Nenette Baldé Mardi, 20 Décembre 2011 17:09
Mariama Diallo (Mamché) est une étudiante guinéenne à l’Institut de management business technologie (IMBT), à Rabat (Maroc), où elle prépare un Master 1 en Gestion des ressources humaines. Récemment, pendant les vacances, elle a fait un long séjour en Guinée. Un séjour qui lui a permis d'observer en profondeur la situation socio-politique de son pays.
Cela lui a donné l’inspiration de s'adresser à ses compatriotes via les réseaux sociaux. Dans cet entretien, Mamché, qui a la tête sur les épaules, revient longuement sur ses inquiétudes, son impression et ses ambitions pour son pays, la Guinée. Elle profite de l'occasion pour dresser le tableau sombre de la vie estudiantine de jeunes Guinéens au Royaume chérifien, mais aussi son point de vue sur la Guinéenne tout court. Un entretien sans tabou à lire vraiment.
Nenehawa.com: Récemment vous avez lancé un message de paix à travers une vidéo (un buzz dans les réseaux sociaux) dans laquelle vous dénonciez l´ethnocentrisme qui s´est installé en Guinée. Qu’est-ce qui vous a motivée à le faire? Et quel feedback aviez-vous reçu après le lancement de ce message?
Mariama Diallo Mamché: Ma motivation est simple. Elle vient de cette envie que j’ai en moi de voir cette Guinée aller de l’avant, de voir cette Guinée unie et prospère. Elle vient de cette volonté que tout Guinéen conscient affiche pour son épanouissement. Ma vie devient une tristesse lorsque je vois que toutes ces guerres qu’a connues l’Afrique n’ont pas servi de leçon
Le Rwanda, le Liberia, la Sierra Leone et tant d’autres devraient suffire pour nous mettre une fois pour toute dans la tête que la guerre ethnique ne nous fera que perdre des vies humaines, du temps et de l’argent.
J’aurais aimé que ce problème soit juste concentré au niveau de ces gens qui n’ont pas été à l’école car avec eux nous pouvons comprendre que c’est dû à l’ignorance.
Mais j’ai vu des jeunes intellectuels, avenir de cette nation, tomber dans le piège de ces politiciens dont le seul but est de « diviser pour mieux régner ».
J’ai lancé ce message le jour de mon départ pour le Maroc après avoir fait 3 mois et demi de stage à Radio Nostalgie, une radio qui m’a formée et m’a permis de m’exprimer de la sorte.
C’est pourquoi je tiens à remercier d’ailleurs Diallo Séné, qui m’a embauchée comme stagiaire tout en ayant une grande foi en moi et auprès de qui j’ai vraiment beaucoup appris ainsi que tout le personnel sans oublier M. le directeur Souhel Hajar.
En Guinée, je ne sais si ce message est tombé dans de bonnes oreilles, chose que j’espère de tout mon être, mais sur Facebook quand même, il a été apprécié vu qu’en un jour il a été aimé et commenté par plus de 60 personnes.
S'il faut que je passe ma vie à sensibiliser pour que ces guerres cessent en Afrique je le ferai.
Je veux que les Peulhs apportent de l’eau, les Malinkés apportent du sable, les Soussous des graines, les Forestiers du gravier afin que l’on puisse ensemble planter cet arbre sous lequel nous ou nos petits-enfants serons confortablement installés un jour. Que nous soyons unis et fiers car une seule ethnie est très faible mais tous réunis nous ne devenons que forts et invincibles.
Je veux que l’on réécrive cette histoire que liront nos enfants que l’on mentionne notre courage, notre grandeur et nos sacrifices énormes qui leur ont permis d’être à l’ombre de cet arbre. Bref je veux tout simplement que l’on soit de bons croyants qui n’oublient pas que tous les êtres humains sont frères sur cette terre.
Votre engagement, il faut le préciser, est très apprécié… car vous aviez avec d’autres déclenché une grève des étudiants. Parlez-nous un peu de cette grève (les raisons et son dénouement).
