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Sia Tolno, artiste, lauréate Prix Découvertes RFI 2011 : «Le talent des artistes est mal exploité en Guinée»

Camara Moro Amara  Dimanche, 24 Juin 2012 13:58

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TOLNO_Sia_2_01Sia Tolno, lauréate du Prix Découvertes RFI 2011 est de retour au bercail après avoir livré des concerts dans 27 pays africains et européens. Nous avons mis à profit cette escale de l’artiste pour la rencontrer. Dans cette interview, Sia Tolno revient sur la genèse de sa carrière, son Prix Découvertes RFI, les avantages qu’elle en a tirés, ses récentes tournées musicales ainsi que ses projets et ambitions futurs.


L’Indépendant : Avant de commencer notre entretien, présentez-vous ?

Sia Tolno : Je suis Sia Tolno, artiste, compositeur et chanteuse.

Comment êtes-vous arrivée à la musique ?

J’ai commencé tout d’abord par aimer la musique. A force d’écouter de la musique, ça a pris de la place dans ma vie. Dans les années ‘’80’’, j’ai commencé par des chœurs et aussi j’écrivais des choses qui n’avaient rien à voir avec la musique. J’écrivais tout ce qui se passait dans ma vie. Mais, la musique est comme un médicament dans ma vie. Parce que mon enfance n’a pas été du tout facile et c’est la musique qui a joué un très grand rôle dans ma vie. Elle a fait de moi, une femme. C’est la raison pour laquelle la parole et la chanson sont très importantes pour moi. Car, les messages que nous véhiculons dans nos chansons peuvent également aider d’autres personnes. Quand on écoute parfois ce que je chante ou lis ce que j’écris, l’on se rend compte. C’est en 1994 que j’ai commencé à fréquenter avec mes cousines le studio et c’est là qu’on m’a dit que je chantais bien. Après, elles sont parties en Amérique et moi, j’ai continué dans les bars et cabarets. Je chantais chaque soir et c’est comme ça, j’ai pu me forger. Alors que dans ma famille, il n’y a pas de musiciens. Aujourd’hui, il y a des filles qui chantent dans notre famille bien que nous soyons pas issues d’une famille griotte.

Quel a été le déclic, l’élément détonateur qui vous a vraiment poussé à chanter pour la première fois dans le micro?

Je crois que c’est d’abord l’amour de la musique et ensuite le public. A chaque fois que je chantais, les gens me disaient que j’avais un don pour la musique. Donc, cela m’a encouragé quelque part et je voulais tellement satisfaire ces gens que chaque soir, je me retrouvais avec le micro.

Pourquoi Sia en tant que guinéenne donc francophone, avez-vous plus un accent très anglophone ?

N’oubliez pas que ma famille et moi-même, voire ceux qui sont nés ici en Guinée, ont tous grandi en Sierra-Léone. Et on peut me considérer plus anglophone de par mes habitudes et ma façon de réfléchir. Je suis guinéenne à cause de mon père et de ma mère.

Comment vous êtes-vous retrouvée là-bas ?

Je ne suis pas une femme d’aventure. Je n’ai jamais fait l’aventure dans ma vie, même en Europe, et je n’aime pas aller dans les pays que je ne connais pas. Nous, nous étions là-bas. Mais, la plupart des membres de ma famille sont restés au village. J’ai commencé la musique en Guinée. En Sierra-Léone, on chantait pour se faire plaisir. C’est depuis mon passage au studio que j’ai compris que je pouvais véritablement faire carrière d’artiste un jour.

En 2011, vous avez été sacrée lauréate du prix Découvertes RFI. Qu’est-ce que ce prix vous a procuré comme opportunités et biens dans votre carrière musicale ?

Ce prix a été très important pour moi. J’ai eu la chance d’avoir ce prix au moment où j’étais déjà bien avancée dans ce qu’on appelle le travail ‘’plus sérieux’’ de la musique. Parce que j’avais l’opportunité de jouer parfois dans les festivals dans les pays européens. Mais, je n’avais pas cette opportunité en Afrique pour être en communion avec le public africain. Grâce au prix RFI, j’ai fait 27 pays où désormais la plupart connaissent le nom de Sia Tolno, mon pays et ma musique. Parce qu’avant d’être sur scène, il y avait des publicités qui passaient dans les médias. Avec le face-à-face aussi, j’ai eu la chance de connaître encore le public et cela m’a forgée aussi. Imaginez que chaque deux ou trois jours, j’étais sur scène. Ce n’est plus la Sia d’avant malgré des concerts que j’ai eu à tenir en Europe. Je suis plus avec le public. Car, j’ai fait tellement de spectacles en Afrique que cela a donné une autre dimension à ce que je fais musicalement. Ce sont des choses très positives que j’ai eues grâce au prix RFI. Il a été d’un important apport dans ma carrière.

Est-ce que vous pouvez nous parler de vos différentes tournées en Afrique et en Europe ?

