Adjidjatou Barry Baud Mardi, 20 Décembre 2011 00:52
Il y a plus de six ans un premier questionnaire d'une interview de ce type avait été adressé par Jacques Kourouma au Doyen Ansoumane Doré, qu'ils avaient traité ensemble. En plus de six ans, les évènements se sont bousculés et le nombre de nouveaux lecteurs sur sites internet s'est notablement accru. Le Doyen Ansoumane Doré a indiqué ces faits à Jacques Kourouma qui l'a compris et reconnu l'opportunité, offerte dans cette rubrique, d'une actualisation et d'un remodelage de son interview. Il l'en remercie. Paul Théa et Ansoumane Doré ont donc retravaillé l'ancien questionnaire en atténuant ou en enrichissant des passages. L'aboutissement est l'interview qui suit.
GuineeActu.com : Bonjour Ansoumane Doré !
Ansoumane Doré : Bonjour je suis heureux de participer à cette rencontre et c'est avec plaisir que je vais répondre aux questions que vous voulez bien me poser. J'ajoute que même en relatant mon itinéraire personnel, un jeune Guinéen peut percevoir à l'arrière-plan, l'évolution que j'ai ressentie de notre pays et l'atmosphère que bien des Guinéens de l'intérieur comme de l'extérieur ont également ressentie au cours des 53 années écoulées. Ce qui veut dire que je parlerai du passé comme du présent.
Malgré votre parcours que nous avons déjà publié sur GuineeActu.com, beaucoup de nos compatriotes, surtout ceux des générations montantes, vous connaissent peu ou pas du tout. Pouvez-vous vous présenter ?
C'est tout à fait exact. Je crois avoir été toujours un homme qui n'aime pas se montrer et qui, par conséquent, n'a jamais porté en bandoulière ses titres, notamment académiques. Ce n'est pas par manque de modestie que je suis amené à faire cette remarque surtout dans notre contexte guinéen. Il fut un temps où, s'adresser à un Guinéen d'un haut niveau académique ou politique sans faire précéder son nom, comme un complément indissociable, Docteur ou Professeur un tel, ou encore, Excellence ou Honorable, x ou y, était considéré comme un manquement grave. Ceux qui n'étaient pas dans ces positions ont trouvé comme substituts El Hadj M. ou Hadja F. Cette recherche de titres ronflants et souvent sans signification concrète, m'avait conduit à écrire, dans les années 1980, un pamphlet dans « Africa international Magazine », pour dénoncer cette manie des titres propres aux Africains et qui n'a pas, jusqu'ici conduit à des avancées notables du Continent. Au contraire, bien des titres de la presse européenne s'étalent, en ces jours, comme ceci : « le sida colonise l'Afrique ».
Pour revenir à votre question, je reconnais que les générations montantes de Guinéens, même habitant la France me connaissent peu, si on met à part, ceux qui sont passés par Dijon, pendant mes années d'activités professionnelles. L'explication de fond vient du fait que d'une part, je ne suis pas dans la politique comme on dit, et d'autre part, je n'habite pas la région parisienne où se concentre la quasi-totalité de nos compatriotes, comme d'ailleurs de tout autre pays africain.
Je suis né en 1936 en Guinée, à Boola sous-préfecture de Beyla, de parents (Doussou-Mory Doré et Bintou Soumaoro), originaires de Moussadou sous–préfecture située a 10 km de Beyla. J'ai fait l'école primaire à Boola et Beyla de 1943 à 1949 puis le collège classique de Conakry, qu'on appellera plus tard Lycée de Donka de 1949 à 1956 (baccalauréat). La dénomination de collège classique, était en France, quand c'était le cas, comme dans les Territoires d'Outre-mer, l'équivalent de lycée (de la classe de 6ème à la terminale).
Avant d'entreprendre des études supérieures, je me suis fait embaucher par l'Éducation nationale guinéenne, en tant qu'instituteur, en ayant à l'idée de reprendre des études supérieures à Dakar, l'année suivante. C'était la seule université existante, à l'époque pour les 9 territoires (pays) francophones de l'Afrique de l'Ouest. On ne l'appelait pas encore Université, mais Institut des Hautes Études de Dakar, rattaché à l'Université de Bordeaux. Embauché comme instituteur à Conakry, j'ai été affecté à l'école publique de Boké pour l'année scolaire 1956-1957. C'est l'époque où, à l'exception d'anciens élèves formés à l'école William Ponty (les pontins) de Sébikotane (Sénégal), la quasi-totalité des enseignants guinéens était constituée par des instituteurs adjoints (de niveau brevet élémentaire - BE et BEPC) et de moniteurs n'ayant été admis qu'aux écrits du BE ou du BEPC ou titulaires du Certificat d'Études Primaire - CEP. C'est dire que durant nos sept années de lycée à Conakry, de la 6ème à la terminale tous les enseignants, sans exception, étaient des professeurs venus de métropole. Les Africains qui travaillaient au lycée étaient soit des surveillants d'internat, soit des commis d'administration, soit des cuisiniers, soit des travailleurs manuels d'entretien des locaux, etc... Les niveaux de formation que je viens d'indiquer pour les enseignants, étaient à peu près les mêmes que pour ceux de l'administration générale. C'est ce personnel qui va constituer en gros le personnel de la haute administration du pays à l'indépendance (ministres, gouverneurs de régions, ambassadeurs, etc). Leurs insuffisances, sauf exception, dans l'accomplissement de ces missions et les traquenards tendus par l'ancien colonisateur français à la Guinée indépendante, vont contribuer à la mauvaise trajectoire de l'évolution prise par le pays. Le complexe d'infériorité intellectuelle qu'éprouvait ce personnel, vis-à-vis de quelques rares Guinéens ayant fait des études supérieures, a conduit un nombre d'entre eux à reporter les rancœurs contre la France, à l'exemple de Sékou Touré lui-même à la destruction morale et physique de ces intellectuels. La réalité est qu'il s'agissait pour beaucoup de dignitaires guinéens, de se débarrasser d'éventuels concurrents qui pouvaient mettre en lumière leur nullité rédhibitoire. Le cycle enclenché dès cette époque, même s'il ne comporte plus les purges sanglantes du passé, perdure toujours par la primauté des agents médiocres sur les agents compétents. Telle me paraît être la pierre d'achoppement de l'impasse guinéenne. Je reviens aux années 1950.
