Dimanche, 08 Janvier 2012 01:14
Le Président de la GéCi a accordé une interview exclusive au mensuel « Jours de Guinée » le 7 décembre 2011. Voici le regard qu'il porte sur la situation sociopolitique du moment en Guinée.
Jours de Guinée : Présentez-nous la GéCi
El Hadj Soumah : Comme son nom l’indique, la GéCi est le diminutif de la Génération Citoyenne.
Ce parti a été créé par des animateurs de la société civile qui, jusque-là, s’étaient investis dans les cercles de réflexion, les associations caritatives ou villageoises et dans les ONG, principalement.
Mais les événements liés à la fin de la gouvernance de feu le Président Lansana Conté, ont précipité notre entrée en politique.
A l’époque, nous avions relevé 2 points focaux qui ont conduit à la création de ce nouveau parti puisque nous ne nous reconnaissions pas dans ceux qui étaient en place :
un problème d’appréciation quant au ressenti de la citoyenneté dans notre pays,
la conviction d’une recomposition politique afin de rompre avec les pratiques du passé.
A présent, cette nouvelle génération d’acteurs politiques entend mener à bon port le projet qui va permettre à la Guinée d’être un pays émergent à l’horizon 2025.
L’échec à l’élection présidentielle n’ayant pas permis cette mise en œuvre immédiate, nous nous battons pour obtenir un groupe parlementaire dans la prochaine Assemblée Nationale, à travers la densification, la consolidation et la massification du parti.
Est-ce qu’on peut parler de l’opposition avant les législatives ?
Bien sûr que si, puisqu’il n’y a pas eu de partage du pouvoir comme le préconisait l’esprit des accords de Ouagadougou. De plus, il semblait nécessaire, voire salutaire, de viabiliser une passerelle entre les 2 camps, suite aux événements qui avaient mis à mal le tissu social.
L’alliance à laquelle appartenait la GéCi en avait fait un postulat, car nous avions intégré le fait que les Guinéens qui n’avaient pas voté pour nous, devraient se reconnaitre au sein de cette gouvernance partagée, de facto.
Aujourd’hui, l’opposition composée de l’ADP et du Collectif représentent très largement la majorité de l’électorat lors de la présidentielle du 27 juin 2010.
Elle est active et constructive dans une Guinée où l’impunité règne en maitre et à ciel ouvert en l’absence de contrepouvoirs réels.
Qu’est-ce qui bloque la tenue des législatives ?
Le manque de courage et de volonté politiques principalement, sans compter les manœuvres dilatoires qui sapent les acquis démocratiques difficilement obtenus.
L’opposition a sollicité l’ouverture du dialogue dès la fin de la période de grâce en mars 2011, mais les autorités n’ont donné signe de vie qu’à la veille de la manifestation pacifique qui a été réprimée dans le sang, avec des arrestations arbitraires et 4 morts.
Aujourd’hui, nous avons de multiples revendications qui vont de la contestation de la signature de l’accord conjoint CENI/MATD et du choix unilatéral de la société Waymark en lieu et place de la Sagem qui avait organisé la présidentielle, à l’audit et la cogestion du fichier, en passant par la réorganisation de la CENI, le redécoupage administratif qui est passé de 924 à 2000 bureaux de vote, le remplacement de certains élus par des délégations spéciales, le refus de l’utilisation des kits au coût onéreux formatés pour un recensement intégral et non pas la révision de la liste électorale, etc.
Mais nous avons posé 2 préalables concernant la libération et de la réhabilitation des personnes arrêtées lors de la manifestation du 27 septembre 2011, ainsi que l’arrêt de toutes les activités de la CENI dont nous contestons, d’ores et déjà, le travail effectué depuis le mois de mai 2011.
Il faut ajouter à ce blocage, le silence assourdissant d’un CNT pléthorique qui ne tient plus son rôle et les soubresauts de la CENI, qui savent que la mise en place de l’Assemblée Nationale signerait leur arrêt de mort.
Comme vous le voyez si bien, ce blocage ne dépend aucunement de l’opposition qui espérait aller à ces élections avant la fin du mois de juin 2011, soit 6 mois après l’investiture du PRG.
Y a-t-il des conséquences liées à ce retard ?
Les conséquences sont énormes et pèsent lourdement sur le déficit de confiance entre les acteurs politiques et vis-à-vis de l’extérieur, sans compter le climat délétère qui rebute les investisseurs.
Il reste clair que ceux qui ont aidé à organiser l’élection présidentielle et qui sont toujours prêts à nous accompagner dans la finalisation de cette transition ont annoncé que rien ne se ferait avant la tenue des législatives.
De ce fait, même ceux qui se bousculeraient au portillon seraient enclins à leur emboiter le pas à cause des risques liés à l’incertitude du lendemain ; comme le département américain vient de le faire savoir à ses ressortissants qui désireraient venir chez nous.
Politiquement, et selon la pratique, tout PRG nouvellement élu profite de la dynamique de la victoire pour s’assurer d’une majorité confortable à l’Assemblée Nationale, car l’euphorie de la période de grâce retombe, le plus souvent, comme un soufflé, face à la réalité de l’exercice du pouvoir.
Pour l’heure, tout est bloqué et ça n’arrange ni l’opposition, ni le pouvoir, encore moins les électeurs.
La rencontre entre le Chef de l’Etat et certains membres de l’opposition aurait pu avoir un effet déclencheur, s’il avait été suivi d’un dialogue immédiat sur la base de notre mémorandum.
Mais après la date illusoire du 29 décembre 2011 qui tombe un jeudi, ils viennent d’annoncer la tenue des élections durant le 1er trimestre 2012.
