Souadou Barry et Saïbou Koulibaly Mercredi, 09 Mai 2012 15:31
Le président des Nouvelles Forces Démocratiques (NFD), Mouctar Diallo, nous a accordé une interview le mardi 1er mai 2012. Au cours de cet entretien, les discussions ont essentiellement porté sur le report de la date du 08 juillet qui était prévue pour la tenue des élections législatives et la question de la recomposition de la CENI.
Le Démocrate: Quelle est votre réaction par rapport au report des législatives ?
Mouctar Diallo : C’est un sentiment de déception de voir que les autorités de ce pays sont en train de blaguer avec le peuple de Guinée. Ils sont en train de montrer qu’ils n’ont pas de respect pour le peuple de Guinée. Ils sont en train de montrer leur légèreté, leur médiocrité, leur amateurisme. Quant aux législatives qui devaient être organisées dans les six mois après l’adoption de la Constitution, les autorités ont violé la constitution par leur refus d’organiser ces élections dans les six mois. Je rappelle que la CENI avait déjà donné une autre date ‒ le 29 décembre ‒ pour la tenue de ces élections. Et à l’époque, quand on a demandé au président de la CENI si cette date était réaliste et réalisable, il avait dit que c’était pour faire réagir la classe politique. Après on nous parle d’une autre date qui reflétait la volonté du pouvoir de procéder à un forcing pour organiser ces élections pensant que sa machine de fraude est déjà prête, après avoir joué à des manœuvres dilatoires pour gagner en temps. Et maintenant le gouvernement et la CENI nous avaient proclamé cette date de façon unilatérale pour faire un forcing et un hold-up électoral. Cette date n’était pas celle qui était retenue par toute la CENI. Au cours d’une réunion technique, la CENI avait identifié le 25 novembre 2012 comme la date réaliste. Mais le président de la CENI, sous les ordres du pouvoir, a proclamé unilatéralement la date du 08 juillet. Cela a engagé beaucoup de fonds qui constituent les moyens de l’Etat. Tout ça, on a constaté que c’était pour amuser la galerie et se moquer du peuple de Guinée en continuant à garder ce peuple dans la transition qui n’a que trop duré et pour prolonger la souffrance du peuple martyr de Guinée. Donc je suis très déçu de cette CENI et de ce gouvernement qui ont prouvé encore une fois que ce n’est pas ceux-là qu’il faut pour sortir la Guinée de l’ornière et rendre le peuple de Guinée heureux.
Le président de la République a appelé la CENI à proposer un chronogramme réaliste. A votre avis, est-ce que la CENI est capable de donner satisfaction à cela ?
Dans un pays normal, après avoir proposé des dates qu’ils n’ont pas pu respecter, cela est un motif valable de revoir la CENI. D’abord, que la CENI démissionne ou que l’Etat prenne ses dispositions pour limoger cette CENI parce qu’elle a prouvé son incapacité en proposant deux dates qui n’ont pas pu être tenues, sans compter que le ministre de l’Administration du territoire, M. Alhassane Condé a dit que l’audit de la gestion financière de la CENI est catastrophique. Voilà suffisamment de motifs pour limoger l’actuelle CENI, surtout que l’opposition exige comme première revendication la recomposition de la CENI. Et donc, le fait que le chef de l’Etat renouvelle sa confiance à cette CENI et demande de continuer le processus électoral dans les conditions d’unilatéralité et d’illégalité, montre à suffisance la combine, le deal qui existe entre le président de la République et M. Lousény Camara. Logiquement, on devait plutôt mettre ensemble tous les acteurs pour discuter autour du processus électoral. Le pouvoir, comme le RPG l’avait fait entre les deux tours, dès que sa machine de fraude est prête, fait un forcing. C’est ce qu’il voulait faire avec la date du 08 juillet. Parce que le chef de l’Etat a vu que cela est impossible suite à une visite de terrain faite par le ministre de l’Administration du territoire, il a forcé pour recevoir El hadj Cellou Dalein Diallo afin de faire croire à l’opinion que c’est suite à l’entretien qu’il a eu avec l’opposition qu’il a accepté de ne pas convoquer le corps électoral. C’est faire comme si c’était l’opposition qui n’était pas prête. C’est une manipulation. Comme le professeur Alpha Condé est maître et professeur en matière de manipulation. Et pour preuve, le chef de l’Etat n’a résolu aucun problème parce que le premier problème c’est la CENI ; il soutient cette CENI. Le deuxième problème c’est le fichier électoral notamment les kits Waymark alors que, selon le rapport des experts du PNUD ‒ un rapport d’ailleurs qu’il refuse de publier, ce qui prouve que ça va pas dans leur intérêt ‒ les kits de la SAGEM utilisés pour élaborer le fichier électoral des présidentielles sont de loin plus performants en termes de capacité d’enregistrement, mais aussi en termes de sécurité que les kits de Waymark. Et le président veut maintenir toujours les kits de Waymark. Ce qui veut dire qu’il veut tripatouiller le fichier électoral en sa faveur. Il ne fait qu’aggraver la situation sinon, après avoir constaté que cette date n’est pas tenable, logiquement on devrait mettre tout le monde ensemble pour élaborer un chronogramme accepté de tous, réaliste et réalisable. Mais encore une fois le problème reste entier.
