Samedi, 28 Janvier 2012 21:21
Guinée Etoile : El hadj Aboubacar Somparé, vous avez été le Président de la dernière Assemblée Nationale de la 2e république en Guinée ; pour la célébration du 52e anniversaire de la monnaie guinéenne, confiez-nous votre mémoire par rapport à cet attribut de la souveraineté nationale ?
El hadj Aboubacar Somparé : Je vous remercie. La monnaie guinéenne a été créée en 1960 quand je faisais la classe de quatrième, équivalent de nos jours à la 9e année. Un beau matin, on nous a demandé de venir au stade Ramadier (actuel stade du 28 septembre) ; on s’est demandé : pourquoi ?
Mais on a compris qu’il fallait d’abord arriver au stade pour en savoir plus. Sur le champ, nous avons vu une délégation du bureau politique qui nous a rejoints et ce jour-là, c’est un Malien du nom de Monsieur Demba Diallo (que j’ai retrouvé à Bamako lors d’un congrès), qui est venu nous informer que la Guinée, après avoir proclamé avec courage son indépendance politique, devrait désormais obtenir sa propre monnaie. C’est alors qu’il a sorti un billet de banque qu’il nous a brandi en nous disant : voici la monnaie guinéenne.
On ne pouvait pas à ce moment précis, compter les conséquences économiques et financières qui allaient suivre après ; mais, nous étions fiers et contents d’avoir ce jour, un élément fort de souveraineté que la Guinée venait de conquérir. Un acte qui n’a pas plu à tout le monde. Par la suite, les Français se sont réunis pour saboter. Il y a donc une fausse monnaie qui a été introduite à partir du Sénégal pour saboter notre nouvelle monnaie. Ça donc été très très difficile ; c’est pourquoi, le Président Ahmed Sékou Touré était obligé de changer souvent de signe monétaire. Il y a eu des trafics un peu partout, nous avons eu toute sorte de controverses, mais la Guinée a tenu bon, c’est ce qui se poursuit jusqu’aujourd’hui.
Il faut reconnaitre que la gestion monétaire pour un pays comme le nôtre n’est pas simple, c’est pourquoi à la fin de sa vie, le Président Sékou avait demandé à deux de ses ambassadeurs que nous étions, mon ami Windo et moi, de tout faire pour que la monnaie guinéenne soit affiliée à l’ECU européen à l’époque. J’avoue que nous avons fait de notre mieux mais, à la fin de notre mission, les deux experts nous ont exprimé que l’ECU n’était pas encore une monnaie, c’était un système d’harmonisation. Il fallait attendre des années pour qu’il soit établi une monnaie européenne.
Le Président a voulu cette coalition pour faciliter à notre pays, les échanges avec l’étranger. Il a cherché à nous affilier à la zone franc CFA qui nous a refoulés. Mais il se trouve que le compte extérieur dans ces conditions était géré par le trésor français, ce qui ne pouvait être accepté par la Guinée.
Sinon un franc CFA était l’équivalent d’un franc guinéen en ce temps ; de nos jours, un franc CFA vaut 16 FG.
Les époques ayant changé, il est temps pour nous d’intégrer un grand ensemble. Comme le franc CFA est adossé à l’euro désormais, il est à mon avis opportun qu’on intègre cette zone monétaire surtout à cause des flux importants d’échanges que nous avons avec nos voisins immédiats. Sur 6 voisins, 4 sont de la zone CFA.
En 1958, la Guinée avait acquis son indépendance politique, comment en cette période, nos dirigeants envisageaient la conquête de l’indépendance économique indispensable pour le développement de la Guinée ?
Vous savez, c’est le politique qui domine et qui oriente. La conquête de la souveraineté était un préalable ; l’indépendance n’est pas une fin en soi, mais un moyen de départ. L’aspect politique était plus important, c’est le contenant de tout autre moyen.
Au moment où les groupes parlementaires africains présentaient les doléances de l’Afrique au Général de Gaulle, c’est Sékou Touré qu’on a délégué parce que ses pairs avaient compris qu’il était porteur des visions les plus avancées, donc le mieux placé du continent pour exercer le rôle de porte-parole.
De retour de Paris, il a convoqué à Dakar les autres parlementaires pour qu’ensemble, ils proclament l’indépendance de l’Afrique, mais on ne l’a pas pris au sérieux et il est rentré en Guinée. Le 14 septembre, quand il a compris que la situation n’évoluait pas, il a convoqué le congrès pour dire que nous votons non parce que c’était prévu dans la constitution française.
