Abdoulaye Bah Lundi, 09 Septembre 2013 16:30
« Je n'ai aucun conseil à donner au gouvernement actuel parce qu'il n'écoute pas les conseils. Ce n'est pas moi seul qui le dis, mais tous ceux qui disent la vérité. Le grand défaut du Guinéen, on ne veut pas des hommes compétents, intègres et patriotes. Partout ailleurs, on cherche des cerveaux. Ici au contraire, on les écrase. Si on ne les supprime pas, ils sont mis à la touche. »
Telle est l’annonce de Tchalla Gobaye, l’ancien compagnon de l’indépendance qui a été au contact du premier président de la Guinée indépendante, Ahmed Sékou Touré, en 1962. Aujourd’hui, il passe sa retraite dans un bâtiment délabré à Labé. Entretien !
Guinéenews© : Présentez-vous ?
Tchalla Gobaye : Je suis originaire de Youkounkou, aujourd'hui sous-préfecture de Koundara. Je suis marié par trois fois. Chaque fois qu'une de mes épouses décède, j'épouse une autre. J'ai quinze enfants grâce à Dieu. Huit sont décédés, sept sont vivants. Les uns sont à Koundara, deux parmi eux sont des enseignants, et les autres à Conakry.
Que faites-vous actuellement ?
Je suis à la retraite depuis 1988 mais grâce à Dieu, je lis et j'écris les mémoires que je dois laisser à la jeune génération. En ma qualité d’enseignant, j’ai formé beaucoup de cadres voire des milliers et des milliers d'élèves. Et je ne m'en vante pas.
Comment faites-vous pour manger ?
Je suis seul ici, le préfet Mamadou Lamarana Diallo me prend en charge, c’est mon fils. Il est né dans mes mains à Koubia où j’ai fait trois ans en qualité d’enseignant.
Quelle est votre occupation quotidienne ?
Actuellement, je lis et j'écris mes mémoires. Voilà mon programme. Je me lève tôt le matin comme d'habitude depuis que j'étais enseignant. Je me couche tôt pour me lever tôt. C'est ce que la médecine nous recommande : donc, dormir tôt et se lever tôt.
Mais vous avez l'air solide et en forme ?
Vous êtes la troisième personne à me faire cette remarque. L’ancien gouverneur de Labé, Alkhaly Fofana de Forécariah. Je lui téléphone, il me dit que j’ai la voix d’un jeune. J’ai répondu : grâce à Dieu. Après, je téléphone à ma fille, Ramatoulaye Gobaye. Elle me dit, papa, mais tu es encore vigoureux. Je lui ai répondu : Dieu est très grand.
Quel est votre secret ?
On me le demande toujours. Mais il y a un seul secret au monde entier, c'est d'avoir le cœur propre. Deux, faire le bien autant que possible, toujours le bien et pas le mal. Trois, n'être jamais contre quelqu'un. Moi, je ne suis l'ennemi de personne. J'ai plusieurs ennemis mais je ne suis l'ennemi de personne. Je n'en veux à personne. Je ne connais pas le racisme, ni l'ethnocentrisme. Je ne connais que l'être humain tout court, qu'il soit noir, blanc, jaune ou rouge. Nous sommes tous descendants d'Adam.
L’autre secret, est de ne jamais avoir peur de travailler. A mon âge, je fends le bois. Comme à l’école, je faisais faire la gymnastique, je pratique aujourd’hui le sport à ma façon. Un proverbe ne dit-il pas : un esprit sain dans un corps sain ? Et la médecine recommande de faire cinq kilomètres à pied chaque jour. Vous ne me verrez jamais sur une moto ou une voiture, je fais tout à pied parce que le sport maintient le corps en bonne santé. Et enfin, ne pas exagérer avec le manger car le gourmand creuse sa tombe avec ses dents.
Les dirigeants de la Guinée vous rendent-ils visite ?
Non, en Afrique et en Guinée particulièrement, les anciens sont ignorés. Le maire, le préfet, le gouverneur, pensez-vous qu'ils me fréquentent ? A plus forte raison un chef d'État ? Peut-être au Sénégal, au Mali ou en Côte d'Ivoire oui, mais en Guinée, les anciens membres du PDG, les anciens compagnons de l'indépendance sont oubliés et ignorés. Ils n'ont même pas la pension. Pourtant, partout où il y a la médaille, la pension est à côté. En Guinée, les anciens compagnons de l'indépendance n'ont pas de pension.
Et cela vous fait vraiment mal ?
Non, parce que je n'ai pas fait cela pour que la nation soit reconnaissante envers moi mais pour que Dieu me récompense et il m'a récompensé : longévité, santé et beaucoup d'enfants. Que demanderais-je de plus ?
Le luxe peut-être ?
Longévité, santé et beaucoup d'enfants, cela ne me rend-il pas heureux ? Moi, Tchalla, je vais vouloir quel luxe encore ? Dieu m'a comblé de tout, je le remercie de tout mon cœur.
Avez-vous une expérience en politique ?
Depuis l’école secondaire, élève, je faisais déjà de la politique de 1945 à 1948 parce que nous lisions les journaux et nous imitions nos maitres qui étaient Yacine Diallo, puis Mamba Sano, qui furent tous deux députés. Nous étions pour les partis progressistes.
On dit que vous avez été candidat contre Ahmed Sékou Touré ?
