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Entretien avec Lucien Beindou Guilao

Sidimé Alpha Kabinet  Mardi, 10 Juillet 2012 10:25

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GUILAO_Lucien_Beindou_4_01« On peut être dans l’opposition et être constructif, tout comme l’on peut être dans la mouvance présidentielle et être destructif. Moi je dis tout simplement que personne n’a intérêt à ce que le président Pr Alpha Condé et son gouvernement échouent. » Dixit Lucien Beindou Guilao, ancien ministre de la transition.


Nous avons tenu à rencontrer une fois encore M. Guilao, parce que depuis sa dernière intervention nous ne cessons d’avoir des coups de fil à son sujet et nous pensons qu’il est utile de poursuivre l’entretien.


Sidimé Alpha Kabinet : M. Guilao ! Merci d’avoir accepté encore une fois de répondre à nos questions. En tant qu’ancien ministre de la transition, quelle est votre appréciation de la situation actuelle de notre pays ?

Lucien Beindou Guilao : Nous assistons à une impasse, et je pense qu’une décision radicale doit être prise assez rapidement, par l’exécutif. Cette situation ne me réjouis pas, même si elle ne me surprend pas. Je le disais récemment à un de vos confrères, je vous le dis aujourd’hui. Certains leaders politiques, se plaignent de l’impasse qu’ils ont contribué eux mêmes à créer. Comment peuvent-ils s’étonner du manque d’initiative de la part des religieux, de la société civile et du gouvernement pour renouer avec le dialogue ou créer un cadre de concertation, alors qu’ils n’ont confiance en personne ?

Certaines personnes parmi celles qui ont appelé notre rédaction estiment que vous défendez le pouvoir en place et qu’à ce titre vous êtes plutôt proche de lui.

C’est de bonne guerre, parce que pour la plupart des gens, si tu n’es pas avec eux, c’est que tu es contre eux.

Moi je dis tout simplement que personne n’a intérêt à ce que le président et son gouvernement échouent. Même si je reconnais que l’opposition guinéenne a fortement contribué à ce que la démocratie progresse dans notre pays, je pense que ces derniers temps elle en fait trop. Elle est devenue arrogante et manque souvent de courtoisie envers le président de la République qui, rappelons-le, est l’incarnation de la République. Le candidat Alpha Condé n’existe plus. Nous avons à faire au président de la République de Guinée et en tant que tel, il est protégé contre les offenses, les injures et les calomnies dans les conditions que détermine la loi. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est la constitution qui le prévoie dans son article 37.

Pour ce qui est de l’autre volet de votre question, je ne sais pas quoi dire à ces personnes. Etre proche du pouvoir ne doit pas être considéré comme une malédiction, une fatalité ou quelque chose d’extrêmement négatif. Donnez-moi le nom d’une seule personne, fût-elle de l’opposition ou de la mouvance, qui s’est émancipée, qui s’est faite ou qui a consolidé ses acquis en dehors du pouvoir en place. Donnez-moi le nom d’un seul commerçant ou homme d’affaires qui ne s’est pas rapproché d’un pouvoir en place pour consolider ses acquis, ou pour prospérer. Tous ceux qui évoluent dans l’opposition ont été soit dans le pouvoir ou proche du pouvoir et dieu seul sait qu’ils en ont profité au détriment du peuple. Ceux qui luttent aujourd’hui pour le pouvoir, savent très bien ce que c’est qu’être proche du pouvoir ou ce que c’est qu’avoir le pouvoir. Alors lâchez-moi avec ce genre de question. Il y a deux ans, j’étais ministre de la République donc au pouvoir, et aujourd’hui on me taxe d’être proche du pouvoir, j’ai donc reculé d’un cran et si je continue sur cette lancée, dans 2 ans je serai très très loin du pouvoir (Rires).

Vous insistez beaucoup sur le respect de l’institution qu’est le président de la République, on voit que les différentes offenses envers sa personne vous ont choqué.