On a eu la chance car, tous les instituts français se sont bien occupés de nous dans les différents pays dans lesquels nous avions été. Après les spectacles, selon l’appréciation de certains, les concerts étaient de haut niveau. Je me donnais vraiment à fond avec mon groupe sur le plan artistique et les gens disaient parfois, on ne s’attendait pas à ce niveau de concert. Ce qui a fait qu’après nos différents spectacles dans les cinq premiers pays, les autres pays qui nous attendaient nous ont vraiment pris au sérieux. Ça a été vraiment bien apprécié par tout le monde et on a eu assez d’opportunités que d’autres n’ont pas eues. Moi, j’ai eu la chance de jouer en featuring avec d’autres candidats. Par exemple, au Ghana j’appelais des musiciens talentueux à partager la scène avec moi. C’est vrai que j’ai été lauréate mais, cela ne m’en empêchait pas. Parce que j’ai conscience que les autres ont aussi du talent à vendre. En Afrique du Sud, c’est celui qui a obtenu le deuxième prix RFI 2011 qui a fait la première partie du concert. Au Rwanda, tous les artistes rêvent d’avoir le prix RFI. Donc, cela leur faisait plaisir de jouer avec moi.

Quelles sont les villes que vous avez parcourues lors de cette tournée ?

On a commencé par le Bénin, le Cameroun, l’Afrique du Sud, le Rwanda, le Burundi, le Tchad, le Kenya, l’Ethiopie, le Soudan, le Ghana, le Sénégal, le Mali… Malheureusement notre arrivée dans ce pays a coïncidé avec la mutinerie des militaires qui ont finalement renversé leur président. Nous avions même pensé qu’on n’allait plus jouer mais, nous avons eu la chance après quatre jours de tenir notre spectacle. En Gambie également, ça a été superbe.

Et sur le continent européen ?

J’ai été en Allemagne, à l’Ile de la Réunion qui est un des territoires d’Outre-mer français. Puis c’est au New-Morning qu’on m’a remis le prix RFI 2011. J’ai aussi été à Toulouse, à Marseille lors des festivals qui regroupent 3000 à 5000 personnes.

Avec ces multiples concerts tenus à travers le monde, vous avez eu une certaine maturité. En effet, quel regard portez-vous aujourd’hui sur la culture guinéenne en général et plus spécifiquement sur la musique guinéenne ? 

Je crois que nous avons beaucoup à faire. La Guinée est gorgée de talents mais malheureusement, nous n’avons pas d’aide. C’est vrai que c’est le même cas dans la plupart des pays dans lesquels je suis passée. Et lors de mon passage, je poussais les producteurs à venir en Guinée en les assurant qu’on avait du talent non exploité chez nous. Je crois qu’on a les mêmes problèmes que les autres pays. Mais, ce que je pense personnellement, les artistes guinéens se battent quand même. Ailleurs comme au Sénégal, le ministère de la Culture avec le peu de moyens qu’il a, arrive à se battre pour promouvoir valablement sa musique et l’exporter hors du pays.

Vous êtes de retour au pays, peut-être que vous avez concocté un nouvel opus pour les mélomanes ? Eventuellement est-ce qu’on peut savoir la date de sortie de cet album et quels sont les thèmes que vous y abordez ?

Aujourd’hui, je suis en train d’écrire, mais je n’ai pas en projet de sortir un nouvel opus maintenant. Parce que mon dernier album date de septembre dernier. Je continue d’abord à faire la promotion de cet album puisque j’ai compris le système. Il ne s’agit pas de faire sortir des albums comme des gâteaux, il faut d’abord que le public puisse comprendre et connaître l’artiste avant de progresser. Comme ça, les autres albums seront plus solides. C’est ainsi qu’on peut réussir à avoir une base saine et plus efficace. Tu peux faire cinq albums en une semaine mais, ce n’est pas cela la solution. Présentement, je cherche à avoir un soubassement solide pour avoir des albums aussi forts dans le futur comme ‘’My Life’’ (ndlr titre de son dernier album qui a fait de l’artiste, la lauréate du prix Découvertes RFI 2011). D’ailleurs, cet album a eu cette année le prix de meilleur album ‘’Cuba-disco’’ à Cuba. Donc, c’est pour dire que ‘’My Life’’ n’a rien commencé encore. Les gens commencent à découvrir Sia. Donc, il faut laisser les gens découvrir le bien-fondé de tes idées et messages.

Grâce au prix RFI, Sia Tolno est devenue une vedette à travers le monde, mais vous n’avez pas assez d’encrage au niveau national. Est-ce que vous avez en vue des concerts ici en Guinée dans les jours ou mois à venir ?