Par rapport à votre demande de recomposition de la CENI, selon vous, le président n’est-il pas en train d’esquiver la question ?
Cela est très clair. L’opposition exige que cette CENI, conformément à la loi, soit recomposée selon la configuration politique actuelle qui dit dix commissaires de la majorité, dix de l’opposition, trois de la société civile et deux de l’administration. L’actuelle CENI reflète l’ancienne configuration politique au temps du PUP. La majorité présidentielle d’alors n’est plus la même d’aujourd’hui. Nous voulons que la majorité présidentielle actuelle envoie dix commissaires à la CENI, que toute l’opposition confondue envoie dix commissaires, que la société civile en envoie trois, et que l’administration, qui a déjà renouvelé ses deux commissaires, les maintienne. L’administration a renouvelé ses deux commissaires, pourquoi empêcher l’opposition de renouveler ses représentants ? Contrairement à ce qu’ils font croire, l’opposition n’a jamais refusé la restructuration de la CENI. Nous étions informés à un moment qu’il y avait au CNT un projet de restructuration de la CENI excluant les partis politiques. Nous avons dit que nous sommes pour une recomposition mais avec les partis politiques. C’est ce qu’ils déforment aujourd’hui en disant que le pouvoir voulait la recomposition de la CENI et que c’est l’opposition qui ne le voulait. Nous pensons que pour des élections si importantes il faut des hommes consensuels. Nous voulons que la loi soit respectée par rapport à la recomposition. Mais dans le cadre d’une transition, la loi est une force mais le consensus aussi est une force. Depuis le début de la transition tout ce qui a été fait jusque-là relève d’un consensus, et quelquefois en écartant carrément la loi. Par exemple entre les deux tours, on a fait quatre mois, alors que la loi parle seulement de quinze jours. Bref non seulement nous sommes pour la loi par rapport à la composition, mais pour la stabilité, la paix aujourd’hui, dans le cadre de cette transition, nous avons besoin d’un minimum de consensus. C’est ce que le pouvoir refuse même en violant carrément la loi. Donc pour éviter des crises majeures postélectorales comme dans certains pays, mieux vaut, dès maintenant, créer les conditions de crédibilité de ces élections qui pourront faire accepter les résultats par l’ensemble des acteurs. Mais la CENI actuelle, même si elle organisait des élections propres, crée déjà les conditions de doute des résultats qui seront proclamés, parce qu’elle n’est pas crédible. Parce qu’elle été contestée même entre les deux tours, elle a fait preuve de partialité qui a même été constatée par la justice guinéenne. Donc le chef de l’Etat, s’il veut des élections libres et transparentes, s’il veut que la Guinée soit stable, il faut nécessairement qu’il accepte que la CENI soit recomposée.
Donc, vous maintenez toujours vos revendications pour le départ de Lousény Camara, n’est-ce pas ?
Pour organiser les élections, il faut quand même que ceux qui organisent ces élections bénéficient d’un minimum de consensus. Ce n’est pas le cas avec M. Lousény Camara. Et d’ailleurs son comportement ne rassure même pas. Au lieu d’avoir de bonnes paroles, malheureusement, quand il parle, il met de l’huile sur le feu de par sa façon péremptoire de parler, son arrogance. Comment voulez-vous qu’un tel monsieur organise des élections qui seront acceptées de tous ? Il y a beaucoup de Guinéens qui pourront valablement occuper ce poste. Même quand on fait la recomposition, les vingt-cinq commissaires pourront se retrouver entre eux pour élire un président. Mais il faut absolument qu’il y ait des gens en qui on a confiance non seulement à la tête de la CENI mais aussi dans tous les démembrements.
Propos recueillis par
Souadou Barry et Saïbou Koulibaly
Le Démocrate, partenaire de GuineeActu.com