Quand Senghor a appris cela, il a dit que « oui nous voulons une indépendance immédiate mais pas immédiatement » (tout un jeu de mots). C’est pourquoi on est allé à l’indépendance, ignorant ce qui existe dans la constitution, les Français voyant que la Guinée avait acquis son indépendance, ont tous quitté le pays en cassant tout ce qui leur appartenait même les WC. Tous les professeurs qui enseignaient ont quitté parce qu’ils étaient menacés de déchéance de nationalité s’ils ne rentraient pas.
C’est pour vous dire que les blancs ne nous ont fait aucun cadeau et ne nous n’en ferons pas, c’est pourquoi la conquête de la monnaie était un acquis essentiel.
L’idéal pour nous aujourd’hui est d’avoir une monnaie forte sinon tous nos biens et services iront à la conquête de la monnaie forte. Il faut unir les moyens pour qu’on appartienne à des monnaies qui peuvent valoriser notre économie. A mon entendement, la finalité est la création d’une monnaie unique qui n’est pas le franc CFA.
Monsieur le Président, après bientôt trois ans de transition suite à l’avènement des militaires au pouvoir, nous voulons votre lecture de la situation politique guinéenne.
Depuis la période du vivant de Conté, nous avons voulu cette négociation, ce dialogue. La question qu’on se pose en Guinée c’est de savoir si nous sommes patriotes ou pas.
J’ai l’impression que les partis politiques manquent de patriotisme. Ils ne veulent pas s’occuper de l’essentiel dans notre pays qui est la stabilité. Que les acteurs politiques acceptent d’aller au dialogue avec le gouvernement ou sans le gouvernement, il faut le dialogue, c’est ça la vérité.
Selon-vous que doit faire la mouvance présidentielle, parce certains de ces partis politiques ne veulent pas continuer ce dialogue ?
La mouvance présidentielle doit faire des concessions. Elle doit être toujours ouverte pour amener tout le monde à la même table. Ces partis disent que la mouvance veut se faire la part belle pour aller aux élections. La CENI par exemple ne doit pas avoir une liberté totale d’organiser les élections, elle doit aller avec le ministère de l’Administration du territoire.
Quel est votre rêve pour ce beau pays, la Guinée ?
Mon rêve pour la Guinée, c’est de voir demain une Guinée unie et prospère, locomotive économique de la sous-région ouest africaine parce que nous avons les ressources humaines et les ressources naturelles qu’il faut, nous avons tout pour décoller.
Monsieur le Président, on parle de réconciliation. Est-ce que les Guinéens sont en querelle ?
Non, les Guinéens ne sont pas en querelle ; que Dieu nous en garde. Le problème dans notre pays est une question de partage de la chose publique. Il faut pouvoir partager, dès que tu lèses une partie il y aura frustrations et qui parle de frustrations, parle de violences directement. Il faut respecter les autres, il ne faut pas dire que seul les Peulhs doivent commander ou seuls les Malinkés doivent avoir la commande. Et les autres ?
Quand il y a décrets, c’est les cadres qui s’assaillent pour décompter le nombre d’ethnies. C’est eux le problème de ce pays. C’est cette nomenclature que j’appelle la technostructure de l’Etat.
Implantons le cousinage à plaisanterie pour apaiser certaines tensions dans notre pays ; c’est ultime pour notre devenir. Le sanakouyah est un facteur de détente sociale, une sorte de trait d’union pour faciliter l’intégration.
Vous capitalisez une somme d’expériences et bénéficiez d’un carnet d’adresses au niveau africain et international. Qu’est-ce que la Guinée peut tirer comme bénéfice d’un lobbying éventuel que vous ferez dans le cadre de la promotion de l’image et de la réputation de notre pays ?
Il s’agira pour moi de mettre en place un cabinet de lobbying et de consultation pour offrir mes services aux communautés dans le cadre de la coopération décentralisée, à la Guinée pour la reconquête de son leadership, aux sociétés dans le cadre de la promotion de l’investisseur et de l’investissement en Guinée, aux universités dans le cadre de l’animation de cours magistraux par exemple.
Entretien réalisé par l’équipe de la rédaction de Guinée Etoile
Somparé : les mémoires de la décadence
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