Moro Amara Camara Samedi, 22 Février 2014 21:31
Une épidémie de rougeole sévit actuellement en Guinée. En sept semaines, 2157 cas, dont 6 décès, ont été enregistrés dans 30 districts sanitaires sur 38 que compte le pays. Les districts n’ayant pas encore notifié de cas sont : Kouroussa, Gaoual, Koundara, Faranah, Dinguiraye, Guéckédou, Lola et Macenta. Ces statistiques ont été communiquées par le chef de division Prévention et lutte contre la maladie du ministère de la Santé, le Dr Sakoba Kéita lors d’un entretien qu’il nous a accordé.
L’Indépendant : Depuis quelques semaines, une épidémie de rougeole sévit en Guinée. A ce jour, quel est le niveau d’évolution de cette épidémie ?
Dr Sakoba Kéita : Effectivement cela fait quelques mois que nous gérons une épidémie de rougeole qui a déjà touché 2157 personnes parmi lesquelles nous avons enregistré 6 décès. Cette épidémie est survenue dans 25 préfectures. Mais pour le moment, il n’y en a que 15 qui ont atteint un seuil ayant dépassé le seuil épidémique recommandé. Il faut rappeler que ce chiffre de 2157 cas correspond au nombre de personnes touchées depuis le début de cette année. Presque toutes les préfectures ont notifié des cas. Il y a actuellement 30 sur 38 communes urbaines ou districts. On a donc organisé la vaccination dans 15 préfectures notamment dans celles de la Basse Guinée où on a Boké, Boffa, Fria, Coyah, Conakry, Dubréka, Forécariah.
Pourquoi cette campagne de vaccination n’est-elle pas élargie aux 15 autres préfectures touchées ?
Non, ce n’est pas d’abord parce que nous n’avons pas de vaccins pour ces 15 préfectures en plus, on n’y a pas encore déclaré d’épidémie. Parmi les autres 15 préfectures touchées, il y en a 5 qui, probablement, vont être en épidémie en ce mois de février et que nous sommes en train de planifier. C’est le cas par exemple de Kindia, Dabola…
A ce rythme avec une telle planification, est-ce que vous ne pensez pas que cela ne pourrait favoriser la propagation de la maladie à presque toute l’étendue du pays ?
Pour le moment, nous pensons que tout le pays va notifier des cas à cause du mouvement des personnes. Mais nous cherchons non seulement à limiter l’ampleur de la maladie mais aussi à l’étouffer à certaines préfectures par des campagnes, pas des campagnes généralisées mais par des vaccinations de cerclage dans les préfectures les moins touchées. C’est-à-dire qu’on va vacciner les enfants au fil des cas.
Pour beaucoup de personnes, la rougeole est une maladie qui était censée être sous contrôle en Guinée. A votre avis, pourquoi cette maladie surgit-elle aussi subitement aujourd’hui et dans une telle proportion ?
Bon, il faut savoir que sur le plan mondial, la rougeole est une maladie qui est loin d’être éradiquée. En Guinée, de façon particulière depuis 26 ans maintenant, il y a un programme élargi de vaccination qui vaccine les enfants ayant 9 mois contre la rougeole. Mais c’est ce programme qui de façon générale, a certaines difficultés. Bref, les difficultés de contrôle de cette maladie se résument en ceci : premièrement, le vaccin anti rougeole n’est efficace qu’à 85%. Je veux dire que si on vaccine 100 enfants, il y en a 15% d’emblée qui ne seront pas protégés. Donc par effet de cumul après les vaccinations, ce nombre peut devenir important. Deuxièmement, il y a beaucoup de nos sœurs qui ne suivent pas leur calendrier vaccinal après l’accouchement de leurs enfants. Ce qui fait aussi que ce nombre de gens non vaccinés, grossit et en même temps, nous avons des problèmes de couverture en termes de centre de santé de nos communes. Par exemple la commune de Ratoma n’a que 9 centres de santé, pour toute la population, qui vaccinent et celle de Matam n’a que 3 ou 4 centres de santé. Voyez-vous, la ville de Conakry est insuffisamment couverte par les centres de santé. C’est ce qui explique un peu le fait que les communes les plus peuplées ont été les foyers de déclenchement de cette rougeole. Les autres préfectures à travers les mouvements des gens, ont reçu des malades qui sont venus contaminer des sujets à leur endroit. C’est vrai que le service de santé aussi a quelques dysfonctionnements du point de vue couverture en matériels de vaccination et même parfois, il y a eu des petites ruptures par-ci et par-là. Sans compter que l’année écoulée a été une année spéciale pour nous à cause des troubles sociopolitiques. Des troubles qui ont contribué aussi à augmenter le nombre d’absents au rendez-vous parmi les parents qui devraient recevoir leur vaccin. Voici en gros ce que je peux dire comme causes ou facteurs ayant contribué à l’éclosion de cette maladie, et que nous nous connaissons déjà, qui survient déjà en Guinée chaque trois ans. Je vous rappelle que la dernière grande épidémie de rougeole en Guinée a lieu en 2009. Donc, comme il n’y a pas eu d’autres épidémies, nous nous attendions à une flambée dans ces temps-ci parce que le cycle est de chaque trois ans dans notre pays. Mais nous pensons que si nous avions anticipé un peu sur une campagne préventive, nous aurions pu changer cette tendance évolutive.