A l’époque c’est à dire en 2009-2010, je faisais partie de l’Asseguim, entendez l´Association des étudiants stagiaires guinéens résidant au Maroc. J’occupais le poste de chargée des questions culturelles et j’avais en quelque sorte prêté serment de défendre les causes de nous étudiants jusqu'à la fin de mon mandat. Les raisons sont liées à l’extrême misère que vivent les étudiants dans ce pays. Parce que dire que l’étudiant guinéen au Maroc souffre serait l’insulter car il ne vit pas mais survit. Quand je suis arrivée dans l’Asseguim, les étudiants avaient passé 18 mois sans percevoir leur bourse et imaginez que cet argent est détourné par un petit groupe de personnes sans cœur qui ne pensent qu’à eux, le reste du monde ne compte plus. Il y avait vraiment de quoi aller en grève. Déterminés à jamais, nous avons annoncé la grève pacifique. Désormais nos droits n’étaient plus à négocier mais à arracher. Et on était vraiment prêts à aller jusqu’au bout. Car il fallait obtenir gain de cause. Il n’était plus question que nos sœurs se prostituent pour une somme de 5 Euros, plus question que nos frères soient endettés jusqu’aux cheveux, plus question qu’aux yeux des autres étudiants venant d’autres pays nous soyons toujours les plus misérables, plus question que nous perdions notre dignité et notre honneur.
Nous avons eu la chance de rencontrer plusieurs personnes qui nous ont vraiment soutenus. C´est le cas de la Vice-présidente de la CENI et du ministre de la Sécurité, Général Mamadouba Toto Camara, de son excellence M. l’Ambassadeur de Guinée ainsi que tout son personnel. Nous avons eu le soutien de plusieurs radios privées de la Guinée et surtout du site internet leguepard.net qui a même envoyé un de ses journalistes de France pour faire un reportage. Nous avons fini par obtenir 1000 dollars par étudiants. Il est important de souligner que c’était une première qu’un étudiant guinéen puisse percevoir une telle somme donc c’était vraiment une victoire. Je dirai que la grève avait plutôt porté ses fruits bien que ce fût éphémère, car l’étudiant guinéen continue de souffrir dans ce pays et c’est dommage de savoir que c’est juste un petit nombre de personnes que j’appelle des gens sans cœur qui vivent bien au détriment des autres qui sont sans voix. Chaque jour je prie de toute mon âme que les choses puissent enfin changer dans ce pays pour nous étudiants guinéens.
Quelles études faites-vous au Maroc ? Quels conseils pourriez-vous donner à ceux qui voudraient s’orienter vers la même filière ?
Après avoir passé 3 ans à la fac de Droit, je fais maintenant mon Master 1 en Gestion des ressources humaines à l’Institut de management business technologie (IMBT). J’encourage beaucoup tous ceux qui veulent s’orienter vers ces études surtout la Gestion des ressources humaines, car elle est indispensable pour le bon fonctionnement de nos entreprises. Ce que je pourrais ajouter pour ceux qui n’ont pas de soutien financier, est de ne jamais venir... Ici la vie coûte très cher, la bourse de l’Etat est nulle et en rien elle ne vous aidera. Quiconque doit rester dans ce pays sans des grands moyens financiers doit avoir une grande foi. Celle de se dire toujours que Dieu est bon donc demain sera meilleur. La gestion des ressources humaines à ce qui semble est la chose la moins maitrisée en Afrique.
Quelle sont vos ambitions personnelles à court, moyen et à long terme?
Je tiens à préciser que la gestion des ressources humaines est un choix que j’ai fait pendant ces vacances, ... cette notion moins maitrisée dont vous parlez touche à tout et après une longue observation de mon pays cette année, j’ai voulu être Madame à tout faire donc c’est pourquoi je me suis tournée vers les ressources humaines.
Pour le moment ma priorité absolue c’est de maitriser cette matière en allant jusqu’au doctorat s'il le faut. Travailler pour les entreprises afin de pouvoir changer de nombreuses choses.
Nous sommes conscients que seuls nous Guinéens changerons la Guinée et que personne d’autre ne le fera à notre place. Et quelle que soit la richesse du pays, nos idées ne peuvent grandir nos visions, ni nous mener loin si nos mentalités ne sont pas positives.
C’est bien que tout Guinéen veuille faire marketing, management, finances, comptabilité dans l'espoir de vite s’enrichir. Mais nous oublions que pour le fonctionnement de ces entreprises, de ces banques et autres, il faut que ceux qui y travaillent soient motivés, éduqués et qu'ils connaissent la différence entre ce qu’il faut faire et ce qu’il ne faut pas faire. Beaucoup ne se soucient pas de la gestion humaine alors que c’est la plus difficile. Faites le tour des entreprises en Guinée, l’accueil est très nul parce que les gens qui y travaillent sont désagréables. Et je me demande comment une entreprise pourrait prospérer avec un tel personnel mal accueillant.