J’en ai en parlé avec Aly Léno. Parce quand je dois faire une tournée, je cherche d’abord de bonnes personnes et volontaristes. Déjà, j’ai la chance d’avoir des journalistes avec moi, j’ai beaucoup de cadres et beaucoup d’artistes et j’ai de la chance d’entretenir avec chacun d’eux une bonne relation. Je tiens à cœur de faire une tournée en Guinée. Mais, c’est avec le concours de vous tous, on va travailler ensemble pour réussir. Parce que je ne peux plus me permettre de faire du n’importe quoi. Je vais faire des grandes villes comme Conakry, N’Zérékoré, Guéckédou, Kindia, bref toutes les villes de province. Mais, il me faut des sponsors. Puisque ça pourrait être des concerts gratuits. Nous attendons des sponsors et mécènes pour pouvoir offrir de véritables concerts en Guinée.

Ces shows sont prévus pour quand ?

Oui, on est en train de se battre pour trouver des sponsors. C’est tout ce qui nous retarde. On prévoit des évènements vers la fin d’année et au cours du premier trimestre de 2013. Donc, si on a la chance de décrocher de gros sponsors. Déjà avec mon retour en Guinée, je vais entreprendre dans ce sens des démarches pour prendre des contacts avec d’éventuels sponsors. Une fois que cela sera acquis, on va essayer de travailler sur une date pour qu’on puisse aller dans ces grandes villes.

En dehors de ces spectacles annoncés à l’intérieur, y a-t-il d’autres déjà prévus pour Conakry ?

Pour le moment, je dois tenir un concert au Centre Culturel Franco-Guinéen (CCFG), le 21 juin 2012. Je dois repartir au plus tôt en Allemagne pour une tournée européenne. Dans deux semaines, je dois aller en Hollande, à Toulouse et Marseille et puis je reviens en Guinée. Pour la tournée, on mise sur le dernier trimestre. Parce que la saison des pluies s’annonce là. J’ai eu des sollicitations. Malheureusement, mon absence du pays a fait que je n’ai pas pu y répondre.

Vous êtes pleine de rêves, d’ambitions. Pouvez-vous nous dire celui qui vous tient le plus à cœur ?

Je rêve vraiment de pouvoir rentrer dans le cœur des gens et que ma musique puisse être bénéfique pour la population. Parce que pour moi, l’être humain est beaucoup plus important que tous les biens matériels que nous avons ici-bas. J’ai vu dans la salle des gens qui pleuraient quand je chantais et cela vaut plus que des millions pour moi. En plus, ce sont des gens qui ne comprennent pas la langue dans laquelle je m’exprime. Je souhaite partir dans un pays étranger où je ne connais pas les habitants et réciproquement, et que j’arrive à communier avec eux par le biais de ma musique. Si j’arrive à le faire, je crois que je serai la femme la plus heureuse au monde. Même si je meurs après, mes œuvres m’immortaliseront dans l’esprit de ces gens.

Quels conseils Sia Tolno a à l’endroit des artistes, du peuple de Guinée ainsi que de ses dirigeants?

A l’endroit des artistes, je leur dirai de travailler. Il faut travailler et aimer ce que tu fais parce que quand tu aimes ce que tu fais, tu iras loin. Il faut éviter les mesquineries et l’égoïsme. Ce sont des barrières pour notre profession. L’on ne peut jamais prospérer dans l’art en ayant un cœur « noir » contre tes semblables. On peut manquer de moyens dans ce métier mais si on a l’amour des autres et de ce que l’on fait, on progresse toujours. Au peuple de Guinée, je dirai que dans les autres pays, les choses vont mal aussi. Mais, ce qui est plus grave, c’est de ne pas pouvoir gérer son problème. Au Rwanda, il y a eu le génocide mais, à notre arrivée, on ne s’en est pas rendu compte.

Les gens sont doux, accueillants et le pays avance, ses populations en ont pris conscience. Aujourd’hui, quand tu vas en Sierra Leone, c’est comme s’il n’y avait jamais eu de guerre. On ne doit pas changer notre histoire en Guinée. On a eu la chance de soutenir d’autres peuples, on ne doit pas provoquer la guerre et compromettre la paix. Puisqu’il n’y a rien de plus beau que la paix. La vie est dure partout dans le monde. Chaque pays à ses propres problèmes. L’Afrique du Sud est comme l’Europe mais, tout le monde est en prison. Pour les gens qui ont l’argent, ils construisent des murs très élevés pour leur sécurité. Ils ne sont pas libres.

Dans les rues, il y a moins de personnes et quand tu les regardes de trop, ils se demandent ce que tu leur veux. Eux aussi ont ce problème. Il faut qu’en Guinée, on observe une petite pause pour savoir où est-ce que l’on va réellement. Ce que je pense intimement du fond de moi-même. Mais, vous savez, on est dans un pays où il difficile de parler sans heurter certains. A cause de vos opinions, des gens sont capables de vous assimiler à tel ou tel bord politique. Voilà l’un des grands malheurs actuels de notre pays. Ce qui fait qu’il est extrêmement difficile de s’exprimer ici.


Entretien réalisé par Camara Moro Amara
L’Indépendant, partenaire de GuineeActu.com


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