Oui bien évidemment. Elles sont d’autant plus choquantes qu’elles émanent de personnes responsables qui ont occupé des postes au sommet de l’administration guinéenne et de l’Etat. Ils savent très bien que le président de la République, que ce soit en Guinée ou ailleurs est à la fois un citoyen comme les autres et un citoyen exceptionnel. Il est un citoyen comme les autres en ce sens qu’il peut, à l’instar de n’importe quel citoyen guinéen, ester en justice à l’encontre de n’importe qui. Il est exceptionnel, parce qu’il est protégé contre les offenses, les calomnies etc.

Il n’est de secret pour personne aujourd’hui que vous étiez l’une des rares personnes à souhaiter un renouvellement complet de la classe politique.

C’est vrai qu’en 2008, il y avait de la place pour les jeunes, encore qu’il aurait fallu que je sois écouté et suivi. Ce ne fut pas le cas, les jeunes se sont dispersés, d’autres ont vendu leur âme, et aujourd’hui on se retrouve dans une situation où ce sont encore les mêmes qui animent la scène politique, que ce soit dans l’opposition ou dans la mouvance présidentielle.

Les résultats du premier tour des présidentielles ne m’ont pas rassurés. Sinon comment expliquer que les candidats ayant une certaine virginité, qui n’étaient mêlés à aucun scandale financier, qui n’ont jamais géré ce pays et par conséquent qui ne peuvent être tenus pour responsables de notre situation précaire, n’aient obtenu que 20 % des suffrages au premier tour ? La seule explication réside dans le fait que les électeurs n’ont pas voté pour un programme. Au nom de la communauté et de l’ethnie, on a pris le risque de redonner la gestion de ce pays à ceux qui ont déjà fait leurs preuves.

Ma position a toujours été claire à ce sujet, mais malheureusement, les jeunes politiciens, y compris moi, n’ont pas su saisir l’opportunité qui se présentait à eux. Depuis 2008, beaucoup de choses se sont passées, les faits sont là et sont têtus. Nous avons eu une transition en 2 phases, où les jeunes ont eu du mal à se positionner comme étant l’alternative, en privilégiant l’action citoyenne au lieu de s’aventurer dans une position radicale en ayant comme seule arme, les injures, les calomnies, l’affront et le conflit. Le premier gouvernement de notre pays en 1958 avait 35 ans de moyenne d’âge, vous vous rendez compte, 35 ans ! Et tenez-vous bien, il y avait des grosses pointures.

On peut être dans l’opposition et être constructif, tout comme l’on peut être dans la mouvance présidentielle et être destructif. Je ne suis pas en train de dire que tous les jeunes politiciens doivent être avec le pouvoir en place, je dis tout simplement que, quel que soit le camp que l’on défend, on doit avoir la lucidité de penser à la Guinée rien qu’à la Guinée.

Après près de 2 ans, quelles sont à votre avis, les raisons qui expliquent le fait que le président Alpha Condé et son gouvernement aient du mal à démarrer ?

Je ne pense pas, en tant qu’économiste, que ce gouvernement ait pris les choses par le mauvais bout. De 1984 à 2008 la Guinée a toujours été caractérisée par le faible accès des populations à l’eau, l’électricité, l’éducation, la santé, au travail, par un taux d’inflation très élevé, un niveau d’industrialisation proche de zéro, l’émergence d’une bourgeoisie administrative, une classe moyenne très faible, la succession de crises politiques et sociales, une monnaie fortement dépréciée.

Il n’est donc pas facile de relancer une économie, en favorisant la croissance, quand on a bradé toutes nos usines, qui plus est, étaient les principales pourvoyeuses d’emplois durables. Comment stabiliser les prix et lutter contre l’inflation lorsque pendant 24 ans nos dirigeants ont agi sur la masse monétaire au gré de leurs intérêts sachant que la production des biens et services ne suivait pas ?