Donc les sentiments de doute sur l’efficacité du vaccin ne sont donc pas un facteur essentiel dans cette flambée de la rougeole ?
Non. Je préfère protéger 85% de nos enfants au lieu de zéro pourcent. Donc, nous devons faire avec cette efficacité. Pour corriger cette efficacité, nous demandons aux femmes qui ne maîtrisent pas le passage de leurs enfants… parce que si on vaccine ton enfant avant l’âge d’un an, à 9 mois comme il est prescrit, il faudra reprendre la vaccination après un an. Parce que l’enfant a besoin d’une dose supplémentaire. Sinon l’immunité de l’enfant ne sera pas parfaite et donc il reste exposé à la survenue de la rougeole. Ce qui explique même la survenue de l’épidémie de rougeole en Angleterre l’année dernière. Ils ont eu 808 cas de rougeole et la France en a eu en 2011. Pourtant, ces pays ont suffisamment de moyens pour pouvoir contrôler cette maladie. Ce qui veut dire que cette insuffisance de capacité du vaccin influence la survenue de cette maladie dans les différents pays.
Cette campagne de vaccination est lancée depuis quelques jours. Dites-nous quelles sont les difficultés que vous rencontrez au cours de cette opération ?
En termes de difficultés, c’est d’abord la mobilisation des populations vers les sites et on a eu une difficulté majeure en termes de communication. C’est qu’on n’a pas, avec l’urgence qui s’est posée, suffisamment passé l’information autour de cette campagne auprès des populations. Ce qui fait que les populations ne savaient pas forcément où se rendre et avec les mobilités de nos équipes. Mais qu’à cela ne tienne, ceci a pu être corrigé au cours des 48 heures écoulées. Nous pensons que dans les prochains jours, ceci ne va pas constituer une difficulté majeure. Du reste, on a reçu suffisamment de vaccins pour couvrir les besoins surtout des 15 préfectures et que nous pourrons éventuellement vacciner dans 5 autres préfectures avec les stocks dont nous disposons actuellement.
Donc, il y a suffisamment de vaccins pour répondre aux besoins de toutes les préfectures exposées à cette épidémie ?
Affirmatif.
Est-ce qu’il y a une autre possibilité outre la vaccination pour les enfants d’éviter la rougeole ?
C’est pratiquement impossible d’éviter la rougeole. Car, elle se transmet par voie aérienne et un enfant malade peut émettre des milliards de virus de la rougeole et tout autre enfant sain qui le respire, devient un enfant susceptible de développer sa maladie. C’est pour cela que la vaccination est le seul remède efficace et même pour la prise en charge des cas, il n’y a pas de médicaments ici qui tuent le virus de la rougeole. Ce que nous faisons, c’est procéder à des traitements pour soulager l’enfant et pour éviter les complications qui peuvent être irréversibles.
Quel appel lancez-vous aujourd’hui à tant l’endroit des populations, de vos partenaires que des autorités du pays ?
Pour finir, je demande à toute la population de se donner la main pour qu’ensemble nous puissions contrôler cette maladie qui peut avoir des complications très graves et même irréversibles sur nos enfants. Donc, les points de vaccination vont continuer la vaccination jusqu’à ce qu’on se rende compte que tous les enfants de 6 mois à 10 ans sont complètement couverts. Auprès des autorités et partenaires, nous disons que nous avons pris une épidémie en ses débuts et que nous ne savons pas encore le nombre de districts qui vont être en épidémie d’ici la fin de cette période. Donc, nous nous préparons à vacciner dans les autres districts qui vont être touchés par cette épidémie. Nous pensons être à mi-chemin et nous nous préparons à affronter la même situation dans les autres localités qui vont commencer au mois de mars. A la presse, nous demandons d’appuyer les efforts du ministère de la Santé dans la sensibilisation de la population et leur faire connaître les efforts fournis par les partenaires et l’Etat pour pouvoir prendre en charge leurs enfants atteints de rougeole gratuitement et vacciner aussi gratuitement tous les enfants en bonne santé.
Entretien réalisé par Camara Moro Amara
L’indépendant, partenaire de GuineeActu