Imprimer

Entretien avec Fodé Mohamed Soumah, président de la GéCi

Abdoulaye Bah  Dimanche, 09 Septembre 2012 14:25

Facebook

 

SOUMAH_Fode_Mohamed_01Guinéenews : Lousény Camara vient de démissionner mais il assure l’intérim. Votre commentaire ?

Fodé Mohamed Soumah : C'est la première fois que j'entends une personne qui démissionne continuer à assumer ses charges. Mais comme en Guinée tout est possible avec une pyramide des valeurs inversée, on peut affirmer que le ridicule ne tue pas. Cela prouve encore une fois que la Guinée a un vrai problème avec sa classe dirigeante.

Dans mon entendement, une démission c’est un départ volontaire ou forcé mais pas une affaire d’intérim ou de gestion des affaires courantes. Donc, en lieu et place d’une démission, je parlerais plutôt d’une déclaration laconique.

Tout le monde sait que Lousény était un problème mais pas le problème. La parité me semble beaucoup plus essentielle car avec la résolution du problème institutionnelle, les blocages techniques seraient très vite levés.

Enfin, je demanderai que les commissaires démissionnaires soient les premiers inscrits sur la liste de l’opposition, lorsqu’il s’agira de désigner nos 10 représentants.

Le pouvoir et l’opposition ont franchi le rubicond. Faites-nous le point…

Votre propos est excessif car j’estime que l’opposition est toujours dans la phase de la pression et non pas de l’affrontement.

Sans avoir besoin de remonter aux accords de Ouaga qui fixaient la tenue des législatives dans les six mois qui suivaient l’élection présidentielle, j’estime que cette affaire pouvait être pliée en trois mois par quelques réaménagements techniques au niveau de la CENI, la révision des listes électorales, la fixation du nombre de députés et les modalités d’éligibilité, d’autant plus que nous disposions de tous les outils : bureaux de vote, observateurs, personnel. Malheureusement pour le pouvoir qui pouvait profiter de la dynamique de la victoire et heureusement pour l’actuelle opposition qui n’était pas organisée à l’époque, les autorités en place n’ont fait que tergiverser à ce jour.

En ce sens, le principal perdant est la Guinée qui a organisé sa présidentielle avant tout le monde et qui reste à la traine des pays comme le Sénégal, la Cote d’Ivoire, le Congo, le Niger… qui en ont fini avec la mise en place d’autres institutions.

Nous nous sommes heurtés à un gouvernement sourd à tout partage du pouvoir, encore moins enclin à respecter la loi, dans l’esprit et la lettre.

J’estime que tout pourrait aller vite avec une implication volontaire de l’exécutif, du CNT et de réelles négociations entre le pouvoir et l’opposition. A présent, le temps nous est compté.

En tout cas, la crise de confiance est telle que nous avons atteint le point rouge.

Le cas de la Guinée s’apparenterait plus à une formule imagée que nous utilisons dans le monde de la finance, où il est dit qu’une action qui a touché le fond ne peut que remonter. Mais dans le cas spécifique de la Guinée, nous avons touché le fond et nous continuons de creuser.

Lors de la dernière conférence de presse du Collectif et de l’ADP, vous avez déclaré qu’il faut être aveugle pour ne pas voir le danger qui guette la Guinée… Que voulez-vous dire par là ?

Tout simplement parce qu’un régime ne peut pas cumuler autant de crises en si peu de temps. Regardez ! Nous ne sommes même pas à mi parcours du mandat présidentiel que nous pourrions lister une crise politique depuis l’entre deux tours de la présidentielle, une crise sociale en raison de la conjoncture économique, la mort précipitée de la Sotelgui et l’incertitude qui plane sur le devenir de Fria, une crise institutionnelle avec l'absence d'un réel pouvoir législatif deux ans après la présidentielle ainsi que le retrait des représentants de l’opposition de la CENI et du CNT, une crise gouvernementale avec la démission de deux ministres, une crise morale suite et des événements malheureux qui se multiplient un peu partout, etc., etc.

C’est pour toutes ces raisons que je tire la sonnette d’alarme avant qu’il ne soit trop tard. Gouverner c’est prévoir, et on ne peut pas cumuler autant de crises à la fois et claironner que tout va bien.

Si rien n’est fait pour rectifier le temps maintenant, c’est la logique de l’affrontement qui risquerait de départager les uns et les autres. Et ça, la GéCi n’en veut pas parce que cela n’arrange ni l’opposition, ni le pouvoir, ni le pays tout entier.