Nous sommes à partir de juin 1956 sous le régime de la Loi-cadre d'Outre-mer (loi Gaston Defferre) qui devait précipiter l'évolution des Territoires d'Outre-mer (TOM) comme la Guinée. Le terme colonie était théoriquement aboli dans les textes depuis 1946. Dans le contexte de la Loi-cadre citée, il était conseillé aux jeunes Africains de pousser des études pour faire face à l'évolution politique qui se dessinait. Mais les moyens limités de nombre de territoires comme la Guinée, ne pouvaient pas leur permettre d'envoyer un nombre significatif d'étudiants boursiers en métropole. Certains de ceux qui s'y rendaient, le faisaient, par conséquent à leurs propres charges. Ce sera mon cas personnel, parmi d'autres.
En étant instituteur à Boké et à l'occasion d'une rencontre avec l'Administrateur français (préfet) du cercle de Boké, celui-ci m'a donné des informations sur l'École Nationale de la France d'Outre-mer, (ENFOM), avenue de l'Observatoire à Paris, près du jardin du Luxembourg, qui s'était largement ouverte aux Africains qui en avaient le niveau. Jusqu'au début des années 1950, la majorité des candidats à cette école, étaient des métropolitains. J'ajoute que l'École Coloniale créée en 1887 et devenue en 1934 ENFOM, formait les administrateurs d'Outre-mer, les inspecteurs du travail et les magistrats d'Outre-mer. L'ENFOM était en somme l'équivalent de l'École Nationale d'Administration (ENA) actuelle qui forme les hauts cadres de l'administration française. Le cheminement (celui que j'ai connu) était le suivant : les titulaires du baccalauréat qui voulaient faire l'ENFOM, entraient dans une classe préparatoire d'un des lycées métropolitains suivants : Montaigne à Bordeaux, Louis-le-Grand et Henri IV à Paris, Henri Poincaré à Nancy. Deux à trois années de préparation étaient nécessaires pour réussir le concours d'entrée à l'ENFOM. C'était à l'époque, aux dires des étudiants, l'une des prépas aux grandes écoles les plus difficiles, car à l'année du concours, il fallait justifier de la possession d'au moins un diplôme équivalent à deux années d'enseignement supérieur (généralement en droit), qui se préparait en même temps que la préparation très chargée du concours, et à la sortie de l'ENFOM, avoir terminé une licence et obtenir le brevet de l'école.
Bref après mon année d'instituteur à l'école de Boké, j'ai débarqué en France à l'été 1957 pour préparer l'ENFOM au lycée Poincaré de Nancy avec un compatriote que j'y ai rencontré, le regretté Costa Sylla. C'est bien le cas de parler de débarquer, car à l'époque, on voyageait plus par bateaux que par avions. Pour mes projets d'études, il faut préciser que trois grands aînés guinéens, à ma connaissance, avaient déjà fait cette prestigieuse école. Ce qui constituait une émulation pour nous. Il s'agit de Camara Balla administrateur, Camara Faraban inspecteur du travail et Diallo Telli magistrat d'Outre-mer. C'étaient les trois sections de l'ENFOM.
Petite histoire rapide : ma préparation se passait bien au lycée Poincaré quand, un matin deux gendarmes s'y présentèrent pour me signifier que le centre de recrutement militaire de Kindia (Guinée) avait signalé que je ne m'étais pas présenté pour mon service militaire et que dans ces conditions, j'étais considéré comme déserteur. Mon collègue Costa Sylla qui n'avait pas été fonctionnaire en Guinée, n'avait pas eu à subir ces tracasseries. Le Proviseur du lycée a beau intervenir, je fus embarqué pour la caserne de Metz, en Moselle. Il faut dire que la guerre d'Algérie battait son plein et que les générations dans la vingtaine, étaient particulièrement visées pour le service militaire, tant en métropole qu'Outre-mer. Enfin, après deux mois d'entraînement militaire intensif dans les forêts de Moselle, les suites de l'intervention du Proviseur du lycée ont conduit à l'obtention de mon sursis. Après le référendum du 28 septembre 1958, et le Non de la Guinée à la Communauté française, je fus dégagé de mon sursis et l'ENFOM n'avait plus de sens pour un Guinéen. La situation était d'ailleurs devenue des plus détestables entre la France et la Guinée après septembre 1958.
