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Thierno Moussa Diallo : « le président Alpha doit mettre de l’eau dans son vin... »

Boubacar Binany Bah et Abdoul Aliou Baldé  Jeudi, 20 Février 2014 21:27

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DIALLO_Thierno_Moussa_01Lors de cet entretien qu’il nous a accordé au téléphone depuis Bruxelles où il vit depuis quelques années, Thierno Moussa Diallo, ancien secrétaire fédéral UPR du Benelux, parle de la gestion actuelle du pays, des raisons de son départ de l’UPR et d’une possible candidature unique de l’opposition en 2015.

Le Démocrate : Quel regard portez-vous sur la gestion économique du président Alpha Condé après 3 ans au pouvoir ?

Thierno Moussa Diallo : Pour le développement d’un pays, l’économie et la politique sont intimement liées pour ne pas dire indissociables. Certes, des acquis économiques sont à noter à l’actif de la gouvernance Condé, dont entre autres l’obtention du PPTE, le rétablissement de la pleine coopération avec l’UE, l’effacement de certaines dettes, le démarrage des travaux du barrage de Kaléta, la fixation d’un salaire minimum garanti, la mise à disposition des intrants agricoles... Cependant, on ne peut passer sous silence la violence qui a caractérisé ces 3 ans de pouvoir. Les manifestations de l’opposition réprimées dans le sang, plus de 53 morts par balles, les horribles massacres de Zogota, les assassinats ciblés de certaines personnalités haut placées, Mme Boiro pour ne citer qu’elle, la vindicte populaire à Kankan contre des gendarmes, une insécurité généralisée et enfin des communautés qui jadis vivaient en totale harmonie, opposées les unes aux autres. Ce sont des faits si graves, qu’aucune action économique ne peut les compenser. Pour moi, c’est un échec personnel de M. Alpha Condé, opposant de longue date et professeur de droit de surcroît, d’avoir ce sombre tableau dans son mandat. Il aurait dû s’atteler à rassembler son peuple en consolidant le tissu social. Mais hélas ! N’est pas Mandela qui veut. Maintenant que l’Assemblée nationale est installée et disposant d’une majorité relative, la transition étant complètement clôturée, le président Alpha Condé doit se débarrasser de son esprit partisan et divisionniste à la seule vocation électoraliste, pour regarder la Guinée comme un ensemble indivisible.


Avez-vous des propositions d’ordre économique et politique ?

En effet, lorsqu’on aime son pays, quel que soit le régime en place, il est de notre devoir de nous constituer en force de proposition et de rempart contre toutes les dérives. Sur le plan économique, bien que n’ayant pas l’ensemble des paramètres de l’économie nationale, je pense que les efforts doivent être portés davantage sur les infrastructures de base (routes, chemin de fer...), indispensables à tout développement ; sur un enseignement professionnel qualifiant pour permettre justement à la jeunesse guinéenne d’être la principale source de main-d’œuvre pour la réalisation de ces infrastructures de base ; sur la mise en place d’un service d’aide administrative et financière plus efficace, pour orienter, guider et conseiller les futurs entrepreneurs indépendants. Les petites et moyennes entreprises doivent être soutenues puisqu’elles sont des pourvoyeuses d’emplois locaux. La lutte sans merci contre la corruption et l’impunité constitue une condition première pour l’instauration de toute bonne gouvernance. Sur le plan politique, une véritable séparation des trois pouvoirs (législatif, exécutif et judiciaire) s’impose en Guinée. La loi doit être la même pour tous et appliquée avec rigueur. Le respect des institutions doit primer sur tout, car les hommes partent mais les institutions demeurent. Enfin, pour atténuer les frustrations, les plaies ouvertes depuis plus d’un demi-siècle, une Conférence nationale est plus qu’une nécessité. Les Guinéens ne se parlent plus entre eux. Tout tourne autour des notions de communautés, d’ethnies ou de régions. Le temps est venu pour lancer cette Conférence nationale, pour qu’ensemble nous trouvions la force de reconnaître nos erreurs et fautes du passé, de nous pardonner et de nous tourner résolument vers l’avenir.


Du côté de l’opposition, il y a des bisbilles. Qu’en pensez-vous et quel regard portez-vous sur une éventuelle candidature unique de l’opposition en 2015 ?

Vous savez, dans chaque organisation humaine, il peut y avoir des divergences de vue, des bisbilles comme vous dites. Mais l’essentiel c’est de garder toujours le regard vers l’objectif commun : faire de la Guinée une nation démocratique où règnent la liberté, l’État de droit et la paix. A cet objectif ultime, toutes considérations personnelles me semblent puériles. Si l’opposition, qui a pu remporter les 5 communes de la capitale aux dernières législatives (c’est un signal fort) en étant unie, en tire les leçons, la candidature unique franche et sincère peut constituer une véritable alternative pour 2015 qui, je l’espère, sortira notre pays de la misère due à la mal gouvernance et aux clivages qui freinent tout. Pour le reste, n’étant pas membre (rires), en tout cas pour l’instant, d’aucun parti guinéen, je me réserve le droit de m’exprimer sur leur fonctionnement en interne.


Récemment vous avez démissionné de l’UPR. Quelles sont les raisons de ce départ ?

