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Entretien avec Souleymane Koly, fondateur du groupe Kotéba d’Abidjan

  Mardi, 01 Janvier 2013 15:18

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KOUROUMA_Souleymane_Koly_01Il y a 68 saisons, il naissait à N’Zérékoré, la grande métropole du sud de la Guinée, à environ 1000Km de la capitale Conakry. Producteur, metteur en scène, réalisateur, chorégraphe, musicien et scénariste, il traîne derrière lui une impressionnante carrière artistique de plus de quarante ans. Il, c’est notre compatriote Souleymane Koly Kourouma, généralement connu sous le diminutif de Souleymane Koly. Conseiller spécial du ministre guinéen de la Culture et du Patrimoine historique, chargé du Développement culturel, Souleymane Koly, cet ancien sorbonnard, est le fondateur de la célèbre compagnie Kotéba d’Abidjan. Véritable patrimoine culturel aujourd’hui fraternellement partagé entre sa terre natale, la Guinée, et son pays adoptif, la Côte d’Ivoire, Souleymane Koly est le symbole vivant d’une intégration culturelle plutôt bien réussie. C’est ce maestro que nous avons rencontré pour vous parler de la culture guinéenne. Dans cet entretien à bâtons rompus, Souleymane Koly nous retrace son parcours, l’histoire de l’ensemble Kotéba et les trois Go, dresse avec virtuosité l’état de la culture guinéenne, ses grands maux, la thérapie choc qu’il propose pour mettre un terme à cette descente aux enfers qui dure depuis des décennies. Sans oublier ses projets auxquels il est en train de donner forme.


L’Indépendant : Présentez-vous à nos lecteurs ?

Souleymane Koly Kourouma : Je suis Souleymane Koly à l’international, sinon le nom complet c’est Souleymane Koly Kourouma. Je suis originaire de N’Zérékoré. J’ai fait en partie mes études au lycée Donka à Conakry, et en France. Au terme de mes études de sociologie, je suis rentré en Côte d’Ivoire puisque j’appartiens à la génération qui a terminé ses études au moment où c’était un peu chaud au pays. C’était dans les années ‘70. J’ai donc choisi d’aller m’installer en Côte d’Ivoire avec mon épouse qui est malienne. Lorsque je suis arrivé en Côte d’Ivoire, j’ai commencé par travailler en qualité de sociologue à la tête du département des Arts et Traditions populaires de l’Institut national des arts d’Abidjan. Parce qu’en fait, lorsque nous étions étudiants à Paris, un certain nombre d’amis et moi, avions décidé de créer un groupe artistique là-bas qui s’appelait l’ensemble Kaloum Tamtam. Il y avait dans ce groupe, l’actuel ministre de la Culture et du Patrimoine public, Ahmed Tidiane Cissé, il y avait l’écrivain et chroniqueur Saidou Bokoum, Sampil Saliou qui, à un moment, était dans la diplomatie et puis quelque temps après, nous avons eu à accueillir Kerfalla Yansané, l’actuel ministre de l’Economie et des Finances. C’était donc au départ un groupe de Guinéens qui est rapidement devenu un groupe africain. Puisque, des Béninois et Zaïrois s’y sont intégrés. Faisant en même temps du théâtre et les études, nous avions des ateliers de réflexion sur le spectacle vivant et sur ce que devrait être un spectacle africain populaire. Entre-temps, je me suis marié et j’ai eu mon premier fils. Et, en accord avec mon épouse, nous avons décidé de rentrer en Afrique pour que les enfants grandissent en Afrique. C’était un peu l’inverse de ce qui se passe maintenant. Ceux qui sont là-bas n’ont plus envie de rentrer (rire). C’était la période des coups d’Etat, de la sécheresse, du Sahel, etc. La Côte d’Ivoire étant le lieu d’immigration traditionnel des gens de la région forestière, j’y avais des cousins ainsi que beaucoup d’amis ivoiriens. C’est ce qui nous a poussés, mon épouse et moi et notre premier fils à aller en Côte d’Ivoire en 1971. Et comme je l’ai dit tantôt, j’ai commencé à y travailler comme directeur du département des Arts et Traditions populaires à l’Institut national des arts. En 1973, j’ai carrément quitté l’Institut pour aller au ministère du Plan qui était dirigé à l’époque par Mohamed Diawara, le premier ministre du Plan de la Côte-d’Ivoire, c’était au temps d’Houphouët. Mohamed Diawara avait très tôt compris que le développement avait une dimension culturelle. Au ministère du Plan, je suis rentré à la direction des Etudes pour mener avec les ministères techniques, comme on les appelle, une réflexion sur la présence de la culture dans les processus de développement général de la Côte d’Ivoire de l’époque. Donc, j’ai travaillé au ministère du Plan de 1973 à 1984, ce qui fait 11 ans.