En octobre 1958, je suis allé m'inscrire à l'Université de Dijon :
Dès après ma licence d'économie en 1962, je suis entré dans la vie active à plein temps, dans le secteur privé comme cadre commercial (1962-1964), puis dans le secteur public comme fonctionnaire à l'Institut National de la Statistique et des Études Économiques (INSEE) 1965-1971 puis Chercheur-Enseignant, Professeur à l'Université de Bourgogne : Faculté de Sciences Économiques et de Gestion 1971-2001, c'est-à-dire, jusqu'à ma retraite.
Pendant ces années d'activité, j'ai été très impliqué dans la vie régionale des deux régions de Bourgogne et de Franche-Comté. D'abord à l'INSEE de 1965 à 1971, en tant que responsable du service démographique de la Direction régionale de Dijon. J'avais à ce titre organisé et exploité le recensement général de la population de 1968 des huit départements (3830 communes où je me suis rendu dans les principales mairies de chaque département) de Bourgogne et de Franche-Comté sur la période 1967-1969. Ces recensements consistaient à l'époque l'une des plus grosses opérations de l'INSEE sur toute la France. L'informatique, étant alors à ses balbutiements, l'exploitation statistique du recensement et de toutes les enquêtes de conjoncture économique se faisait à l'aide de la mécanographie classique. Autres activités : recherches et publications dans le cadre de l'INSEE ; cours d'économie et de statistique dispensés à des agents de l'INSEE qui souhaitaient accéder par concours internes à des catégories de contrôleurs ou d'attachés.
A l'Université, outre les cours, j'ai été associé à la codirection d'un Institut universitaire de recherche et d'encadrement de mémoires et thèses de doctorat d'étudiants. Sans oublier des recherches personnelles qui valorisent plus une carrière que l'enseignement proprement dit.
Pour revenir à la Guinée, je dois dire que l'appel intérieur du pays natal qui tenaille chaque
émigré ne s'est pas démenti en moi, comme je l'ai constaté chez la plupart des Guinéens de la diaspora. On sait que bon nombre de ceux-ci, après des formations solides : médecins, professeurs, ingénieurs, architectes et d'autres domaines, ne sont pas rentrés en Guinée en ayant eu connaissance des pogroms et autres brimades qu'avaient subis leurs camarades rentrés au pays. L'appel de l'Afrique m'a conduit, tout en demeurant à mon poste en France, à être Professeur visiteur à l'Université Nationale du Zaïre (UNAZA), en 1974. J'ai rencontré à Kinshasa, de nombreux compatriotes, certains se tirant d'affaires tant bien que mal, d'autres souffrant de traîner l’impédimenta de l'exil imposé par le régime guinéen.
En France, j'ai été, un temps, assidu aux réunions à Paris du Regroupement des Guinéens de l'Extérieur (RGE) qu'animait le regretté Siradiou Diallo. Mais je n'ai pas fait partie du Front qui avait précédé le RGE. Je ne pouvais, d'ailleurs, pas être d'une fréquence régulière, à ces réunions comme quelqu'un habitant à Paris ou sa banlieue (tels que Ibrahima Baba Kaké, Sory Diallo, Julien Condé, Saïkou Oumar Sy Savané, Mahmoud Bah), etc...
C'est du reste dans ce contexte d'attachement au pays que je m'étais attelé à la rédaction de mon livre « Économie et Société en République de Guinée 1958 -1984 et Perspectives » commencé en 1976 et terminé en 1985. Vouloir tâter le pouls du pays pour ce livre sans risquer d'y rentrer à l'époque, m'a conduit à des déplacements-enquêtes et dans les pays voisins et au Centre des Multinationales des Nations-Unies. Enfin, j'ai fait partie du groupe du RGE conduit par Siradiou Diallo à Conakry à l'invitation du CMRN où nous sommes arrivés le 25 avril 1984. Reçus par le colonel Diarra Traoré, rien de tangible n'est sorti de nos discussions. Toutefois, après la partie officielle du voyage, j'ai visité chacun des nouveaux ministères pour glaner quelques informations sur ce qu'était vraiment un ministère sous le Parti-État de Guinée et pour la dernière mouture de mon livre qui couvrait la période de 1958-1984. Ce qui revenait constamment dans nos discussions avec les nouveaux ministres était invariablement : « les conditions d'ici étant très dures, vous pouvez nous aider, même en restant où vous êtes ». En clair, on imaginait que chacun de nous était accouru pour chercher un poste. Ce qui n'était pas le cas pour la majorité d'entre nous. Après mon tour d'investigations des ministères, je suis retourné en France.
Mes impressions de Conakry, après une absence de 23 ans, ont créé en moi des effets indicibles. La dégradation de la ville était au-delà de ce que pouvait attendre une personne qui avait connu cette ville avant les années 1960. Quant aux hommes, ils avaient l'air groggy comme s'ils avaient reçu un coup de massue sur la tête qu'aurait été le coup d'État du 3 avril 1984 que personne n'attendait au dedans et en dehors de la Guinée.
