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Cellou Dalein Diallo : « Si Bakary Fofana suit les traces de Lousény Camara, il nous trouvera sur son chemin »

Samory Keita  Jeudi, 15 Novembre 2012 11:27

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DIALLO_Cellou_Dalein_20_01Le président de l’UFDG (Union des forces démocratiques de Guinée) et chef de file de l’opposition Cellou Dalein Diallo nous a accordé un entretien. La recomposition « illégale » de la CENI, l’affaire Waymark, le vote des Guinéens de l’étranger, l’élection de Bakary Fofana comme président de la CENI, le recours de l’opposition introduit auprès de la Cour Suprême étaient au menu de cette rencontre. Entretien…

L’Indépendant : Après maintes tractations, l’opposition a obtenu à l’arraché la mise en place d’une nouvelle CENI. Peut-on parler de victoire ?

Cellou Dalein Diallo : D’abord, il faut rappeler que grâce au combat mené par l’ADP (Alliance pour la démocratie et le progrès) et le Collectif, on a obtenu l’arrêt du recensement illégal qu’avaient engagé le gouvernement et M. Lousény Camara (ancien président de la CENI). Vous vous souviendrez que sans concertation aucune, en violation flagrante des dispositions de la loi, M. Lousény Camara et le gouvernement avaient décidé de procéder à un recensement intégral. Et pour ce faire, ils avaient déployé du matériel et des agents de service sur l’ensemble du territoire, qui ont commencé le travail. Nous avons dû organiser de grandioses manifestations pour nous opposer à cette opération illégale. Ce qui nous a permis d’obtenir aux forceps l’arrêt de cette opération. Nous avions aussi demandé et obtenu la démission de Lousény. Bien entendu, cela compte tenu de son engagement indéniable en faveur du RPG (parti au pouvoir). La preuve est que le RPG vient de le récompenser pour services rendus à la CENI, en le nommant ministre. Nous avons également obtenu la recomposition paritaire de la CENI. Malheureusement, la loi qui a été adoptée n’a pas pu garantir la parité qu’on recherchait. Dans la mesure où cette loi organique qui était déjà annoncée par la constitution, a repris des dispositions de la loi 013 sur la composition de l’ancienne CENI qui, je le rappelle, était chargée de co-organiser les élections avec le ministre de l’Administration du territoire. Mais cette CENI nouvelle était seule responsable de l’organisation des élections. On n’avait pas besoin d’avoir des représentants de l’administration au sein de la CENI. Puisque les représentants du gouvernement sont aussi de la mouvance. Donc, on a obtenu une CENI au sein de laquelle la mouvance a 12 représentants, l’opposition théoriquement 10 et la société civile 3. C’est dire que la parité qu’on a recherchée n’a pas été obtenue. Le CNT (Conseil national de transition) qui devrait régler le problème n’a pas voulu comprendre nos revendications. Sinon au Burkina, par exemple, c’est une CENI politique composée de 5 membres de l’opposition, 5 membres de la mouvance et 5 membres de la société civile. Donc avec une CENI politique, on pouvait maintenir la parité. Malheureusement, le pouvoir, en influençant le CNT, a réussi à se faire octroyer 12 représentants alors que l’opposition n’avait théoriquement que 10. Car, lorsque nous avons déposé notre liste de 10, M. Alpha Condé a décidé d’octroyer une place à Jean Marie Doré. C’est tout à fait légitime. Il est opposant historique, mais il aurait dû prendre le représentant de Jean Marie dans son propre quota. Puisque lui déjà, il avait 12. Mais il a estimé qu’il faut amputer encore la part réservée à l’opposition. C’est pourquoi, on a protesté, parce que Jean Marie ne s’est jamais réclamé de l’opposition. Si M. Alpha Condé voulait donner vraiment un poste, il aurait dû prendre sur le quota qui lui revient en tant que chef de la mouvance. Donc il faut dire que la victoire apparente qu’on a eue en tant qu’opposition, a été fortement atténuée par cette manœuvre utilisée par le gouvernement pour s’octroyer déjà une majorité au sein de la CENI. Surtout que les dispositions de la loi organique donnent tout le pouvoir à la mouvance, d’autant que les décisions sont prises à la majorité simple. Mieux, le pouvoir a la capacité d’influencer le choix des représentants de la société civile. Ce qu’il n’a d’ailleurs pas manqué de faire. Vous le savez, au moins 2 sur les 3 représentants de cette société civile ont été choisis avec l’accord du pouvoir ? Or la loi dit que les décisions sont prises à la majorité simple, et qu’en cas de parité, c’est la voix du président qui compte. Vous voyez que l’opposition ne peut pas faire prévaloir une position quelconque au sein de cette CENI. Mais pour nous, l’instrument de travail de la CENI, ce n’est pas le vote. C’est plutôt le droit, le code électoral et les lois de la République. La CENI ne peut pas s’octroyer le droit de violer la loi, même s’il y a une majorité de ses membres, favorable à cette violation. Donc nous, nous resterons vigilants, nous ne laisserons pas la CENI agir contre les lois de la République.