L’Etat dispose d’un instrument que l’on appelle la politique économique pour atteindre les objectifs qu’il s’est fixé. Cette politique économique, permet d’atteindre 4 objectifs de croissance et d’équilibre intérieur c'est-à-dire, forte croissance du PIB, faible taux de chômage, stabilité des prix et excédent de la balance commerciale. Il est établi que ce carré magique, n’a jamais été équilibré dans le cas guinéen. Et c’est logiquement que l’Etat s’occupe d’abord à corriger les déséquilibres macro économiques qui peuvent apparaître à court terme. A mon avis, il était indispensable et vital de procéder de la sorte.

On ne peut pas relancer notre économie en fonctionnant comme on a fonctionné pendant 24 ans, c'est-à-dire, en bradant toutes nos usines créatrices d’emplois et productrices de biens et de services ; en favorisant l’inflation par le recours abusif à la planche à billets ; en passant son temps à importer, importer et encore importer tout et n’importe quoi.

En tant qu’homme politique, quel plaidoyer feriez-vous à l’endroit du président et de son gouvernement ?

Le constat que je fais en tant qu’homme politique, c’est que les Guinéennes et les Guinéens en ont marre du climat politique actuel, dominé par des intérêts égoïstes et la lutte de pouvoir. Y en a marre de ces disputes entre partis où chacun veut avoir raison.

Le président de la République, en tant que président de tous les Guinéens, est au-dessus de la mêlée et doit se débarrasser de toutes celles ou de tous ceux qui ne veulent pas faire bouger les choses. Le candidat Alpha Condé n’existe plus, il ne doit plus se préoccuper de savoir pour qui tel ou tel a voté, ou de savoir si tel ou tel est de la mouvance présidentielle ou pas. Je vous disais tout à l’heure qu’il y a de bons et de mauvais Guinéens partout, que ce soit dans l’opposition ou dans la mouvance. Il doit se rapprocher de toutes celles ou ceux qui veulent participer au vrai changement pour le bonheur de la Guinée. Il est évident que les jeunes, plus que jamais, ont un rôle à jouer, encore faut-il qu’ils soient conscients de l’enjeu. Le gouvernement doit s’engager pour d’avantage de sécurité, sécurité des personnes et des biens, sécurité alimentaire, sécurité de l’emploi. Il doit s’engager à plus de justice sociale et davantage de liberté et de développement. Nous sommes conscients que des choses ont été faites, des efforts ont été consentis, mais le Guinéen en veut plus, beaucoup plus. N’est ce pas que l’on dit souvent que la Guinée appartient à tous les Guinéens ? Alors si cela est vrai, il faut que notre démocratie s’oriente d’avantage vers l’égalisation des conditions, tous les Guinéens sont socialement égaux, même s’ils ne sont pas intellectuellement égaux ou économiquement égaux. Tous les Guinéens doivent avoir accès aux mêmes occupations, aux mêmes professions, et aux mêmes honneurs.

M. Guilao, quand vous parlez de sécurité de l’emploi, pensez vous que des efforts ont été consentis dans ce sens ?

Oui et je pense que le taux de chômage a malgré tout baissé, même si le chômage, notamment celui des jeunes, se fait toujours sentir. A ma connaissance il n’y a pas moins de 25.000 emplois créés en 2012. Avec le boum minier et le démarrage des gros chantiers ça devrait aller. Notre pays a un problème que vous ignorez, qui est celui de l’inadéquation entre les besoins des entreprises qui s’installent et le profil des demandeurs d’emplois. Il faut du temps pour remettre tout ça dans l’ordre.

Attention ! La politique ne crée pas d’emplois, ce sont les PME et les grandes entreprises qui le font. La politique, donc le gouvernement, doit en revanche se préoccuper de créer et d’assurer les conditions optimales pour la création d’emplois. Il (le gouvernement) est de sa responsabilité de renforcer les PME et favoriser la création d’emplois.