Abordons, à présent la situation actuelle de la Guinée. Vous l'avez donc quittée depuis de nombreuses années. Pouvez-vous raconter les circonstances qui vous ont poussé à l'exil ? Lorsque vous faites une rétrospective de votre parcours vous dites-vous : oui, j'ai bien fait de partir ou bien ressentez-vous des remords en vous disant : j'aurais pu y rester et me battre, comme on entend des jeunes le dire, au regard de la situation actuelle de la patrie qui est livrée à des personnages médiocres ?
Je pense qu'en rappelant mon parcours nous étions déjà dans le vif du sujet mais sans résumer la situation que nous connaissons au parcours d'un citoyen qui était en dehors du pays, un jeune peut voir à l'arrière-plan de ce parcours, la situation de la Guinée, vécue par les Guinéens. Contrairement à ce qu'on a cru et répété à l'intérieur du pays, la plupart des Guinéens de la diaspora, tout en désapprouvant la politique menée par les gouvernements successifs, ont souffert des mauvaises nouvelles qui leur arrivaient de leur pays. De même, ils ressentaient une espèce de joie les envahir quand la Guinée était citée en bien, au plan international. C'est mon cas personnel dans ce dernier cas de figure, hélas rare. Sur la situation qui prévaut dans notre pays depuis longtemps et qui, d'une certaine façon, se poursuit, je voudrais apporter une remarque sur ce que nombre de nos compatriotes s'obstinent à appeler la période de 53 années de crise guinéenne. L'état de crise évoque un accident subi par exemple chez un individu apparemment en bonne santé. Or, la Guinée en tant que corps social ne s'est jamais bien portée. Après le feu d'artifice qui illumina le ciel guinéen d'Afrique de septembre 1958 à septembre 1961, le peuple guinéen n'a vraiment pas connu la joie de vivre que devait apporter l'indépendance conquise. Mis a part les apparences et les montages théâtraux, dans lesquels les dirigeants du pays ont toujours brillé, le peuple guinéen a, très souvent, vécu dans le faire-semblant, la débrouillardise pour survivre et, à des moments donnés, dans la peur car, sous la Première République et sous des passages des régimes militaires, chacun avait vite appris qu'une épée de Damoclès était suspendue sur sa tête. Par-delà, les difficultés de l'existence au quotidien, l'exigence d'un État de droit s'est installée dans la conscience des Guinéens. Dès la légalisation du multipartisme politique au début des années 1990, sous le Général Lansana Conté, cette revendication sera alors le cheval de bataille de tous les partis politiques de l'opposition et explique l'engouement de l'ensemble des Guinéens pour des élections transparentes, c'est-à-dire pour l'application du principe de souveraineté populaire. Cette forme d'élection est arrivée avec l'élection présidentielle de juin-novembre 2010. Elle a laissé un goût amer dont les effets ne se sont pas encore estompés complètement.
Selon différents observateurs, il y a toujours une certaine continuité de mépris des Présidents de la République pour le peuple souverain. Ils ont eu l'air de l'ignorer. Faire, par conséquent, des différences approfondies entre ce qui se faisait sur la périodes de 1958-1984 et celle de 1984-2011 en matière de construction d'un État de droit et de développement économique et social pour l'épanouissement de la société guinéenne apportera peu de chose. La période en cours, depuis 2011 est encore trop courte mais la visibilité nette de changement de cap promis par Alpha Condé n'est pas claire. Mais je me refuse pour ma part à m'extasier sur des proclamations d'intentions toujours claironnées en Guinée, mais jamais abouties jusqu'ici.
Le multipartisme légalisé en 1992, sous l'impulsion de l'opposition au régime de Lansana Conté est une grande date de l'histoire de la Guinée et toute remise en cause de ce multipartisme, sous quelle que forme que ce soit, constituerait une des plus grandes impostures de cette histoire. On peut travailler dans la multiplicité d'opinions.
Je reviens à votre question. Comme je l'ai dit plus haut, mon départ de Guinée ne s'est pas effectué comme ce qu'on a constaté, plus tard, chez bien de nos compatriotes. Je ne me suis pas rendu en France en 1957 comme quelqu'un qui se rend dans un pays étranger.
De 1958 à 1961, je me suis rendu chaque été en Guinée. Après cette période, je n'y suis retourné qu'en avril 1984. L'été 1961 a été des vacances terribles pour les étudiants, surtout pour ceux étudiaient en Occident. Tous avaient été obligés de rentrer en Guinée pour s'investir dans des travaux divers au chef-lieu de leur région (investissements humains). Ce qui en soi n'était pas une mauvaise chose. Ces vacances avaient été dures, mais je me suis plus tard loué d'être allé voir ce qui se dessinait pour l'avenir. J'aurais gardé une mauvaise conscience si je n'avais pas été voir, cet été 1961, ce qui se préparait sur le terrain. Et ce qui se préparait n'annonçait rien de bon à venir. C'était l'atmosphère de haine que les activistes du PDG manifestaient à l'égard des étudiants venant de France, par opposition à ceux qui venaient des pays socialistes (il n'y avait pas encore d'Université à Conakry). Les manifestations de haine qui comportaient une part de ressentiments personnels et de jalousie envers des étudiants, commençaient à l'aéroport de Conakry où les passeports étaient confisqués.
