans son dossier d’instruction, il avait parlé en français.
Dans la foulée, un houleux tiraillement éclate entre la défense et le ministère public qui a estimé que ce sont les avocats de la défense qui ont murmuré cette idée à l’accusé. « Ce que je viens de voir est déplorable. Comme l’a dit le barreau, on doit garder la sérénité dans cette salle. L’avocat, qu’il soit de la défense ou de la partie civile, doit contribuer à la manifestation de la vérité », a lancé M. Fernandez.
Après moult discussions entre les deux parties, sur un fond de désaccord, le président de la cour a coupé court en demandant à l’accusé dans quelle langue il avait été interrogé par le juge d’instruction. L’accusé Jean Guilavogui tranche : « Je suis né toma, je parlerai dans la langue toma ».
C’est ainsi que l’audience a été suspendue par le président de la cour, le temps pour l’avocat général de trouver un interprète.
A la reprise, Jean Guilavogui raconte les circonstances de son interpellation : « J’ai un frère du nom d’Emile Guilavogui. Il est venu me voir un lundi chez moi à Koloma entre 19h et 20h, en me disant qu’il y a de l’argent quelque part. Il m’a demandé de me lever pour qu’on aille prendre. Je lui ai demandé : "c’est où ?". Il m’a dit que c’était à Cosa. J’ai insisté pour qu’il me dise la vérité avant qu’on aille. Il m’a rassuré bel et bien que oui, il y avait l’argent. En route je n’arrêtais pas de lui demander s’il me disait la vérité. Ainsi nous sommes allés à Cosa. À notre arrivée, j’ai trouvé beaucoup de voiture garées. Il y avait également une forte présence de militaires sur les lieux. Quand j’ai vu ça, j’ai eu peur. J’ai dit à mon frère que je vais retourner. Il m’a dit de monter dans la voiture. J’ai dit que je ne peux pas. Il m’a obligé à m’embarquer dans la voiture. Mais on est passé par un garage. On s’est arrêté là-bas et on a fait beaucoup de temps là-bas. Pendant ce temps je n’arrêtais pas de demander à mon frère de me dire la vérité. Il refusait. Sur les lieux, plusieurs militaires cagoulés ont débarqué. Mais moi, je suis resté dans la voiture. J’ai encore appelé mon frère. J’ai dit frère, au nom de la forêt sacrée, dis-moi ce qui se passe. Dis-moi la vérité. Après quelque temps, les militaires se sont embarqués dans leur pick-up, celui qui était derrière nous est passé, un 2e, un 3e, un 4e, un 5e sont passés, après on les a suivis. Après j’ai dit ah grand frère ! Tu ne m’as pas dit la vérité (…). J’ai commencé à douter, mais je ne pouvais plus rien. On a pris la route de Bambeto menant à Kipé. Arrivé à un certain niveau, on s’est arrêté. Tout le monde est descendu. Et il y avait des militaires sur place. Mais je suis resté dans la voiture. Bobo a tiré en l’air, les autres militaires ont aussi tiré en l’air. Quelque temps après, l’ami à mon frère, Bobo, est venu me demander pourquoi moi je ne descendais pas. J’ai demandé quel problème il y avait. Il a insisté pour que je descende tirer aussi. Quand je suis descendu, Bobo a dit : "Amadou voici le petit dont je te parlais." Bobo avait une grenade qu’il a mise dans ma main. Elle a explosé dans ma main. Ce qui a coupé ma main que j’ai prise aussitôt. Je lui ai demandé qu’est-ce que j’ai fait pour qu’il puisse me faire cela ? Il a dit que ce n’est pas lui, mais que c’était mon frère (…). Moi, je suis resté à terre. Amadou a même dit à mon frère que ce qu’il m’a fait n’est pas bon. »
C’est ainsi qu’il m’a pris pour m’embarquer dans sa voiture. Il m’a conduit vers la ville. Arrivé en ville, je ne pouvais plus, j’ai pleuré (...).
C’est à ce moment qu’un gendarme est venu me trouver. Je lui ai dit hé ! Il m’a envoyé au Camp Samory. Le gouverneur est venu. Il m’a dit qu’il faut dire la vérité, on va te libérer. Mais là où j’étais, je n’arrivais pas à pouvoir dire quelque chose parce que j’avais le vertige. C’est ainsi qu’il a donné l’ordre de m’envoyer. Quand on m’a envoyé, arrivé à l’hôpital, j’ai pris la perfusion. J’ai commencé à me retrouver. C’est à ce moment que j’ai passé le numéro de mon oncle à un gendarme. En arrivant, les gendarmes lui ont refusé tous les établissements. Il a été arrêté.
Après cette perfusion qu’on m’a donnée, on m’a envoyé dans un autre bloc. Il y a un capitaine qui est venu. Il avait une liste. Il m’a dit : "Jean, dis-moi la vérité". Je lui ai dit que c’est la vérité que je vais lui dire. Il a fait sortir une liste. Il a dit : "si tu signes ça, on va t’envoyer en Occident pour ton traitement. Si tu ne signes pas on va t’emprisonner". J’ai dit d’accord, "cette liste est composée de quels noms ?"
Il a dit qu’il y a le nom du général Bachir, le nom de Nouhou Thiam aussi, même Dadis est sur la liste, Dalein aussi. Je lui ai dit que si lui aussi il y a son nom? Il a dit : "Non… C’est Dadis qui a donné de l’argent à Cellou Dalein pour faire un coup d’Etat (…)". » Jean a dit que si on le tuerait il l’accepterait, mais jamais il n’allait mentir. C’est pourquoi il a refusé de signer la liste qui lui a été tendue.
Après les explications de l’accusé sur les circonstances de son interpellation, le procureur a salué la loyauté de Jean Guilavogui, avant de promettre qu’il lui sera reconnaissant le moment venu. « Je reconnais que vous êtes un homme, vous respectez certaines valeurs. Ce qu’il vient de dire-là, il n’a pas varié. C’est ce qu’il a dit à l’enquête préliminaire. C’est ce qu’il a dit au juge d’instruction. Même s’il meurt dans ce dossier, il mourra dans la dignité au moins », a déclaré l’avocat général.
La partie civile a, quant à elle, fait observer qu’il y a un recoupement entre le récit de AOB et celui de Jean Guilavogui. « Je fais observer que vous avez la même histoire que le Cdt AOB. J’attire l’attention de la Cour que cela n’est pas fortuit », a souligné un avocat de la partie civile.
Les audiences ont été suspendues à l’heure habituelle (17h). Elles reprendront le mercredi 16 juillet à 9 heures.
Boubacar Bagnan Diallo
Le Démocrate, partenaire de GuineeActu
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