Monsieur Guilao, beaucoup de gens qui vous connaissent n’ont aucune idée de votre parcours, pouvez-nous en dire plus ?

Tous ceux qui me connaissent, savent d’où je viens. Mais bon, je vais essayer.

Je suis né à Kindia, j’ai fait mes études primaires et secondaires à Conakry.

Je suis parti de la Guinée, à 17 ans, le bac en poche, pour aller poursuivre mes études universitaires à Cocody. A 22 ans et demi, j’obtins ma maîtrise es sciences économiques option économie publique, et je devais déjà prendre une décision primordiale. Fallait-il continuer les études ou revenir au pays à la recherche du premier boulot ? Sans trop réfléchir, je pris la décision de revenir au pays. La Guinée venait de tourner la page de l’ère Sékou Touré, et malgré toutes les promesses d’avenir, le chômage des jeunes se faisait ressentir. Que fallait-il faire ? J’ai décidé de me donner quelques mois de réflexion, pendant lesquels je me suis mis à faire du football, et je signe ma première licence à l’ASFAG, nous sommes en fin 1984. Après quelque mois passé à l’ASFAG, j’obtins ma première sélection dans le Syli national espoirs, les moins de 23, et quelques semaines plus tard, en février 1985, je fus sélectionné en équipe A, pour affronter la Tunisie à Conakry. J’avoue que c’est ce moment que j’ai pris goût et il me fallait encore prendre une décision, embrasser une carrière de footballeur ou chercher à travailler en Guinée. Comme d’habitude, ma décision fut prise rapidement et j’opte alors pour une carrière de footballeur semi professionnel au Gabon, avec l’aide du professeur Charles Diané. Arrivé au Gabon, j’étais loin de me douter que j’allais passer 6 ans dans ce pays, à jouer au football et à travailler. De 1985 à 1989 j’ai successivement travaillé et jouer pour Pétrosport Elf Gabon, SOGARA, de la raffinerie gabonaise et Shell FC de la compagnie pétrolière Shell. Du Gabon, je suis allé au Portugal où j’ai signé mon premier contrat pro au FC Beira Mar. Pendant ce temps, j’avais déjà porté une quarantaine de fois la tunique rouge jaune et vert du Syli national de football. A la suite d’une méchante blessure au genou droit, il fallait faire un choix, celui de s’accrocher au foot ou de retourner au bercail. Je pris la décision rapide, de retourner au pays, en mai 1992, j’allais avoir 30 ans. Deux mois plus tard, je passais un test de recrutement pour être vérificateur interne à CBG et je me souviens que ce n’était pas du tout mon truc, j’ai été recalé à la dernière étape. Une semaine plus tard, je me représentais pour un test de recrutement chez FFA (ndlr cabinet Ernst & Young) pour le compte d’une grande compagnie et depuis le 3 août 1992 je suis employé chez Total.

En juillet 2009, nous créons avec des amis le PNR, et je pris la tête du parti, quelques semaines avant les évènements tragiques du 28 septembre 2009, et le 15 février 2010, j’entrais dans le gouvernement de transition. Après les élections présidentielles, qui mettaient fin à notre mission, je retourne chez Total en août 2011 où j’occupe le poste de responsable Communication, formation et développement durable.

Voilà, c’est ça mon parcours et je reconnais qu’il est atypique.

Après un tel parcours et compte tenu de ce qui se passe en Guinée, n’êtes-vous pas un peu moins fier de votre pays ?

Mon parcours, m’a permis d’avoir une vision large du monde et des hommes. Je suis né en Guinée, j’en suis fier et je reste attaché à mon pays. Je suis convaincu que si j’étais né dans un autre pays, je serais tout aussi fier et tout aussi attaché à mon pays. Mieux, et là je vais plus loin en disant que même né ici, on m’aurait fait grandir et éduqué dans un autre pays, je serais tout aussi fier de mon pays et je lui serais viscéralement attaché. Voilà.


Propos recueillis par Sidimé Alpha Kabinet

 

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