Arrivé à Beyla je me suis engagé dans l'investissement humain auprès du Commandant de région. Au début du mois de septembre 1961, celui-ci me convoqua dans son bureau pour me dire ceci : « Ansoumane, à l'examen de ton dossier à Conakry (c'était encore l'époque où l'Office des étudiants d'Outremer à Paris, transmettait, y compris la Guinée, les résultats des examens et concours annuels des étudiants boursiers et non boursiers à leurs pays d'origine), le BPN (Bureau Politique National du PDG) a constaté que tu as suffisamment étudié pour te mettre au service de la Révolution. Il a été décidé de te mettre à la disposition du Ministère de l'Agriculture. En conséquence, tu dois être à Conakry pour la fin de septembre... Je lui fis comprendre qu'une troisième année (sur 4) de licence d'économie et une deuxième année (sur 4) de licence de sociologie ne faisaient pas une licence. Sa réponse fut : « Cela fait largement une licence et n'aggrave pas ton cas en soulevant ce genre de questions. La Révolution vous surveille tout particulièrement, vous qui êtes en France, car vous n'êtes pas encore décolonisés mentalement, je te le dis en frère. Et puis ici on dit le révolutionnaire est apte à toutes les taches que la Révolution assigne ». J'ai beau tenter de lui expliquer que j'étais parti en France à mes frais et non pas comme boursier, il ne voulut rien savoir. La cause était entendue. Le même jour, je réunissais un Conseil de famille où je fis comprendre que je disposais d'un petit boulot pour poursuivre mes études jusqu'au terme. Il faut dire qu'en 1961 ce genre de Conseil de famille pouvait encore se tenir, loin des « oreilles » du Parti, alors que par la suite on a vu que c'étaient certains membres des familles allaient rapporter les leurs aux agents du PDG. Il faut aussi ajouter que connaissant l'atmosphère qui régnait à l'époque, j'avais organisé dans le cadre de la JRDA (jeunesse du parti) une réception à la permanence du PDG à Beyla pour fêter ma nomination à Conakry. Au cours de cette réception j'ai prononcé un « discours révolutionnaire » dans le style du temps et qui m'a valu le lendemain les félicitations du Commandant et un télégramme à Conakry soulignant mon entière disponibilité. Mais mes dispositions étaient prises de gagner la Côte d'Ivoire dont Beyla est proche de la frontière. Je suis donc parti de nuit et je me retrouvais assez aisément quelques jours plus tard à Abidjan. Je m'y embarquais sur le paquebot Jean Mermoz le 24 septembre 1961 pour Dakar et ensuite sur le paquebot Lyautey de Dakar le 30 septembre pour Marseille où je débarquais le 5 octobre. Et le passeport dans tout ça ? J'ai voyagé d'Abidjan à Dakar sans papier mais la carte d'étudiant en France apportait beaucoup de considération à celui qui la détenait. Toutefois, c'est sous la protection d'un steward contre rémunération que j'ai obtenu un petit cagibi attenant à la cuisine. De Dakar à Marseille, j'ai voyagé avec des papiers en règles mais les contrôles de voyageurs étudiants par bateau n'existaient presque pas. A la rentrée d'octobre 1961 j'ai repris normalement mes études alternées de petits boulots : manœuvre mouleur de sparadrap chez Urgo, préparateur en épicerie aux Coopérateurs de Lorraine à Dijon, employé administratif chez Bégy, société européenne des bas Dim, etc... De toutes ces années, la Guinée est restée présente en moi et l'exil que je m'étais imposé a lourdement pesé par moments. Mais à constater d'année en année et rétrospectivement la barbarie et le nazisme tropical qui s'étaient abattus sur notre pays et à dénombrer le dénombrer les copains décimés par la fureur révolutionnaire, je ne pouvais qu'être conforté dans mon choix d'être resté en France. J'ai souvent pensé à tous ceux de ma génération des enseignements secondaire et supérieur, à tous ceux des générations d'immédiatement avant ou après la mienne, je vous assure qu'à l'échelle de l'intelligentsia guinéenne, la destruction de vies humaines a été énorme. Tous ces disparus étaient rentrés joyeusement pour servir le pays. A quoi leur mort a servi ? D'être morts innocents et pour rien, est-ce ce que certains (y compris des jeunes) appellent « qu'il fallait rentrer pour servir ». Je me demande souvent si ceux qui louent et encore aujourd'hui, le régime sanguinaire qui a tué tant de Guinéens, ont en eux une once d'humanité. Il se trouve parmi ces pauvres créatures, des individus qui avaient l'enfer de Guinée pour des cieux plus cléments et n'y sont revenus qu'après que le dragon ait été terrassé en 1984 par la divine Providence. D'autres ignominies ont été commises après cette date, en 1985, 1991, 2006, 2007, 2009 et encore après. Et quand on entend, des gens qui veulent réconcilier et ne parler que de pardon pour escamoter toutes ces années de braises et de sang afin de conforter leur situation politique, on se dit qu'on n'a pas en face de vrais hommes d'État. A l'heure actuelle (novembre 2011), se tient au Cambodge le procès des Khmers rouges de Pol Pot chassés du pouvoir en 1979. Les survivants du génocide cambodgien, aujourd'hui des octogénaires, Khieu Samphan, Ieng Sary, et Nuon Chea sont devant la justice à Phnom Penh. La voisine Côte d'Ivoire vient d'envoyer Laurent Gbagbo à la Cour pénale internationale (CPI) à La Haye, où il est incarcéré au centre de détention de cette cour, depuis le 30 novembre 2011. En Libye, à peine le régime de Kadhafi renversé, que des barons du régime comme Séïf el Islam Kadhafi, Abdallah Senoussi, sont pratiquement aux mains de la justice. En Guinée, les délices du pouvoir font fermer les yeux des pouvoirs publics sur ce qui pourrait être salutaire pour la nation guinéenne. Sommes-nous entrés dans l'Histoire ?