L’opposition a réclamé 10 places mais n’en a obtenu que 9, la dixième place ayant été donnée à un parti du centre. Pour contester, vous avez introduit un recours auprès de la Cour Suprême pour demander l’annulation de ce décret. Mais aussi contre toute attente, l’opinion a été surprise de voir les représentants de cette même opposition prêter serment. Peut-on s’attendre au retrait de votre recours ?

On ne va pas retirer notre recours. On va siéger, prêter serment et puis attendre que la Cour suprême traite la décision, en espérant que celle-ci va prendre la bonne décision et dire le droit. Parce qu’il n’appartient pas au chef de la mouvance de choisir les représentants de l’opposition. La loi dit bien, 10 représentants de l’opposition, 10 représentants de la mouvance et 2 représentants du gouvernement. Nous pensons donc que la Cour suprême va reconnaître l’illégalité de la décision prise par le président d’octroyer une place dans le quota réservé à l’opposition.


Et si la Cour suprême validait le décret, quelle va être la réaction de l’opposition ?

L’opposition se retrouvera, on va délibérer pour savoir quelle attitude prendre. Pour le moment, on va siéger comme le souhaite la majorité. En faisant confiance à la justice. Mais si la justice rend une décision contraire au droit, nous allons nous retrouver, savoir quelle attitude tenir.


La mise en place d’une nouvelle CENI donne une lueur d’espoir pour l’organisation des élections législatives. Mais il se trouve que l’opposition réclame aussi le départ de Waymark. Comment allez-vous vous y prendre si le nouveau président de la CENI écartait ces deux points ?

Nous avons dit, à travers nos multiples déclarations sur la question que l’affaire de Waymark n’était pas un problème technique mais politique. L’opposition et le centre ont récusé Waymark en raison des conditions opaques et suspectes de son recrutement. Mais également, en fonction des faiblesses majeures décelées lorsque les missions d’audit ont effectué leur travail. Que ça soit la mission de l’OIF (Organisation internationale de la francophonie) ou du PNUD (Programme des Nations Unies pour le développement). Il n’est donc pas question que Waymark fasse la révision des listes électorales, ce n’est pas à la CENI de décider. Parce que la loi a été violée doublement. On ne peut pas recruter un opérateur sans appel d’offres ni cahier des charges, à la seule discrétion du président de la République et de son fils. On ne peut imposer ça à la CENI. Et nous nous réservons le droit d’user de tous les droits légaux pour nous y opposer. Donc nous allons, s’il y a lieu, commencer les manifestations au cas où la CENI voudrait essayer d’imposer Waymark. Pour le vote des Guinéens de l’extérieur, la question ne se pose même pas. C’est la loi qui leur donne le droit de participer au scrutin législatif. Je tiens à vous rappeler que les 17 pays dans lesquels les scrutins devraient être organisés ont été sélectionnés par rapport aux élections législatives, en 2008. Le recensement a eu lieu par rapport aux élections législatives, c’est ce qui était prévu. Vous savez que le président Conté était encore sur place, on était en train de préparer les législatives et M. Alpha Condé était l’un des grands défenseurs des Guinéens de l’étranger pour l’exercice de leur droit. Aujourd’hui, il veut les exclure, nous n’accepterons pas. Parce que, ce n’est pas à nous, ce n’est pas à la CENI ni au président de décider s’ils votent ou pas. La loi leur a donné le droit et le consensus national à un moment donné, a accepté qu’ils participent aux élections législatives. On ne peut pas revenir sur ça parce qu’ils n’ont pas voté pour M. Alpha Condé aux élections présidentielles.


Pas plus tard qu’avant-hier (ndlr, 7 novembre),le président de la République, sur des ondes étrangères a exprimé son attachement à Waymark  dont il tient au maintien.

Qu’il tienne au maintien de Waymark, ça c’est naturel, on s’y attendait. Parce que c’est lui qui a recruté Waymark, dans les conditions que lui seul sait. Mais qu’il dise qu’il y a eu un accord, ça c’est plutôt gênant pour la République. Que le premier magistrat du pays dise qu’il y a eu accord. Vous vous souviendrez, à l’arrivée de la délégation de l’OIF à la réunion tenue au Novotel, réunion à laquelle il a fait allusion, nous avons exprimé notre désaccord, aussi bien l’opposition que le centre. Et donc dire qu’il y a eu un accord, ceci n’est pas du tout vrai. Il n’y a pas eu accord. Nous avons fait le même jour des déclarations. D’abord pendant la réunion pour nous opposer au recrutement de Waymark, mais nous avons aussi fait de multiples déclarations pour récuser systématiquement Waymark. Aussi bien le centre que l’ADP et le Collectif. Donc dire qu’il y a eu un accord par rapport à cette question n’est pas la vérité.