En tant que grand commis de l’administration ivoirienne à l’époque, expliquez-nous comment vous avez pu mettre en place le groupe
Kotéba qui est tout un symbole dans ce pays aujourd’hui ?

C’est pendant que j’étais au ministère du Plan que j’ai créé l’ensemble Kotéba d’Abidjan, pour mettre en pratique les idées que nous ajoutions à l’époque dans l’ensemble Kaloum Tamtam en France. Voilà ce qui explique quelque part la naissance de l’ensemble Kotéba.


De quoi vous vous êtes-vous inspiré en créant
Kotéba ?

Mon premier contact avec le Kotéba est venu d’un livre. C’était le diplôme d’études supérieures d’un Sénégalais qui s’appelait Bakary Traoré qui a soutenu à l’Université de Bordeaux en 1958. Il y parlait de ce théâtre typiquement africain qui n’avait rien de quelque chose d’importé. Donc, l’intérêt pour moi, c’était que c’est fondamentalement africain. Puisqu’on dénie à l’Afrique l’existence d’un théâtre. La deuxième raison c’est que c’était un théâtre de critique sociale. Le Kotéba malien, est un Kotéba qui pourfend les travers sociaux et qui prend la parole pour dire un peu ce qui ne va pas bien, mais toujours sur le ton humoristique, cet autre aspect m’intéressait. Le dernier aspect qui m’intéressait, c’est que dans le Kotéba il y a toujours du texte, donc du théâtre, de la musique et de la danse, c’était une sorte de préfiguration de la comédie musicale. J’ai donc décidé d’appeler mon théâtre Kotéba.


Pourquoi
Kotéba d’Abidjan ?

Parce que j’étais à Abidjan. C’était aussi pour ne pas qu’on fasse de la confusion avec le Kotéba originel du Mali, qui est originaire de Ségou et qui se pratique partout. Il y a même des migrants maliens en Côte d’Ivoire qui faisaient du Kotéba.


Quelle est la signification du terme « Kotéba » ?

C’est en Bambara. « Koté », c’est l’escargot et « Ba », c’est ce qui est grand. Donc, « Kotéba » veut dire « grand escargot ». Ça, c’est le premier sens. Et cela, par le fait que les spectacles du Kotéba traditionnel démarrent toujours par une position qui se développe en forme de coquille d’escargot. Il y a un deuxième sens profond parce que chaque spirale de la coquille d’escargot ajoute son énergie à la spirale suivante. Et enfin, il y a le problème de la tonalité. Vous dites Kotéba, ça veut dire le grand escargot, vous dites « Ko o tè ban », ça veut dire rien ne finira jamais. Et en fait, aucune vérité n’est absolue. Je pense que c’est cela même la base de la démocratie et de la tolérance. Tu as une vérité, j’en ai une autre. Tu as une part de savoir mais, ne crois pas que tu sais tout. Donc « Ko o tè ban » accepte que je puisse te critiquer. C’est un peu cela la base du Kotéba. 