Au rappel du tableau d'ignominies commises en Guinée, je n'éprouve aucun regret de n'avoir pas servi les régimes de dictatures sauvages qui ont régenté le pays. Tout en ayant souffert d'avoir assisté, impuissant, à la destruction de la Guinée, j'ai remercié Dieu de m'avoir évité de participer aux ignominies que les Guinéens ont subies et contre lesquelles je n'aurai pu rien faire. Qui est rentré de l'extérieur et a réalisé, jusqu'ici, quelque chose de mémorable ? Je n'en connais pas. En effet ce qui ce serait probablement passé si j'étais retourné en Guinée est que j'aurais soit été victime du pogroms contre les intellectuels, soit que je n'aurais sûrement pas pu changer le cours des choses, je me répète, soit enfin que d'une manière ou d'une autre j'aurais été obligé, sous la Première République, de participer ou d'approuver dans le cadre de comités du Parti, les condamnations de nombreuses victimes innocentes du PDG. Et sous Lansana Conté, l'ethno stratégie dans la gouvernance a joué à plein, à un moment donné. C'est en considération de ce dernier point que l'exil m'a paru comme une solution de salut. Quand j'entends certains intellectuels dire aujourd'hui qu'au lieu de l'exil on aurait bien pu rester en Guinée et se battre au regard de la situation actuelle, je me dis voilà le genre de raisonnement des plus irréalistes. C'est la position d'intellectuels qui ont toujours dessiné des cartes de champs de bataille en étant loin, très loin de ces champs de bataille. De ma génération et même d'avant ou d'après, des compatriotes ont tenu ce raisonnement d'être à l'intérieur du pays pour pouvoir contribuer au changement. Avec courage certains sont retournés dans cette optique pour finir leurs jours au Camp Boiro ou en sortir physiquement et moralement diminués. Après le Camp Boiro, sous l'ère du « multipartisme » des dirigeants de partis de l'opposition ont été constamment menacés ou même emprisonnés pour complot, comme ce fut le cas de feu Ba Mamadou ou d'Alpha Condé. Mais même pour ce dernier qui a été appelé opposant historique, qu'a-t-il changé concrètement, tout seul à la manière de gouverner de Conté jusqu'à sa disparition ? On sait que la légalisation du multipartisme a été obtenue par l'action de l'ensemble des partis d'opposition.
Il faut dire qu'au temps du Parti-État de Guinée ceux qui avaient des velléités de résistance pouvaient être dénoncés par des leurs ou par de pauvres paysans. En outre Sékou Touré lui- même sur simple « prémonition » faisait arrêter qui il voulait se débarrasser car disait-il : « j'ai au moins une qualité qu'il faut bien me reconnaître, c'est de ne jamais me laisser surprendre ». Ne pas se laisser surprendre voilà le cadre dans lequel vivaient les Guinéens et qui conduisait à l'échec de toutes velléités de résistance.
A ce sujet connaissez-vous une seule libération d'un pays africain d'une dictature sans intervention armée (par l'armée ou une rébellion en arme ?). La population guinéenne a, pendant des années, attendu une telle opportunité. La fausse sortie de 1984 n'a trompé que ceux qui ont voulu être trompés car ceux qui ont fait le coup d'État de 1984 étaient de culture et de philosophie pédégistes. Une seule indication confirme cela, de la quarantaine de coups d'État intervenus en Afrique sub-saharienne depuis les années 1960, les auteurs du coup d'Etat du 3 avril 1984 à Conakry, avaient en main les mobiles et les explications les plus solides : le renversement d'un régime de dictature des plus longs (26 ans) et des plus sanglants. D'une population estimée à cette date à 5 millions plus de 2 millions avaient fui à l'étranger. De n'avoir pas utilisé ces arguments pour légitimer leur coup montre tout de suite les limites humaines et intellectuelles des militaires sortis du moule du Parti-État de Guinée. Ces limites se sont étalées au grand jour par la suite par toutes les actions menées. La peur de juger le système de dictature du PDG ne pouvait pas éclabousser les militaires d'autant plus qu'ils ont été dans leur ensemble victimes du système, et un jugement aurait peut-être contribué à des changements de comportements hérités de l'ère du PDG. Mais au contraire, sous la houlette de Conté, ils vont poursuivre les mêmes méthodes de massacre, notamment en juillet 1985.