Vous dramatisez ces démissions mais la terre n’a pas tremblé non plus…

C’est parce que nous voulons faire de la Guinée un pays atypique à l’heure de la globalisation et de la mondialisation, à l’heure des économies liées et de l’internet.

Dans n’importe quel pays, autre que la Guinée, nous aurions assisté à une batterie de mesures qui iraient des commissions d’enquêtes à la finalisation de notre transition, en passant par un remaniement ministériel, le licenciement de certains cadres véreux, la mise en place des états généraux des secteurs sensibles de l’Etat comme la sécurité alimentaire et l’emploi des jeunes, la tolérance zéro face à l’impunité… Toutes choses qui vont dans le sens de la justice sociale, de l’Etat de droit et du développement économique.

Aujourd’hui, le PRG doit prendre la mesure de la dangerosité de la situation et nous devrions mettre, tous ensemble, l’intérêt de la Guinée au-dessus des querelles partisanes.

Il ne sert à rien de se voiler la face. Le danger est là, perceptible. J’ose espérer que tout ceci va interpeler le chef de l’Etat pour qu’il sache que c’est à lui de rendre des comptes et de faire le bilan de sa gestion, in fine.

Sans être alarmiste, il est temps qu’il prenne le taureau par les cornes.

Je puis vous assurer que si rien n’est fait dans l’immédiat, personne ne sait ce qui pourrait se passer demain, en dehors du Bon Dieu.  

On vous accuse de sortir une revendication chaque fois qu’une est satisfaite.

Je pense que nous avons évolué. Avant le dialogue, l’opposition avait une dizaine de points. Mais aujourd’hui, elle demande principalement la recomposition paritaire de la CENI et le choix d’un opérateur consensuel devant réviser le fichier électoral.

Les choses seraient plus simples à partir de cette confiance restaurée et le strict respect de nos lois.

A force de tirer sur les deux bouts, la corde sensible guinéenne risque de casser. Dieu nous en garde.

On vous accuse également de multiplier les manifestations de rue pour faire échouer le Pr Alpha Condé dans sa marche vers l’atteinte du PPTE …

Dans l’absolu, ce qui est bon pour la Guinée est bon pour la GéCi.

Au mois de février, j’avais contredis dans vos colonnes et dans les médias, les propos de ceux qui disaient qu’au mois de juin, les Guinéens en finiraient avec le PPTE et la souffrance. J’avais déclaré que rien ne se passerait à terme et qu’il fallait dire la vérité aux populations.

C’est à cause de ce déficit de communication que le gouvernement se met en difficulté.

L’atteinte du point d’achèvement ne signifie pas une pluie de milliards encore moins la fin de nos soucis. C’est une partie de notre ardoise abyssale qui va être supprimée au profit d’une stratégie pour la réduction de la pauvreté et des réformes soutenues et surveillées par les institutions de Bretton Woods. Personne ne parle de ces centaines de milliards évaporés et de leur recouvrement.

C’est dramatique de constater que nous aurions du être le 1er pays de la zone à en bénéficier quand on sait que nous avons atteint le point de décision depuis plus de 12 ans.

A présent nous sommes parmi les derniers de la classe et ça n’honore pas notre pays qui est un partisan de la pratique de la main tendue.

Le Collectif et l’ADP n’ont rien à voir avec cette situation. L’opposition à laquelle appartient la GéCi ne se livrera jamais à des manœuvres tendant à accentuer les difficultés de nos populations ou à empêcher l’émergence économique de mon pays. Nos manifestations sont légales, nécessaires et obligées par le pouvoir qui refuse d’en finir avec cette transition.

A la place du pouvoir, j’aurais intégré tout ce qui est suspendu à la finalisation de la transition, par l’organisation d’élections crédibles et apaisées. Le PPTE n’est pas la panacée. Aidons les Guinéens à se prendre en charge et à s’aider eux-mêmes afin que tout apport extérieur ou supplémentaire soit un bonus supplémentaire.

On vous accuse enfin d’empêcher le président Alpha Condé de réussir…

Si c’est l’opposition je vous dirais non, et si c’est ma personne ou la GéCi, je dirais impossible. Et j’ai des raisons personnelles et profondes pour ce faire.

Sincèrement parlant ?

Je le dis sincèrement :

- en tant que citoyen, je souhaite la réussite de l’action gouvernementale afin d’abréger la souffrance de mes concitoyens dont le pays était la locomotive de la sous région avant l’indépendance.