Après vos études, vous vous êtes installé en Côte d’Ivoire où vous avez créé votre
Kotéba d’Abidjan. Etant donné que vous êtes guinéen, pourquoi n’avez-vous pas baptisé votre groupe, le Kotéba de Conakry ?

Ce n’est pas la nationalité qui détermine forcément l’objet que vous créez. D’abord, le Kotéba n’existe pas en Guinée. Il aurait été mal venu de parler de Kotéba de Guinée. Je l’ai appelé Kotéba d’Abidjan parce que j’étais établi à Abidjan. Et le Kotéba que j’ai créé posait la problématique du développement de la Côte d’Ivoire. Nous étions dans les années ‘70 dans une ville comme Abidjan qui était en pleine gestation. En tant que créateur artistique et sociologue, l’intérêt pour moi, c’était d’observer ce laboratoire qui était en gestation. Sachez qu’Abidjan est très cosmopolite, il y a des gens qui viennent de divers horizons, de différentes ethnies et différentes nationalités, des gens qui ont des tas de formes d’expression. C’était important de suivre cela et que mon Kotéba en soit le reflet. Aussi bien par son inspiration que par son implantation, ce Kotéba est éminemment abidjanais. Que maintenant on décide de faire un Kotéba de Conakry, je dirais même un Kotéba de Guinée, pourquoi pas ! Mais là, c’était pour répondre à une réalité qui était évidente.


Pourquoi vous, après vos études en France, n’êtes-vous pas revenu en Guinée pour mettre votre connaissance au service du pays?

Il y a plusieurs raisons. Je vous ai dit tout à l’heure qu’au moment où les gens de ma génération ont terminé leurs études, il n’était pas bon pour tout le monde, surtout pour les intellectuels, de rentrer en Guinée. C’était l’année des fameuses pendaisons cycliques. Et c’était terrible et traumatisant pour ceux qui vivaient ailleurs. Il était difficile d’envisager de rentrer au pays en ce temps-là. Cela étant dit, même si la Guinée vivait dans une certaine paix, je crois il faut forcément que quelqu’un décide. Pour différentes raisons, le Guinéen peut décider d’aller travailler dans un premier temps au Mali, au Burkina, même en Argentine, et puis revenir en Guinée. Je crois qu’il faut s’approprier cette planète et essayer de faire de son mieux où le destin nous conduit. Moi, je n’imaginais pas un seul jour que je travaillerais hors de la Guinée. Mais, j’ai passé plus de 40 ans de ma vie hors de la Guinée. Mes parents et moi-même souhaitions que nous venions mettre nos connaissances au service de la Guinée. Mais les conditions politiques étaient telles que je ne connais pas beaucoup de jeunes Guinéens qui sont rentrés à cette période-là. Certains sont allés au Sénégal, d’autres en Afrique centrale. Je suis de ceux qui sont allés en Côte-d’Ivoire.


Comment se porte aujourd’hui
Kotéba et les trois Go ?

Je vais d’abord donner une précision. Vous avez un ensemble général qui est l’ensemble Kotéba d’Abidjan que j’appelle le Kotéba grand format, et qui fait une forme de spectacle qui mêle théâtre, musique et danse. Dans cet ensemble, il est arrivé un moment où des éléments étaient plutôt compétents en danse, d’autres en musique, et le groupe créait la plate-forme où ils pouvaient développer leurs talents de façon plus large. C’est ainsi qu’en 1992, on a cherché les moyens pour produire le premier album de trois jeunes filles qui étaient particulièrement compétentes dans le domaine du chant. Il s’agissait de Maté Keita, Gnama Kanté et Hawa Sangoh. Leur premier album est sorti en 1993. Et nous avons créé les trois Go de Kotéba. Les trois Go existaient en tant que groupe mais étaient partie intégrante de l’ensemble. Elles participaient aux spectacles de l’ensemble mais faisaient une carrière spécifique de chant.


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