Amadou Tidjane Diallo Lundi, 07 Août 2017 08:54
Le Pr Salifou Sylla, ancien ministre de la Justice, a accordé le 29 Juillet 2017, un entretien à la radio Bonheur FM. Avec lui, nos confrères ont abordé la question de la manifestation de l'opposition républicaine, et la possible modification de la constitution guinéenne.
Les manifestations politiques reprennent. Est-ce c'est opportun, selon vous ?
Mais les manifestations sont toujours opportunes parce que c'est autorisé par la constitution. Je suis toujours surpris dans ce pays que l'on puisse poser un problème au sujet d'une règle qui est consacrée par la constitution et qu'on se dise non, il ne faut pas manifester. Il y en a même qui disent c'est contre-productif. Des gens qui y a deux mois disaient que nous manifesterons tous les jours. Aujourd'hui disent c'est contre-productif.
Comment l'application d'une règle constitutionnelle peut-être contre-productive ? C'est à cela que je me pose la question. Et la violation de la loi est productive parce qu'ici c'est à quoi nous avons à faire face : la violation permanente, et systématique de la constitution. On la viole, on refuse de l'appliquer. Les gens aiment dire non, il ne faut pas manifester. Ce qui me fait rigoler, ce sont des gens qui ont manifesté toute leur vie ici ou ailleurs qui veulent donner des leçons aujourd'hui. Des gens dont le métier était de manifester en Guinée comme ailleurs. Quand nous, nous étions au gouvernement ici ah ! Ils ne veulent plus de manifestation. Comment les gens peuvent réfléchir de cette manière ? Les manifestations sont consacrées. Le droit de manifester est consacré par la constitution. Et quand on veut manifester, c'est un système purement déclaratif. Vous n'avez pas besoin d'autorisation de qui que ce soit. Vous écrivez, vous dites, vous voulez manifester pour telle ou telle raison. Vous définissez vos itinéraires. Maintenant si les autorités estiment que la manifestation vous ne devez pas la faire parce qu'il y a telle ou telle raison, elles doivent prendre la responsabilité d'interdire. Mais en interdisant, donner un acte dans lequel l'autorité motive, et cette motivation doit pouvoir être attaquée en justice parce que l'interdiction doit être l'exception. Maintenant, ici, tous les jours, on dit non, il ne faut pas manifester. Quand vous accusez les gens vous mettez les pièces sur le droit des gens, vous n'appliquez pas la loi dans un pays, vous voulez étouffer tout un peuple. Vous dites-vous ne manifestez pas et vous vous avez passé toute votre vie à manifester. C'est maintenant qu'il faut interdire parce qu'il s'agit de vous.
Revenons donc sur les manifestations que l'opposition a entreprises depuis un certain temps. Qu'est-ce que vous ressentez aujourd'hui lorsqu'on manifeste pour l'application des accords politiques signés le 12 Octobre 2016 ?
Je vais vous dire une chose, l'opposition a commis une erreur en suivant le pouvoir là dans le déni de respecter ses droits. Moi, ces accords ne me disent rien. Pour moi, nous sommes dans un État ou il y a des lois. (...) J'avais dit et je le répète, moi j'ai participé à ces négociations en tant que facilitateur. J'étais facilitateur au compte de l'opposition en 2013 et au compte de ce pays. J'ai vu comment ça se discutait là-bas, ça bavardait tout... J'ai vu que tout ce sur quoi on s'est entendu, par la suite tout a été fait pour ne pas être appliqué. Alors, je me dis, il y a une chose plus simple dans un pays, c'est d'appliquer la loi. Ne remplacez pas la loi par des discussions oiseuses. Vous bavardez, vous perdez du temps. Toutes ces histoires et autres là, c'est des mesures dilatoires pour ne pas respecter la loi, les échéances électorales comme le recommande la démocratie, C'est ça la vérité. A partir du moment, j'avais dit quand ils signaient déjà l'accord du 20 Août 2015 concernant l'élection, j'ai dit aux gens de l'opposition, vous vous êtes tirés une balle dans le pied, vous allez regretter. Mais l'accord du 12 Octobre dont vous parlez, mais ça s'inscrit dans le sillage de cet accord du 20 Août 2015. Le problème fondamental, c'est qu'il y a des lois dans ce pays qui disent que les élections doivent être organisées à telle ou telle date ou manière. Mais ne cherchez pas à négocier ce que la loi a réglé.
