Liberté de la presse : les médias à l'épreuve d'Alpha Condé

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altLa convocation ce mercredi de Moussa Moïse Sylla, journaliste et chroniqueur de la radio privée espace FM devant la direction des investigations judiciaires de l'escadron mobile de Matam, pour « atteinte à la défense nationale », n'est qu'une nouvelle étape d'un bras de fer qui oppose la presse et le pouvoir d'Alpha Condé, depuis un certain temps. Et la menace proférée récemment par le président Alpha Condé, de fermer tous les médias qui ne sont pas en règle dans le paiement des redevances radio TV, n'est pas de nature à apaiser la situation.


Décidément la radio privée Espace FM, n'en a pas fini avec ses déboires avec les autorités guinéennes, car la reprise de ses émissions, lundi dernier, après une suspension d'une semaine, prononcée par la Haute autorité de la communication (HAC), pour diffusion «d'informations susceptibles de porter atteinte à la sécurité de l'État et de saper le moral des forces armées», dans son émission phare les grandes gueules, diffusée tous les matins de 9h à 10h30, excepté les week-ends, a coïncidé avec la convocation d'un des chroniqueurs, Moussa Moïse Sylla, au PM3, une garnison de gendarmerie abritant la direction des investigations judiciaires, située dans la banlieue de la capitale, suite à une plainte de l'agent judiciaire de l'État.


Moussa Moïse Sylla, qui se trouvait dans les locaux du PM3, au moment où nous mettions sous presse, est accusé « d'atteinte à la défense nationale», pour avoir dévoilé la face cachée de la grande muette, dans l'émission les grandes gueules, diffusée le 1er Novembre. Après l'annulation d'une première convocation, mardi, par le procureur de la république près du tribunal de première instance de mafanco, pour « vice de forme », Moussa Moïse Sylla, journaliste et chroniqueur de l'émission les grandes gueules, sur Espace FM, a été convoqué de nouveau devant le PM3, ce mercredi.


Cette fois, le colonel Gabriel Tamba Diawara, commandant de la caserne en question, qui avait été renvoyé à mieux se pourvoir, a pris le soin de mentionner dans la plainte, l'infraction reprochée à notre confrère, à savoir « atteinte à la défense nationale ». Me Salif Béavogui, avocat du journaliste du groupe Hadafo-médias, dont relève la radio Espace FM, qui n'avait d'ailleurs pas manqué de pointer du doigt l'illégalité de la procédure engagée contre son client, dit cette fois, avoir pris acte du contenu de cette seconde convocation.


L'avocat a tenu à rappeler dans la presse, que la première convocation datée du 13 Novembre, adressée à Moussa Moïse Sylla, journaliste chroniqueur de l'émission les grandes gueules, et directeur général de la télévision espace fm, lui intimant l'ordre de se présenter au PM3 de Matam, « violait manifestement les dispositions de l'article 82 du code de procédure pénale ». Cet article, dispose selon cet avocat inscrit au barreau de Guinée, que « si le déroulement de l'enquête le permet, lorsqu'une convocation écrite est adressée à une personne, en vue de son audition, cette convocation doit indiquer l'infraction dont elle est soupçonnée. La personne doit bénéficier des conditions d'accès à l'aide juridictionnelle, dont le droit à l'assistance d'un avocat ».


En guise de solidarité à son journaliste, la direction d'Espace FM a consacré son émission des grandes gueules de ce mercredi, à la convocation de son chroniqueur devant la gendarmerie. Les associations de la presse indépendante qui ne sont pas en reste dans cette vague de solidarité à l'endroit du groupe Hadafo médias, se sont fendues d'un communiqué, mardi, dans lequel elles expriment « leur inquiétude et stupéfaction, suite à la double convocation du journaliste Moussa Moïse Sylla, par le PM3 de Matam. »


Dans la foulée, les associations professionnelles des médias de Guinée dénoncent ce qu'elles qualifient « d'acharnement des autorités contre la presse en général et les radiotélévisions en particulier. Elles appellent les autorités à protéger et consolider la liberté de la presse chèrement acquise à la suite de nombreux sacrifices des uns et des autres ». Tout en dénonçant avec « la dernière énergie les tentatives d'intimidation, de provocation et de musellement de la presse privée, des pratiques qui visent à jeter le discrédit sur les médias guinéens et à cultiver la peur chez les journalistes », selon elles. Elles appellent pour finir, à faire un black-out sur les activités de la HAC, tout en récusant leurs représentants au sein de l'institution.