Ils savent que ce délai ne pourrait pas être tenu pour la simple et bonne raison qu’après l’enrôlement des nouveaux électeurs, le toilettage du fichier, la publication des listes, la restructuration de la CENI… Et selon notre code électoral, il faudrait que le décret du PRG convoquant les électeurs soit signé 70 jours avant la date de l’élection. Ce qui nous ferait basculer dès maintenant dans le 2e semestre 2012, et encore ! Mais de qui se moque-t-on ?
L’opposition compte-t-elle aider à accélérer le processus de transition ?
Le seul moyen dont dispose l’opposition, c’est l’appel au dialogue afin de décrisper la situation.
La balle est dans le camp des autorités qui continuent à utiliser des manœuvres politiciennes sur le dos d’un peuple qui fait face à la cherté de la vie et au désordre qui l’accompagne.
Les amphis se vident tout comme les bureaux et les marchés pour remplir la rue.
L’opposition a montré sa bonne foi et accepté de dialoguer avec les facilitateurs. Nous attendons la réaction amène des autorités.
Peut-on redouter le risque d’une nouvelle transition ?
Bien sûr, si vous pensez à la grande muette !
En tant qu’opposant, nous n’utilisons que les voies légales. D’ailleurs, le Collectif et l’ADP sont en passe d’organiser des meetings à Conakry et des forums citoyens, autour d’une caravane pour la défense des droits acquis qui va sillonner tout le pays.
En tant que citoyen, j’espère que l’armée n’est plus une menace ni un recours.
Le dossier « attaque du domicile du Chef de l’Etat » traine encore. Quelle est votre appréciation ?
Après la condamnation de cet acte odieux par la GéCi, j’avais espéré que le jugement des prévenus nous auraient édifiés sur les tenants et aboutissants de cette affaire. Mais dès le viol du secret de l’instruction, les attaques à l’emporte-pièce, les dérapages incontrôlés et les retards enregistrés ici et là, je me suis inquiété de la suite. A ce jour, les faits m’ont donné raison.
Comparaison n’est pas raison. Mais quand je mesure la vitesse à laquelle nos manifestants ont été jugés alors que bien d’autres dossiers devraient être d’actualité, je me demande si la justice est encore libre chez nous. Les Guinéens veulent savoir ce qui s’est passé.
Que pensez-vous de l’audit ?
Les audits sont plus que jamais nécessaires, surtout dans le cadre de la moralisation de la vie publique. Le Guinéen vit le plus souvent au-dessus de ses moyens, et cela crée un mimétisme négatif à tous les niveaux, surtout dans l’administration.
Par ailleurs, il vous souviendra que la Guinée a été épinglée par l’organisation Transparency International comme étant le pays le plus corrompu d’Afrique et le 4e au monde, deux années de suite, en 2006 et 2007.
Mais ne faudrait-il pas remonter à une période antérieure sachant que les populations n’ont pas bénéficié de la manne financière déversée sur notre pays depuis belle lurette ?
De ce qui précède, la mise en place d’un guichet unique, un code des investissements et des professions bien ficelé, une cour des comptes efficace et le principe de la tolérance zéro de la part de la justice seraient de bons palliatifs, entre autres. Encore faudrait-il éviter d’en faire une arme ciblée contre certains citoyens !
En tant que gestionnaire, j’ai horreur des déficits. Mais dans le cas de la Guinée, les moyens d’éradiquer ce fléau me semblent plus importants que les maigres montants collectés, au regard de l’existant.
Y a-t-il une amélioration dans les conditions de vie du Guinéen ?
Moins qu’il n’y parait. Je suis un homme politique de terrain et proche de la base. Je vis/vois la souffrance du Guinéen lambda avec une douleur atroce qui ne fait pas honneur à ce pays qui regorge de ressources naturelles et humaines à foison.
J’ose espérer que les choses devraient se préciser incessamment, à mon sens.
La misère grandit, et je me demande comment font les familles qui ne reçoivent pas le soutien de parents installés à l’étranger.
Le Président Alpha Condé est-il proche de son peuple ?
Il est mieux placé que quiconque pour répondre à cette question, mais j’ose croire qu’il connait les prix des denrées de première nécessité qui viennent de flamber, suite à l’augmentation du prix de l’essence à la pompe, sans aucune forme de mesures d’accompagnement pour soulager les ménages.
J’espère que suite à ses multiples déplacements à l’étranger, il va enfin aller à la rencontre de ses administrés. C’est le meilleur moyen pour jauger sa popularité et prendre le pouls de la population.
Quels commentaires faites-vous des différentes crises au niveau de la société civile ?
Ce terme est galvaudé depuis que la société civile verse dans la confusion des genres.
Les coordinations régionales y ont été pour beaucoup. Mais cela n’empêche pas la GéCi de rechercher l’unicité de la Basse Côte, à l’instar des 3 autres coordinations, tout comme le leadership de cette partie de la Guinée qui est le 1er foyer électoral du pays.
En tout état de cause, il est grandement temps de remettre les choses à l’endroit afin de rendre à César, ce qui est à César.
Votre mot sur la gouvernance.
Il serait prématuré de dresser un bilan par rapport à un quinquennat, mais il y a suffisamment d’éléments pour tirer la sonnette d’alarme afin d’amener les autorités à rectifier le tir.
Personne n’aurait à gagner d’un échec patent.
En tant que citoyen, je souhaite sa réussite afin de soulager notre quotidien et rendre fiers, les fils et les filles de ce pays qui pourrait être la locomotive de la sous-région.
En tant que politique, j’espère l’amener à poser des actes concrets et pérennes dont la GéCi pourrait bénéficier dans la poursuite de la continuité de l’Etat, si elle était amenée à diriger la Guinée, un jour prochain.
Jours de Guinée