Bakary Fofana dont le choix pour représenter la société civile a suscité beaucoup de polémiques à la base, a été élu président de la nouvelle CENI. Quel crédit l’opposition accorde-t-elle au remplaçant de Lousény Camara ?

Nous avons beaucoup de préjugés défavorables, il faut le dire, en fonction des affinités bien connues entre M. Bakary Fofana et Alpha Condé. Ceci dit, nous allons le juger aux actes. Ce n’était pas à la classe politique de choisir pour la société civile son représentant, même si, nous avons vu qu’il a été choisi dans des conditions plutôt opaques, sans tenir compte des règles de sélection en la matière. Mais bon, nous allons voir, s’il va respecter le serment qu’il a prêté en tant commissaire et président de la CENI. S’il va veiller à l’application du droit, du code électoral et des autres lois de la République. S’il se comporte en patriote, en républicain, en homme responsable qui veut assumer sa mission conformément à la loi et conformément aux bonnes pratiques. En ce moment, il aura le soutien de l’opposition. Mais au cas où il continuerait à faire comme Lousény Camara, à jouer le jeu du pouvoir, à essayer de défendre les positions du pouvoir, il nous trouvera aussi sur son chemin.


L’opposition va-t-elle retirer ses représentants de la CENI ?

Ecoutez, l’opposition prendra ses responsabilités. Sinon, comment voulez-vous qu’on résiste, s’oppose aux décisions illégales ou aux velléités du pouvoir de tripatouiller le fichier, d’organiser des élections inéquitables ? Nous n’allons pas livrer maintenant nos stratégies mais croyez-nous, on est disposé à continuer à mener le combat pour qu’il y ait des élections libres, transparentes et équitables.


Que peut faire la nouvelle CENI pour accélérer le processus de transition devant aboutir à l’organisation des élections ?

Je pense qu’il faut que la CENI se donne dans le calme et la sérénité, un programme visant à organiser des élections libres et transparentes, des élections équitables. Ça suppose qu’après la mise en place de la CENI dans les conditions que je viens de décrire, il faut la recomposition des démembrements de la CENI et des CARLE (Commission administrative pour la révision des listes électorales) pour essayer de rétablir la parité dans ces structures. Ensuite essayer de recruter un opérateur. Je dis encore, il y a plusieurs options à cet égard. On peut dire que la Guinée dispose de matériel ayant les caractéristiques que vous connaissez. Le matériel utilisé par la Sagem qui contient déjà le fichier électoral. On peut demander à des sociétés de venir visiter ce matériel et de nous faire des propositions pour la réalisation de la révision des listes électorales dans un délai raisonnable d’un mois ou de 45 jours. Je pense qu’on pourrait avoir des choses intéressantes avec des sociétés crédibles, sélectionnées dans le répertoire des Nations Unies, ça me semble plus pratique. On aurait pu faire venir la Sagem, mais si M. le président de la République ne veut pas de la Sagem du tout et parce qu’il n’a pas donné les motifs, on peut chercher une autre société puisque le matériel utilisé par la Sagem appartient à la CENI. Il contient déjà le fichier où il y a au moins 3 millions 800 mille électeurs correctement recensés. Pour compléter ce recensement en enrôlant ceux qui n’avaient pas pu l’être, parce qu’ils n’avaient pas l’âge, parce qu’ils n’étaient pas là ou parce qu’ils n’avaient pas été bien enrôlés. Ce qui peut prendre un mois, un mois et demi. Et une fois que le corps électoral est connu et que la liste a été révisée conformément à la loi, on peut convoquer les élections.


Jean Marie Doré vous a rendu visite ce matin. De quoi avez-vous parlé ?

On a échangé sur les derniers événements politiques, la mise en place de la CENI. Il a dit que son représentant sera là pour défendre les lois de la République, pour défendre le code électoral. Il dit qu’il faut que je sois assuré de ça. J’ai dit bon, tant mieux. Mais pour le moment nous, pour des raisons de principe, nous le récusons. Parce que jusqu’à présent, lui, Jean Marie, n’a jamais revendiqué être de l’opposition. C’est comme si on l’impose d’être de l’opposition. Et M. Alpa Condé n’avait pas le droit de lui attribuer une place dans le quota réservé à l’opposition. D’autant plus que lui-même, il se dit ne pas être de l’opposition.


L’ancien président de la CENI, Lousény Camara, a été nommé par le président Alpha Condé ministre de Tourisme et de l’Hôtellerie. Quelle est votre réaction suite à cette promotion ?

Le président nous a donné raison. En récompensant Lousény Camara par un poste ministériel, il n’a fait que confirmer ce que nous avons toujours dit, que Lousény Camara est un militant du RPG qui a rendu d’éminents services au RPG au détriment du droit et du choix parfois du peuple de Guinée. Et ce n’est qu’une récompense pour services rendus au RPG, à M. Alpha Condé, lorsqu’il exerçait ses fonctions à la CENI.


Propos recueillis par Samory Keita
L’Indépendant, partenaire de GuineeActu

 
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