Bras de fer entre la presse privée et le pouvoir

La convocation de Moussa Moïse Sylla devant la direction des investigations judiciaires de l'escadron mobile de Matam, pour « atteinte à la défense nationale », n'est qu'une nouvelle étape d'un bras de fer qui oppose la presse et le pouvoir d'Alpha Condé, depuis un certain temps. Car il faut le rappeler, l'interpellation d'Aboubacar Camara, coordinateur du groupe gangan, une radiotélévision privée, le 30 Octobre dernier, suite à la propagation dans la cité, d'une fausse rumeur sur le décès du président de la république, nouvelle attribuée à cette chaîne, avait dégénéré, le lendemain en incidents violents. Et des agents du PM3 s'en étaient pris, dans une violence inouïe à des journalistes, dont le seul tort était d'être allés, apporter leur soutien, à leur confrère détenu dans la caserne de gendarmerie. Ces violences avaient fait 15 blessés dans les rangs de nos confrères. Le matériel de reportage des journalistes n'avait pas non plus échappé à la furie des pandores, qui ont tout détruit.


D'ailleurs, ce jeudi, les victimes de cette bastonnade, vont déposer une plainte auprès du tribunal de première instance de Matam, selon une source proche de l'Union des radiotélévisions guinéennes (Urtelgui), qui va se constituer partie civile dans cette affaire. Cette même source affirme que la plainte pourrait viser des officiers de la direction des investigations judiciaires de l'escadron mobile de Matam.


A noter que le coordinateur du groupe gangan avait été relaxé dans la soirée du 31 Octobre, suite à une mise en liberté conditionnelle obtenue auprès du procureur du tribunal de Mafanco. Pour exprimer leur colère contre la chape de plomb qui est en train de s'abattre sur la presse, suite aux violences subies par des journalistes, suivie de la suspension pour une semaine de la radio espace fm, après l'émission des grandes gueules du 1er Novembre, les associations de la presse privée ont décidé de lutter pied à pied. Pour un début par « l'organisation d'une marche de la colère », qui s'est déroulée le 7 Novembre. Manifestation que ces professionnels des médias ont mise à profit pour désavouer la HAC. Le dépôt de la plainte des victimes des violences prévu ce jeudi, au tribunal de première instance de Mafanco, s'inscrit dans cette épreuve de force avec les autorités.


De son côté la HAC, qui a l'air d'être entre le marteau et l'enclume, a été instruit par le président Alpha Condé de procéder à la fermeture de toutes les radios et télévisions privées, qui ne seraient pas en règle vis-à-vis des redevances. Cet ordre a été donné par le président, le 1er novembre dernier, lors d'une confrontation entre les responsables de l'urtelgui et les commissaires de l'institution chargée de réguler le secteur des médias, en plein dénouement de l'affaire gangan. D'après la HAC, les opérateurs présents dans le secteur de l'audiovisuel doivent un montant de 6 milliards de GNF au trésor guinéen.


Société civile et opposition solidaires de la presse

Face à la tentative de musellement dont sont victimes les médias privés guinéens, de la part du pouvoir politique, les organisations de la société civile et l'opposition ont pris fait et cause pour la liberté de la presse. Ainsi dans une déclaration publiée suite à ce bras de fer entre le pouvoir et la presse, la société civile « réaffirme son attachement aux valeurs et aux principes de l'Etat de droit notamment à la liberté d'expression qui en est son fondement ». Elle a dans la même lancée, déploré et condamné avec la dernière énergie, la volonté manifeste des autorités de museler la presse qui est le symbole de la démocratie. Ce qui constitue à ses yeux de graves violations de la loi sur la liberté de la presse et un recul dangereux de notre jeune démocratie ».


Des partis d'opposition dont l'Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG) et le Parti de l'espoir pour le développement national (PEDN), ont aussi condamné « l'atteinte à la liberté d'expression et de la presse », suite aux déboires rencontrées par la presse privée guinéenne, ces derniers temps.


L'Institution nationale indépendante des droits humains (INIDH), a aussi joué sa partition dans cette mobilisation de soutien aux journalistes, à travers un rapport, publié le lendemain des incidents survenus entre gendarmes et journalistes. Dans ce rapport, elle conclue que « les journalistes ont été victimes de violations des droits de l'homme du fait d'un usage disproportionné de la force par la gendarmerie du PM3 de Matam ».


L'ONG Reporters sans frontières (RSF), a également fait cas de sa préoccupation face à la pression exercée contre les médias privés, par le pouvoir. Pour RSF, « la chape de plomb qui s'abat ces derniers jours sur les médias privés est interprétée, à tort ou à raison, par une partie de la population comme un signe supplémentaire de la volonté du président Alpha Condé l'intention de vouloir, en toute illégalité, réviser la constitution pour briguer un troisième mandat ».

Au moment où nous mettions sous presse, Moussa Moïse Sylla était encore retenu dans les locaux du PM3, en compagnie de son avocat Me Béavogui.


Aliou Sow

L'Indépendant, partenaire de Guineeactu


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