Je n’ai pas été candidat contre Sékou Touré. Ce sont des histoires. Je ne l’ai jamais été. Mais c’est le peuple qui m’avait choisi au sixième congrès en décembre 1962 pour l’élection au bureau politique national. J’ai été élu à ce niveau. Nous étions au nombre de trois : Tchalla Gobaye, Sambé Safey à Labé et Petit Diop à Mamou. Mais ils ont fait le truquage électoral pour nous éliminer. Donc, je n’étais pas contre Sékou Touré. C’est le peuple qui m’avait choisi. On dit aussi que j’ai été candidat pour être président de la République contre Sékou Touré, ceci est également faux. Mais comme c’est la légende, je ne nie pas. Mais ce n’est pas vrai.
Et on dit enfin que c’est moi qui ai attribué le titre de responsable suprême de la révolution à Sékou Touré. Là aussi, c’est la légende, je ne le nie pas. Mais la vérité est que Béhanzin, professeur de mathématiques dahoméen qui aimait beaucoup Sékou Touré, Chérif Nabaniou plus un Nigérien, Maiga Taller, sont les trois qui avaient organisé l’élection du responsable suprême de la Révolution pour qu’il soit au-dessus de tous les membres du BPN. Pour la simple raison que son jeune frère Ismaël Touré minimisait beaucoup Sékou Touré. Ils n’étaient jamais d’accord.
Donc, ce n’est pas Tchalla Gobaye.
Avec le recul, comment voyez-vous la politique d'aujourd'hui ?
Je n'ai aucun regard parce que notre politique est politicarde.
C'est-à-dire ?
Ce n'est pas la vraie politique. Suivons-nous le vrai chemin tracé le 28 septembre 1958 ? Est-ce le bon chemin ? Regardez les tueries qui sont en train de se faire. Au nom de qui ? Opposition et pouvoir sont en train de faire massacrer des gens inutilement, ils ne se comprennent pas. Au lieu de se mettre au-dessus de la mêlée, ils font des bêtises.
A qui la faute ?
A tout le monde, le peuple lui-même ne fait que suivre. La violence ne règle pas tout, il y a d'autres moyens de faire. Le peuple doit être capable de dire aux deux parties d'arrêter parce qu'ells n'agissent pas au nom de l'intérêt général mais au contraire pour des intérêts personnels.
Moi, je n'ai pas eu la chance de connaitre feu le président Ahmed Sékou Touré. Qui était-il ?
Vous le connaitrez parce que je suis en train de préparer une conférence sur lui.
En attendant cette conférence, Sékou Touré était-il un héros ou un tyran comme on le dit ?
Chacun le considère comme il veut.
Mais vous au moins, vous l'avez côtoyé…
Oui, je l'ai connu, j'ai travaillé avec lui, j'ai été son compagnon.
Justement, qui était-il ?
Je ne peux pas dire qu'il était un héros ou un tyran. Pour moi, il a fait ce qu'il a pu comme tout être humain, mais les hommes ne comprennent pas. Il n'y a pas d'homme parfait sur la terre.
Chacun a des qualités et des défauts. Pour juger quelqu'un, il faut mettre en balance les défauts et les qualités. C'est de cette façon que vous saurez qui il est. Je prépare une conférence pour faire savoir qui est Sékou Touré. Et j'ai pris l'exemple d'un homme qui a combattu pour son pays et qu'on appelait tyran mais qu'un écrivain a replacé dans son vrai contexte en disant le vrai visage de tel. Moi, je vais montrer le vrai visage de Sékou Touré.
Entre la Guinée sous Sékou Touré et la Guinée sous Alpha Condé, y a-t-il eu du changement ou pas ?
Non, vous me posez une question dont vous-mêmes connaissez la réponse. On n'a pas avancé. Si on avait avancé, serait-on aujourd'hui en train de s'entre-tuer ? Tout dernièrement, à N'Zérékoré, Guerzés et Koniankés se sont entre-égorgés. A-t-on avancé avec ça ? Pour quel motif peut-on expliquer cela ? On me dit qu'il y a eu trois mille morts. Ils ont mis les cadavres dans les puits. A-t-on avancé avec cela ? Est-ce cela qu'on voulait le 28 septembre 1958 ? Je dis non !
Et si vous deviez conseiller Alpha Condé et son gouvernement, que diriez- vous ?
Je n'ai aucun conseil à leur donner…
Craignez-vous des représailles ?
Non, c'est parce qu'ils n'écoutent pas les conseils. Ils n’écoutent pas. Sinon, j'ai tout dit, en vain. Maintenant, je vais arrêter de faire des interviews puisque cela ne porte pas de fruits. Ce n'est pas moi seul mais tous ceux qui disent la vérité ; tous ceux qui sont sages. Sinon, on ne serait pas là où on est aujourd'hui. Le grand défaut de l'Africain, du Guinéen principalement, on ne veut pas des hommes capables, compétents, intègres et des patriotes. Comment peut-on avancer avec ça ? Partout ailleurs, on cherche des cerveaux. Ici au contraire, on écrase les cerveaux. Si on ne les supprime pas, ils sont mis à la touche pour de bon.
Le pouvoir est accusé de tirer les ficelles de la division ethnique à des fins électoralistes au Fouta en dressant les ex esclaves, les Roundés, contre leurs ex maitres, les Foulassos.
Le PDG a supprimé cela depuis longtemps. Depuis, il n'y a pas de Foulassos, ni de Roundés à présent. Mais comme l'histoire retient cela, et comme l'être humain est têtu, il réveille ces vieilles histoires. Sinon, le PDG a tout supprimé, les castes. Il a dit qu'il n'en veut pas.
Abdoulaye Bah
Envoyé spécial de Guinéenews© à Labé