Pourquoi à chaque fois qu'il doit avoir des élections dans ce pays, il faut qu'on crie des histoires de négociations, d'accords et autres. C'est l'accord qui dirige un État. Un État c'est d'abord les règles constitutionnelles, législatives et les règlements. Tout ce qui est histoire de dialogue ne peut être qu'un petit complément autour de ça. Mais si vous ne voulez respecter aucune règle, dès qu'on s'approche des élections ici, on crée des problèmes. On dit qu'on se réunit autour du dialogue. Vous papotez pendant 4/5 mois et si par miracle vous vous entendez sur quelque chose, ce n'est pas appliqué. J'ai assisté à des négociations peut-être en tant que facilitateur. Tout ce sur quoi on s'est convenu, on n'a pas appliqué. Donc ça ne sert à rien pour faire perdre du temps.
Le président Alpha Condé revendique une lutte de 40 années pour la démocratie en Guinée. Est-ce que après 7 ans il y a un aspect que vous apprécié de tout ce qu'il a fait ?
Vous savez, on se construit de légende opposant historique et autre là, je ne vais pas attaquer sur ce plan, on se connaît. Les gens créent les légendes et se réfugient là-dedans. Il y a eu beaucoup d'opposants dans ce pays. Vous vous donnez un label. S'il croit qu'il est opposant historique, c'est bien. Mais quand on prétend qu'on est un démocrate et qu'on a critiqué les autres et qu'on monte, qu'on fait tout pour violer les lois, aucune règle démocratique n'est respectée. Alors je voudrais bien voir à quoi ça servi ? Vous savez moi, je sais les gens, ils se fabriquent les légendes, je suis tel ou je fais telle chose. Je ne vais pas entrer dans cette considération. On sait beaucoup de choses. Restons peut-être sur d'autres plans.
Nous avons régulièrement entendu des personnalités et non des moindres et proches du président Alpha Condé en la personne de Hadja Saran Daraba Kaba mettre en cause la légitimité de la constitution. Puisque dit-elle celle dont nous disposons aujourd'hui et celle qui régit la Guinée n'a pas fait l'objet d'une adoption par référendum. Quel est votre réaction en tant qu'artisan de la loi fondamentale en vigueur ?
Bon la loi fondamentale en vigueur a été adoptée par référendum. Le référendum en 1990 c'est cette loi qui est en vigueur en Guinée. La loi fondamentale n'a pas été supprimée, on nous a demandé, il faut que les Guinéens sachent lire le français. On nous a dit faites une relecture de la loi fondamentale et enrichissez, et on l'a enrichie. Celle dont vous citez le nom, je la connais depuis plus de 50 ans. Les adeptes du parti unique, je n'ai pas parlé d'elle parce que si je parle d'elle, je sais ce que je peux dire d'elle. Alors vraiment c'est quand c'est des gens comme ça qui viennent donner des leçons, la première constitution guinéenne du 10 Novembre en 1958 n'a pas été adoptée par le référendum. La constitution du 14 Mai en 1982 n'a pas été adoptée par référendum. Si ce régime dit que la constitution est illégitime, c'est que c'est ce régime qui est illégitime. Quand le peuple vote un pouvoir illégitime, c'est que vous êtes illégitimes. Ils peuvent vous dire quoi ? Celui qui est au pouvoir, il a été élu sur la base de quelle constitution ? Quelle est la source de son pouvoir ? Ce n'est pas cette loi qui est en vigueur ici ? Si cette loi est illégitime c'est que son pouvoir est illégitime ; l'assemblée est illégitime, le constitutionnel est illégitime. Quand la source de votre pouvoir est illégitime est-ce que vous êtes illégitime ? Et j'étais aussi soucieux de la légitimité, j'aurais dû refuser de participer aux élections sur la base de cette constitution.