Les expatriés guinéens vivent constamment préoccupés par l'évolution en sens inverse du progrès de leur pays. Paradoxalement, ils sont nombreux (surtout les intellectuels) à regrouper dans des associations qui s'interdisent de faire de la politique. C'est le cas avec l'Association des Cadres et Techniciens d'Origine Guinéenne en France (ACTOG) dont vous êtes membre. Pensez-vous sincèrement qu'une telle démarche n'est pas une capitulation devant les dirigeants qui ont plongé notre pays dans le chaos économique dont les corollaires sont aujourd'hui la paupérisation avancée de nos populations et la misère généralisée ?
Le regroupement des Guinéens en associations n'est pas antinomique avec l'existence des partis politiques. Des associations guinéennes n'ont pu exister qu'en ne devenant pas des partis politiques, et d'ailleurs nombre de Guinéens dans une même association appartiennent à des partis politiques différents. Ces associations réalisent des micro- réalisations dans leurs villes ou régions d'origines. C'est à féliciter. D'autres sont plus folkloriques. Les partis politiques, surtout les principaux, font des efforts dans le contexte qui est le leur, pour la mise en place d'un État de droit, mais depuis leur mise en place au début des années 1990, ils n'ont pas encore réussi, hors des proclamations, à créer la synergie nécessaire à cet objectif. Je reviens aux associations et notamment à l'ACTOG, dont je fais partie depuis sa création en 1986. Je n'ai plus été régulier ces temps, à ses réunions. Après l'avènement de la IIème République, un Collectif des Guinéens de France a été institué en juin 1985 pour déterminer ce qui pouvait se faire en termes d'utilité sociale pour la Guinée. Des commissions furent constituées, dont la Commission de l'Éducation Nationale à laquelle j'ai participé. Cette Commission a élaboré un important document sur la réforme de l'Enseignement en Guinée. Ce document a été adressé à Yansané Sékou alors Ambassadeur de la République de Guinée auprès de l'UNESCO à Paris pour être remis à Conakry. D'autres commissions ont planché sur d'autres secteurs. C'est à la suite de ce Collectif des Guinéens de France qu'est née l'ACTOG en 1986. Son premier président a été Maligui Soumah qui, après des années d'un travail remarquable a été remplacé par Abou Katty non moins dynamique. L'ACTOG a à son actif un bilan que bien des partis politiques lui envieraient. Citons seulement son apport dans le programme du PNUD TOKTEN-GUINEE (TOKTEN = Transfert de connaissance par l'intermédiaire des nationaux expatriés) qui a consisté dans les années 1990 à l'envoi de cadres et techniciens de toutes compétences en mission de durée limitée. L'ACTOG a également réalisé des envois de matériels divers à des établissements scolaires ou de santé, etc... Enfin l'ACTOG est le lieu de rencontre des Guinéens de tous partis politiques. Et ceci s'explique tout simplement parce qu'il n'y est jamais questions d'idéologie ou d'échéances électorales, mais de la population guinéenne dans son ensemble. Pour ce qu'elle a fait, l'ACTOG n'avait pas pour but d'aider un gouvernement mais les Guinéens. C'est pourquoi, ne pas admettre que des associations guinéennes puissent exister sans se comporter en parti politique, me parait être une position de pur confort d'intellectuels. Il y a belle lurette que l'ACTOG aurait éclaté si elle s'était comportée en parti politique.
Avec cette posture, comment définissez-vous le rôle qu'un intellectuel doit avoir dans la construction de la nation, telle que la nôtre, et plus globalement le développement de l'Afrique ? Vous n'allez pas me dire on peut développer un pays sans faire de la politique ? Ce qui est vrai, mais dans nos pays émergents l'ordre politique primant, pourquoi refuser la pratique de la politique si c'est par cette voie que peut venir le progrès ?