Donc si à court terme, je cherche à maitriser cette notion, à moyen terme, elle me permettra de changer plein de choses au niveau des entreprises, telles que rémunérations, gestion des carrières, étude et qualification des postes de travail, évaluation des personnes, œuvres sociales, négociations, information, formation, organisation, planification des besoins, participation, etc. Pour ce qui est du long terme qui est ma plus grande motivation, je dirai que toute chose c’est la base, et si au 21e siècle les enfants des autres fabriquent des objets, nous nous n’avons que jouer avec ces objets comme priorité absolue. Les jeunes filles sont plus préoccupées par les histoires de maquillages que par le souci d’aller de l’avant et développer la Guinée. Les résultats des examens 2010-2011 m’ont tellement écœurée que j’ai décidé de cibler le secteur de l’enseignement. Bref de l’éducation en général.
Ceux qui travaillent pour le développement d’une manière ou d’une autre n’ont pas de prix, mais l’enseignant surtout n’a pas de prix. Il est formateur de ministres, de présidents, de médecins, etc. Et en Guinée, il reste le plus misérable. La Guinée est un pays sous développé, c’est vrai ; mais ce que l’Etat investit dans le secteur de l’éducation est très peu. Le problème de la Guinée est dû à la mauvaise répartition des richesses nationales, à l’analphabétisme, à la corruption et à la pauvreté… Comment un enseignant peut-il être incorruptible si son salaire ne peut même pas assurer sa dépense mensuelle ni amener son enfant à suivre de bonnes études ?
Donc mon projet est de mettre tous les moyens nécessaires à ma disposition afin de pouvoir aboutir à un changement total du système éducatif guinéen. Il faut que la formation des futurs cadres du pays soit une grande priorité pour tout un chacun. C’est à dire parents, formateurs, élèves et gouvernement.
Donc si je veux être jeune femme ministre de l’Enseignement supérieur, c’est pour uniquement ces raisons. Je sais que c’est loin d’être facile mais je tiens vraiment à y arriver et prie Dieu de m’en donner la force et les moyens ; en attendant je cherche à vite gravir les échelons car l’heure n’est plus au sommeil.
Vous, en tant que jeune femme déterminée à atteindre ces objectifs, quel message lancez-vous à la femme guinéenne ?
Sœurs guinéennes, ce monde dans lequel nous vivons appartient à celles qui ne dorment pas. Il est temps d’entreprendre, d’être nos propres patronnes, de rêver de ce que les autres appellent impossible quand dans nos têtes ce mot n’est pas français. Il est temps d’abandonner le rêve d’être épousé par un homme riche qui sortira chaque matin pendant que nous, nous sommes seulement à la maison en train de nous occuper du foyer
Rêvez d’être politicienne, ministre, présidente, médecin. Essayer de réaliser ces rêves n’est pas interdit mais ne jamais essayer ou échouer sans recommencer est formellement interdit. Si l’homme vit à la sueur de son front pourquoi pas nous ??? Nous sommes femmes, nous donnons la vie et faisons la grandeur de ces hommes, donc nous sommes tout. C’est pourquoi nous ne devons jamais oublier qu’une femme est égale à 7 lettres : RESPECT. Une femme ça se respecte et ce respect ne doit pas se négocier mais doit s’imposer. Je tire mon chapeau à toute celles qui tombent, qui se relèvent et malgré les coups durs de la vie repartent en guerre avec le sourire ; à toutes celles qui vivent loin de leur pays, qui voient grandir le vice sans jamais le côtoyer, qui reste avec la poche vide mais la tête pleine de rêves tout en gardant leur dignité; à toutes celles qui ne vendent pas leur corps pour le matériel ; à toutes celles qui n'oublient pas d'où elles viennent, qui elles sont, ce qu'elles veulent et avancent avec le cœur. Je vous dis bravo! et continuez d'y croire car demain nous appartient.
Avez-vous des suggestions pour nenehawa.com ? Et seriez-vous prête à animer une rubrique ?
Oui ! En effet je trouve la rubrique "Conseils juridiques" très intéressante mais je ne trouve qu’une seule intervention et je ne sais pourquoi. Et c’est avec plaisir que j’animerais une rubrique pour nenehawa.com. Je suis seulement un peu chargée actuellement avec les cours. Mais dès qu’il y aura moins de pression, je pourrai commencer.
Merci d´avoir accepté notre sollicitation et nous vous souhaitons beaucoup de réussite dans toutes vos entreprises.
C’est à moi de vous remercier pour tout ce que vous faites comme travail car il faut le reconnaitre, c’est toujours bien de vous lire. Vous n’avez vraiment pas de prix. Merci infiniment !
Une interview réalisée par Nenette Baldé pour Nenehawa.com