Qu'on arrête de raconter des histoires. Toutes ces déclarations que vous entendez là ça n'a pas d'autre sens, c'est de l'orchestration. On instrumentalise, c'est pour cette histoire de mandat. J'ai la ferme conviction qu'il n'appartient pas à un homme de conduire éternellement les choses pour que ça ne serve à rien. J'ai la ferme conviction que dans un pays, vous faites un peu, vous passez à l'autre. Ce n'est pas parce que vous êtes là que vous allez réussir. Il a fait 7 ans et maintenant on dit même qu'il y a des principes universels de la démocratie et il y a des principes aussi spécifiques à la Guinée. Je voudrais qu'on nous dise quels sont les principes à ce qu'on appelle démocratie guinéenne ?
Il ne faut pas faire de déclaration péremptoire. Tout ça c'est de la mystification. Il ne s'agit pas de faire de l'incantation, de raconter du n'importe quoi. Qu'ils nous disent, on va débattre, quels sont les principes là. Les principes de la démocratie en Guinée, c'est déni de l'application des principes de la loi ? C'est le culte de la personnalité ? Non, je ne crois pas.
Pensez-vous qu'il existe en Guinée une force qui puisse dire non à une modification de la constitution ?
Mais qu'ils nous disent, qu'ils veulent modifier la constitution, en ce moment on verra la suite. Moi je ne spécule pas. Il y a des gens qui ont déjà dit non, vous ne pouvez pas savoir qu'il y a des forces qui s'opposent à vous sans déclencher les choses. Vous savez les hommes politiques parfois, c'est quand vous vous croyez au sommet, Blaise Compaoré pensait qu'il avait tout, ils l'ont fait partir. Il ne faut jamais sous-estimer les autres. Il faut jamais dire je fais ça les gens se soumettent. Vous entendez souvent dire si le peuple veut, on va changer la constitution. Il faut qu'on définisse le peuple. J'ai remarqué que ce sont les totalités des dictateurs qui aiment le plus utiliser le terme peuple. J'ai suivi la campagne électorale française, quelle est la personne qui a utilisé plus le peuple ? Marine Le Pen, une fasciste c'est cela. Quand un dictateur parle de peuple, il y a deux règles. Qu'on dise toujours le peuple va choisir. Qui est peuple ? C'est toi, c'est toi qui va décider ? Mais quel est le peuple pour ce dictateur ? Il y a deux règles qui prévalent. Quand les autocrates parlent de peuple, première règle, c'est l'exclusion. C'est à dire tout ceux qui ne sont pas d'accord avec eux ne font pas partie du peuple. Et souvent vous les entendez dire ennemis du peuple. Deuxièmement, ceux qui font partie du peuple pour eux, c'est le conglomérat des applaudisseurs, des crieurs des slogans, des opportunistes, des adeptes, de ceux qui tournent au gré du vent. Quand le vent vient à gauche, ils vont à droite, c'est ça leur peuple. Ceux qui ne sont pas d'accord avec eux ne font pas partie du peuple, même s'ils sont plus nombreux. Alors il ne faut pas qu'on galvaude le terme peuple. Je ne vais pas aller plus loin. Moi je n'écoute pas ces déclarations. Le peuple va se révolter. Alors, il faut qu'on fasse attention. Les Guinéens donnent toujours l'impression d'un peuple résigné. Sékou Touré a bien préparé le terrain à ceux qui l'ont suivi. (…).
Une synthèse d'Amadou Tidiane Diallo
L'Indépendant, partenaire de GuineeActu
![]()