- en tant qu’homme politique, qui espère diriger ce pays un jour prochain, j’ai envie de trouver des actes qui nous permettraient de faire de la Guinée, un pays émergent à l’horizon 2025.

Nous ne sommes pas là pour bloquer le gouvernement. Nous avons posé le pourquoi du comment. A lui de poser le LA par le respect strict et scrupuleux de la loi. C’est aussi simple que cela.

Le président Alpha Condé dit souvent et partout qu’il a un lourd héritage…

On ne peut pas continuer à dire que c’est la faute aux autres ou que les caisses sont vides.

C’était clair pour toute personne qui allait à la conquête du fauteuil présidentielle que ce quinquennat allait être difficile mais pas insurmontable. De ce fait, chacun devait anticiper sur l’existant et avoir une vision pour la prochaine génération.

Parole d’opposant…

Non ! Pas du tout ! Deux ans après la présidentielle, on continue de nous parler d’un plan quinquennal qu’on a du mal à viabiliser. Il ne reste plus que 2 ans de bilan sachant que la cinquième année sera consacrée à la campagne électorale.

Au-delà de tout ce qui se dit sur les avancées macro-économiques ou l’effacement de la dette par le Club de Paris, en dépit de tout ce que raconte la RTG ou certains thuriféraires du régime, il faut se rendre à l’évidence que le résultat n’est pas perceptible sur le panier de la ménagère.

En lieu et place du changement dans la continuité, j’eus préféré une rupture avec les vieilles pratiques. C’est l’occasion de vous ramener à ce que je disais au début de l’interview sur la multiplicité des crises. Je refuse les discours alarmistes mais il serait temps que les résultats sautent aux yeux. Comme dirait l’autre, les chiffres ça ne se mange pas.

Deux ans après la présidentielle, les Guinéens ont l’impression que les choses s’aggravent.

La paupérisation est grandissante, avec en toile de fond, une jeunesse qui a perdu tout espoir.

Je répète souvent que le problème crucial de la Guinée ne se trouve pas dans l’impunité, la misère, l’ethnocentrisme, etc., mais dans l’abandon de la jeunesse qui est une bombe à retardement et une usine à gaz qui risqueraient d’exploser à tout moment.

Au lieu d’avoir une feuille de route clairement identifiée et assortie d’une obligation de résultats, le gouvernement navigue à vue, comme la dernière trouvaille qui est de remettre la campagne agricole cosmétique au gout du jour.

C’est vous qui le dites…

J’insiste cosmétique parce qu’on ne peut pas parler d’autosuffisance alimentaire avant d’assurer la sécurité alimentaire. On ne peut pas faire une campagne agricole sans l’implication des paysans, sans une étude sérieuse en amont, sans une expertise des techniciens, sans une projection sur la récolte et sa ventilation, etc.

Nous attendions le bilan de la première campagne agricole pour savoir ce qui a été dépensé, ce qui a été récolté, ce qui n’a pas marché. Rien de tout cela. Aujourd’hui, on repart et rebelote.

Vous n’appréciez pas l’attitude du chef de l’Etat qui se limite à Kaloum seulement, alors que des populations sont en détresse à Zogota, Fria, Siguiri…

Lorsqu’un président de la République apprend un drame de la nature de  Zogota, Galapaye, Fria, Siguiri ou des catastrophes qui endeuillent ses administrés, le 1er réflexe devrait être de se rendre sur les lieux, comme il vient de le faire pour le naufrage de la pirogue qui allait à Kassa, et ouvrir une enquête pour comprendre, anticiper et sanctionner s’il le faut.

Un chef doit être proche des citoyens, et le peuple se doit de demander des comptes à ceux qui dirigent notre destinée commune.

Je me demande comment le gouvernement a pu laisser mourir la Sotelgui. Je ne dis pas qu’il est responsable, mais il est en place depuis près de 2 ans. Qu’a-t-il fait ? Mieux, qui a fait quoi ?

La situation est à la fois alarmante, désastreuse, et inquiétante. Les choses rentreraient vite dans l’ordre si le PRG prenait en compte la dangerosité de la situation.

Soyez indulgents envers le président de la République, il doit être très occupé.

Tout président de la République est occupé avec un agenda chargé. Mais il y a toujours place à l’imprévu.

Le président Jacob Zuma a écourté sa visite officielle suite au massacre des mineurs grévistes.

Barack Obama et le candidat républicain n’ont-ils pas stoppé leur campagne électorale pour aller au chevet des victimes des inondations ?