J’ai quitté l’UPR parce que la direction nationale de ce parti et en premier, le président Ousmane Bah, une fois associés à la gestion du pouvoir depuis l’élection du Pr Alpha Condé en 2010, se sont assis sur toutes les valeurs qui, jadis, étaient les fondements et la fierté de ce parti. Parmi ces valeurs on peut énumérer : la défense de la liberté de chaque Guinéen quelle que soit son appartenance politique ; la non compromission à tout acte portant atteinte à l’Etat de droit et la lutte sans merci pour la bonne gouvernance. Lorsque des manifestations pacifiques sont réprimées dans le sang, entraînant des milliers de blessés et des pertes en vies humaines par balle, un parti comme l’UPR, qui a lutté pendant près d’un quart de siècle, ne peut cautionner cela. J’ai essayé d’alerter la direction du parti sur la nécessite de préserver l’âme de l’UPR : son héritage historique, l’ensemble des valeurs prônées par son président fondateur, feu Siradiou. En 2011 déjà, une importante réunion s’est tenue à Bruxelles et une résolution avait été adressée au bureau exécutif national de l’UPR, puis pratiquement tous les 3 mois, un courrier leur est envoyé par la coordination UPR Europe, jusqu’en mai 2013 où les trois importantes fédérations d’Europe (Benelux, France et Allemagne) plus celle du Canada, ont demandé purement et simplement la tenue d’un congrès et le départ d’Ousmane Bah de la tête du parti. Vous conviendrez avec moi que nous avons fait tout ce que nous pouvions pour sauver cette grande formation politique qui, aujourd’hui, par la faute d’Ousmane Bah, n’est que l’ombre d’elle-même. Devant le refus systématique de la direction nationale de tenir une assise de l’UPR, j’ai rendu ma démission le 23 décembre 2013. Cependant, il est très instructif de constater qu’Ousmane Bah, qui a laissé mourir l’UPR pour des postes gouvernementaux, se retrouve aujourd’hui avec un parti qui n’existe que de nom et en même temps en bisbilles (rires) avec son principal allié de 2010. A méditer.


Après votre démission de l’UPR, pouvons-nous savoir aujourd’hui quelles sont vos relations avec des partis politiques qui voudraient bien vous compter dans leurs rangs ?

Oui ! Effectivement, à la publication de ma lettre de démission, beaucoup de responsables politiques de tout bord et des amis avec lesquels j’ai eu à travailler dans des plateformes communes de revendications, m’ont témoigné leur soutien et leur sympathie. Car vous savez, quelle qu’en soit la raison, démissionner d’un parti politique auquel on a consacré plus de 15 ans de sa vie n’est pas chose aisée. Comme on dit, dans les décisions ultimes, on est souvent seul. C’est bienheureux d’avoir autant d’amis qui vous soutiennent dans l’épreuve. Après ce formidable élan de soutien, j’ai été approché par des responsables politiques et non des moindres, pour un éventuel rapprochement, voire une adhésion dans leurs formations politiques. Les discussions sont ouvertes et se poursuivent principalement avec trois partis. Le choix et l’adhésion politiques doivent intégrer plusieurs paramètres : l’idéologie, le projet proposé au peuple de Guinée, la dynamique des équipes en place et le caractère rassembleur véhiculé par le parti. Je suis un militant de conviction et d’action. Ce qui suppose qu’une décision aussi engageante que celle d’adhérer à un parti politique guinéen nécessite un temps de réflexion. Pour l’instant, j’observe, je consulte mais je n’ai pas encore arrêté une décision. Cependant, elle ne saurait tarder. C’est promis. Vous en aurez l’exclusivité. C’est l’occasion pour moi de dire sincèrement merci à tous les acteurs politiques de premier plan en Guinée, pour la marque d’estime et de confiance qu’ils placent en ma modeste personne. J’en suis honoré et cela me pousse à plus d’engagement et de détermination pour la défense des causes justes.


Et du côté de la mouvance présidentielle où l’on affirme dans les couloirs une négociation en vue ?

Rires...... J’ai beaucoup d’amis dans les partis politiques guinéens et c’est tout naturel que chacun d’eux estime pouvoir me recruter pour sa propre formation politique. C’est de bonne guerre. Cependant, je vous rappelle que j’ai démissionné d’un parti, membre de la mouvance actuelle.


Votre mot de la fin ?

Mon mot de la fin, je le réserve à cette jeunesse de Guinée, qui représente plus de la moitié de la population guinéenne, qui cependant, ne pèse pas lourd sur les décisions nationales. Il est grand temps qu’on s’organise autrement. Nous devons porter des projets viables de développement et mettre nos forces en synergie pour rechercher les sources de financement nécessaires pour leur réalisation. Cela aura pour effet un double impact : les ONG et associations ainsi créés, à l’image de l’AIDSE Gaoual, seront à la fois source d’emplois pour les jeunes et moteurs de développement local. Aussi, la jeunesse guinéenne doit s’intégrer solidement dans les structures de la société civile pour être entendus et servir de rempart à toute forme de dérive qui menacerait la cohésion nationale, d’où qu’elle vienne. Car l’avenir est à la jeunesse et à elle de le préparer dès maintenant.


Interview réalisée par Boubacar Binany Bah et Abdoul Aliou Baldé
Le Démocrate, partenaire de GuineeActu


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