Des partis politiques sur le champ de bataille en Guinée ne sont pas parvenus seuls encore (on en connait les raisons) à réaliser l'attente des Guinéens. Cela ne sera surement pas d'Europe ou d'Amérique qu'on peut jouer le rôle des partis politiques, mais contrairement à ce que pensent certains, les réflexions écrites sont plus que jamais nécessaires aux acteurs politiques sur le terrain. C'est sur ce terrain que le rôle des intellectuels est essentiel dans toute société et particulièrement en Guinée. C'est par le débat d'idées que l'on peut aller de l'avant, surtout sur le continent africain où a fleuri toute une gamme de dictatures. Mais les dictateurs laissent-ils les intellectuels s'exprimer librement ?... Ce n'est pas facile car les cerbères du régime sont comme toujours des hommes sans aucune vision d'avenir. Il faut donc que les intellectuels guinéens imaginent des actions qui dynamitent la tyrannie de l'intérieur, c'est-à-dire des écrits sans haine et sans crainte qui font plus de dégâts qu'un réquisitoire ou qu'une protestation des organisations internationales. Malheureusement en Guinée comme dans le reste de l'Afrique subsaharienne on lit peu, aussi sans aller dans le sens de la thèse depuis longtemps abandonnée de l'auteur de « La trahison des Clercs », qui traitant des rapports de la politique avec la vie de l'esprit ne considère pas que les intellectuels doivent s'occuper de politique, il ne faut tout de même pas exagérer le rôle des intellectuels en considération de l'état du développement économique, social, culturel, et sanitaire de la Guinée d'aujourd'hui. Mais dans les chancelleries et à l'extérieur du pays, les écrits, notamment sur sites internet, ont pris une influence qu'on n'imagine pas encore suffisamment. Des débats d'idées utiles mais en référence avec l'état sus-indiqué de la Guinée et non à l'attrait des formules toutes faites. Cette approche ne constituerait pas une attitude capitularde mais un « investissement » pour le futur guinéen. Enfin, quelques mots encore sur les intellectuels africains en général, et guinéens en particulier. Malgré les maux qui assaillent la Guinée et l'Afrique dans son ensemble, il en est un dont on parle peu. C'est celui de la manie des titres ronflants même ci ceux-ci ne recouvrent pas une réalité concrète. Mais, il n'est pas superflu d'en parler ici, car ceux, et ils sont nombreux, qui ont contracté cette manie de s'affubler de titres divers (universitaires ou autres) pour occuper le terrain et ne rien faire d'autre sont légions. Si je soulève cette question des titres (universitaires notamment) ce n'est pas, loin s'en faut, de ne pas reconnaitre des titres chèrement acquis, pour un grand nombre, après des efforts louables et sur de longues années. Ce que je soulève ici, c'est la manie de la « diplômanie », la recherche frénétique des diplômes sans souci particulier du contenu censé traduire un niveau de formation donné. La maladie de la « diplômanie » est d'autant plus grave pour l'évolution des pays africains qu'un nombre toujours grand d'individus ignorants, et par conséquent sans aucune compétence, s'abritent derrière des titres surfaits, au lieu de rechercher une efficacité en termes d'utilité sociale. Il ne s'agit pas dans ce propos des seuls titres universitaires mais d'autres titres ou appellations d'origines non contrôlées (AONC) comme l'expression « Son Excellence ». Toutes ces fariboles conduisent des individus à s'engoncer dans des attitudes peu créatrices ou l'illusion de se croire quelqu'un, ne favorise pas la propension à la créativité sociale. Aussi, il serait bon pour plus d'efficacité dans ce que l'on fait, de se débarrasser de titres ronflants qui sont sans signification pour un grand nombre de nos compatriotes. En effet, ils nous entravent dans la vie quotidienne du fait que de nombreuses tâches socialement utiles, paraissent indignes d'être accomplies par ceux que de tels titres placent si haut. Or, ces titres ne devraient être au mieux que des indicateurs de niveaux de formation ou encore de qualification professionnelle. Se grimer de titres mystificateurs est une délectation dans laquelle sont tombés beaucoup d'intellectuels africains, et qui contraste avec l'évolution (encore toujours) pour le moins marginale du continent. Devant une telle évolution, plus d'humilité et de travail aurait du être le comportement observé, mais hélas le simple port du titre de docteur, ce nec plus ultra de l'accomplissement de bien de nos compatriotes, est devenu un phénomène social non contestable. L'imposition de ce titre est si obsédante qu'il est employé même dans la correspondance privée voire familiale. C'est navrant.
Quant aux Excellences, il n'est pas de Ministres, d'Ambassadeurs ou même de Secrétaires d'État dans un grand nombre d'États africains, qui ne considèrent que comme un manquement grave qu'on s'adresse à eux sans ajouter l'incontournable « Son Excellence ». Or, comme le dit le Petit dictionnaire Larousse : « Excellence : qualité de ce qui est excellent » mais ce n'est pas cette qualité qui a été la qualité dominante de nombreux gouvernants dans divers États africains depuis 50 ans. Pourquoi donc cette recherche frénétique de titres des uns et des autres ? S'agit-il de l'effet de la simple magie des mots comme le pensent certains ? Ou alors le simple fait de se parer de titres grandiloquents à défaut d'avoir prise sur les choses, serait-il réconfortant socialement pour les intéressés ? Toujours est-il que la manie des titres surfaits est, encore aujourd'hui, l'une des marques frappantes de sous-développement du continent africain. Ceci est si caractéristique de la mentalité de ce temps, qu'on a vu naguère des chefs d'États africains qui n'avaient guère plus du niveau d'éducation primaire s'affubler du titre de docteur. Il en fut ainsi de l'ancien président libérien, l'ex sergent-chef Samuel Kanyon Doe auquel avant son assassinat en 1990, on ne s'adressait que par « Son Excellence Docteur Doe ». De même l'ancien président de Sao-Tomé et Principe, comptable de profession était devenu « Docteur Manuel Pinto da Costa, chef de l'État». Encore aujourd'hui, cette tentation à l'enflure verbale existe chez d'autres comme le Président gambien Yahya Jammeh. Il s'agit certes là de caricatures extrêmes, mais la même soif de titres brûle bien des Africains. Or, il faut que l'on prenne conscience que pour l'Afrique ce ne sera pas seulement le port de titres alambiqués qui fera avancer les choses. Tant que les nombreux intellectuels et docteurs n'auront pas présenté un tant soit peu de réalisations au monde comme le font les asiatiques, ils ne pourront pas épargner à l'Afrique sa marginalisation croissante et les titres de pacotille dont certains se délectent n'en mettront que plus en relief la médiocrité ambiante de certaines élites africaines.
A suivre…
Propos recueillis par Adjidjatou Barry Baud
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