J’ai toujours pensé qu’au-delà de la légitimité institutionnelle, un président avait besoin d’une légitimité populaire. Et ça ne peut se faire qu’en prenant le pouls de la population afin qu’il soit perçu comme étant le président de tous les Guinéens.

L’opposition crie avoir frôlé à une élimination physique. Curieusement, vous vous promenez librement. Vous sentez-vous réellement en danger ?

En entrant en politique surtout en Afrique, on intègre trois choses : la mort, la prison ou la gouvernance. Personnellement, j’ai déjà intégré le fait je pouvais y laisser la vie, aller en prison ou servir mon pays.

Mais en Guinée certains ne se limitent pas à vouloir le beurre et l’argent du beurre, ils voudraient y rajouter la crémière et la vache.

La peur ne fait pas partie de mes sentiments. Je ne dois rien à personne. Je n’ai jamais travaillé en Guinée et je n’ai pas fait du mal à qui que ce soit.

Par contre, j’ai peur pour les militants. J’ai peur pour le devenir de la Guinée plus que ma modeste personne. J’ai surtout peur de voir la situation actuelle échapper à tout le monde. Et nous n’en sommes pas loin.

La GéCi ne fera pas que dénoncer seulement, elle doit avoir des solutions…

Si les autorités avaient anticipé en organisant les législatives dans la foulée de la présidentielle, nous aurions déjà installé le Conseil constitutionnel et les mairies. Malheureusement, un décalage de plus de deux ans séparera ces deux scrutins. Ce qui aura un sérieux impact sur la prochaine présidentielle. C’est pourquoi, du moment que nous avons du temps devant nous, la GéCi proposerait le couplage des législatives et des communales maintenant. Nous pourrions y associer les Guinéens de l’étranger pour la liste nationale et leur octroyer quelques places sur les bancs de l’Assemblée, comme ça se fait au Sénégal, au Mali, en France par exemple.

Nous pourrions fixer le mandat des nouveaux députés à 3 ans et demi et coupler la prochaine présidentielle de 2015 avec les législatives. Ainsi le calendrier des élections serait un  tapis que l’on déroulerait au fil de l’eau, comme ça se fait dans un Etat normal.

La dernière question qui fâche. Le ministre Alhassane Condé dit dans une boutade que vous n’êtes même pas connu à Kaporo. Que lui répondez-vous ?

Je ne voudrais pas qu’on vous taxe de favoriser la personne que vous interviewez. Est aveugle celui qui ne veut pas voir... Je peux affirmer, sans prétention aucune, que je suis imbattable à Kaporo. C’est le fief de la GéCi.

Mais comme il n’est pas très grand, nous allons à la conquête de Kaloum où se trouve le siège du parti à présent, pour la députation et la mairie dans un premier temps.

Le chef de l’Etat rétorque aussi que seul Cellou Dalein Diallo a des militants.

C’est un jeu politique savamment distillé à l’endroit des populations. C’est un procédé qui remonte à l’entre-deux-tours, où tout le monde a fini par accepter que les militants des partis alliés à l’alliance CDP n’aient pas suivi la consigne de vote de l’UFR, la NGR, la GéCi, etc.

On essaye de formater les consciences pour dire que seule l’UFDG mériterait d’avoir des députés.

Mais, même si certains veulent fermer les yeux sur les scores réalisés lors de la présidentielle, les élections législatives permettront de savoir qui pèse quoi et qui vaut combien.

Votre cri du cœur ?

Aujourd’hui, il faut avoir le courage de dire que nos institutions ne fonctionnent pas. Nous avons un exécutif omnipotent, omniscient, qui décide tout et qui se mêle de  tout. Nous avons un législatif provisoire qui ne veut pas mourir. Nous avons une justice à géométrie variable. Nous avons un Conseil économique et social inexistant et un Conseil national de la communication qui oblige l’opposition à organiser des meetings, à défaut d'avoir accès aux médias d'Etat pour apporter un autre son de cloche.

Il nous manque 3 choses pour asseoir notre jeune démocratie : l’équilibre des pouvoirs, la séparation des pouvoirs et un réel contrepouvoir face à l’exécutif.

Enfin, je profite de l’occasion pour exprimer ma désolation par rapport au manque de respect envers les leaders politiques lors de la marche du 27 août et le traitement subi par les journalistes, malgré le sésame que représente une carte de presse.


Entretien réalisé par Abdoulaye Bah
pour Guinéenews


Transmis par Fodé Mohamed Soumah


AArticle_logo1_0 

Facebook