Samory Keita Jeudi, 29 Novembre 2012 16:42
Deux semaines après l’assassinat de la directrice nationale du Trésor public par des inconnus, le président de la République, pour « consoler » l’époux de la défunte, a cru bon de nommer le Pr Ibrahima Boiro ministre de l’Environnement, des Eaux et Forêts. Cet acte d’Alpha Condé semble surtout avoir vexé la majorité de l’opinion publique.
Le Pr Ibrahima Boiro, jusque-là directeur du Centre d’études et de recherche en environnement (CERE), a été nommé lundi 26 novembre, à la surprise générale, ministre de l’Environnement, des Eaux et Forêts en remplacement de M. Saramady Touré qui gérera désormais le portefeuille de l’Elevage.
Cette nomination qui survient dix-sept jours après l’assassinat de la directrice nationale du Trésor public Mme Aïssatou Boiro, vise à consoler le veuf qu’est le Pr Ibrahima Boiro. Qui devra désormais se contenter de diriger un secteur aussi stratégique du développement socioéconomique du pays.
Mais cet acte pris par Alpha Condé était-il vraiment nécessaire ? Le moment est-il opportun ? La promotion du mari va-t-elle sécher les larmes de la famille Boiro ? Ou bien veut-on écarter la piste de l’enquête ? Que cache cette nomination ? Autant d’interrogations qui suscitent déjà un vrai débat dans tous les milieux, social, administratif, politique et autres.
L’acte criminel qui a coûté la vie à cette activiste de la lutte anticorruption a été un choc terrible pour la nation. Qui perd ainsi une cadre intègre et patriote. Celle-là même qui a mis à nu l’affaire des 13 milliards de francs guinéens, au mois de mai dernier. Que des entrepreneurs en complicité avec des cadres en bois s’apprêtaient à détourner. Et n’eût été la vigilance et l’intégrité de cette dame, l’économie guinéenne aurait connu aujourd’hui une autre saignée financière.
Depuis, Mme Boiro est devenue une cible à abattre. Rien que pour avoir décelé une anomalie qui aurait pu être économiquement fatale. Surtout en cette période, où le pays courait encore derrière le Point d’achèvement, dont l’atteinte en fin juillet dernier tarde à avoir une incidence positive dans le quotidien du Guinéen. Ces inconditionnels de la magouille et de la corruption ont fini par accomplir leur sale besogne. Puisque le 9 novembre, vers 21heures, Mme Aïssatou Boiro est tombée dans leur guet-apens à Kipé. Elle a été criblée de balles alors qu’elle sortait d’une réunion de travail au ministère délégué du Budget.
Sous le coup de l’émotion, les autorités guinéennes, le chef de l’Etat au premier plan, ont promis des enquêtes pour arrêter les coupables et les traduire à la justice.
Hors de la Guinée, c’est le monde entier qui est sous le coup de l’émoi. La liquidation de Mme Boiro a provoqué de vives réactions. Le département d’Etat américain qui dit n’avoir pas compris ce crime crapuleux demande des comptes à la Guinée. Même son de cloche à l’organisation internationale Human Rights Watch qui réclame justice. Les institutions de Brettons Wood aussi ne sont pas restées bouche cousue. La Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI) exigent que cette affaire soit élucidée. Egalement le corps diplomatique, à travers l’ambassade de France, veut la lumière dans cette affaire.
La Guinée a donc intérêt à œuvrer dans ce sens pour prouver que la lutte déclarée contre la corruption n’est pas un vain mot. Or ce n’est qu’en mettant la main sur les assassins de Mme Boiro qu’Alpha Condé pourra convaincre les Guinéens.
Le fait de nommer le mari de celle-ci ministre ne devrait enlever en rien le dynamisme engagé par le gouvernement pour atténuer ce fléau qui gangrène tous les secteurs de l’administration. Comme l’a dit le ministre délégué au Budget, le lundi, aux cadres de son département, l’assassinat de cette dame devrait « galvaniser » les efforts de l’Etat pour une lutte efficace contre la corruption.
A moins que les autorités guinéennes ne veuillent mettre ça au compte de la volonté divine. Comme c’est le cas généralement en Guinée. Actuellement une horde d’homme de sécurité patrouille la zone de crime vingt-quatre heures sur vingt-quatre, dans le but de mettre le grappin sur les malfrats. Et cela sans succès car ce sont les paisibles citoyens innocents qui souffrent. Alors qu’une enquête de ce genre n’a pas besoin de bruit. En tout cas, si on veut réellement être efficace sur le terrain. Mieux, ce n’est pas non plus en montrant des malfrats à la télé qu’on pourra rassurer les Guinéens ! Dans la mesure où l’insécurité a repris crescendo dans la cité depuis belle lurette. Sans que des mesures appropriées ne soient prises pour sécuriser les citoyens.
Le président Alpha Condé a une dette envers cette dame qui s’est sacrifiée pour défendre une cause nationale. Qui était même allée le voir pour lui faire part des menaces de mort dont elle faisait l’objet. Et solliciter auprès du chef une garde rapprochée. Mais Alpha aurait pris ça à la légère. La suite vous la connaissez. Son sang ne devrait donc pas avoir été versé pour rien.
L’hommage national rendu à la victime n’est qu’un signe de reconnaissance pour services rendus à la nation.
Quant à la nomination de son mari, elle est perçue comme une consolation à la famille. Un acte que bon nombre d’observateurs ne semblent d’ailleurs pas apprécier. Ils estiment que ceci est une maladresse de la part du chef de l’Etat.
Pour eux, il n’aurait pas dû lier gestion et sentiments personnels. « On aurait dû comprendre que M. Boiro soit nommé pour ses compétences et non parce qu’il a perdu sa femme », moucharde un cadre. « C’est même une insulte à la nation », renchérit une employeuse du secteur privé. Tout comme eux, dans les cafés et autres lieux publics, les commentaires vont bon train. Et bon nombre de ceux-ci, se disent vexés par le chef de l’Etat qui aura manqué de tact à ce niveau.
Il faut dire que le peuple a surtout besoin de la vérité dans cette affaire. Les auteurs de cet acte ignoble doivent être arrêtés et traduits à la justice. Ce n’est qu’en faisant cela que les Guinéens seront rassurés de la bonne foi du président Alpha Condé de lutter contre la corruption et de sécuriser la vie des citoyens.
Samory Keita
L’Indépendant, partenaire de GuineeActu