Les écumes de la rancœur est un roman qui relate le soleil de Nyarra Belly. De l’aube de son enfance au crépuscule de ses dernières heures, la Reine des esclaves est montrée pleine de force, mais aussi traversée de doutes.
De fait, Yamoussa Sidibé dresse de son héroïne un portrait humain, paradoxal, mais sans concession tout le long d’un récit qui suit les méandres d’un commerce domestique d’esclaves dominé par des Européens dans la deuxième moitié du XIXème siècle, avec parfois la complicité mercantile de petits rois locaux.
C’est l’histoire d’une femme dont les actes et le comportement sont expliqués par les vicissitudes de son enfance. Dans l’économie générale du roman, le prologue joue ainsi un rôle prépondérant pour comprendre les fils du récit et le ressort de l’intrigue.
Dès l’abord, l’héroïne est placée sous le signe de l’abandon dans ses relations sociales (familiales, amicales et amoureuses) et des mouvements du soleil, proche et lointain, qu’elle interpelle en signe de revanche sur la vie. Plus jeune, elle est rejetée par son groupe d’amies et échappe à la noyade et aux marchands d’esclaves.
Elle est présentée comme un Moïse au féminin sauvée des eaux et qui jure de s’en sortir par ses propres moyens. Mais c’est une figure inversée du prophète biblique : elle ne sauvera pas son peuple de l’esclavage, elle va plutôt l’y conduire ; sa table des lois ne sera rien d’autre qu’une comptabilité macabre des hommes, femmes et enfants vendus aux plus offrants des esclavagistes.
Guide maléfique donc, sa volonté de dominer est soulignée à la fin du prologue :
« Demain, elle sera le nuage qui contrôlera les mouvements du soleil et qui choisira ceux qui devront jouir de sa lumière et de sa chaleur » (p. 18).
On notera ici l’ambiguïté du possessif qui amène le lecteur à confondre le personnage avec le soleil : Chaleur et lumière du soleil et/ou du personnage.
Le narrateur semble négliger ici un troisième élément lié au soleil après la lumière et la chaleur : la brûlure.
Cependant la suite du récit dès le premier chapitre met l’accent sur ce dernier élément. De fait le roman s’ouvre sur le thème de la sécheresse et des feux de brousse qui semblent représenter la source du déséquilibre entre les hommes et la nature ; déséquilibre condamné par les dieux dont le courroux pourrait expliquer la déshumanisation des habitants jusqu’à l’humiliation suprême que constitue l’esclavage.
Disons tout de suite que le thème du destin auquel les personnages sont soumis est nuancé, voire récusé, tout le long du récit. A la fin, Almami Kaala, le poète lucide et visionnaire, s’en prend ainsi à Nyarra Belly à propos du destin : « Tu ne comprends donc pas que le destin n’existe pas ! Nous sommes responsables de tous nos actes. »
Pour en revenir à l’élément solaire, la lumière fait écho à la position dominante de N. Belly qui va accéder au pouvoir par sa force de caractère et son génie des affaires ; d’autant plus qu’elle est motivée par la rancœur ; d’où le titre choisi par l’auteur.
Quant à la chaleur, le narrateur renvoie à la séduction de la Reine et à l’emprise qu’elle exerce sur les hommes qui l’entourent. C’est une sorte de mante religieuse qui se sert des hommes sans vergogne. Elle apparaît là comme une féministe avant l’heure qui se venge des humiliations subies dans son enfance et sa vie de jeune femme.
Son premier portrait réalisé passionnément par Gambè, un amour d’enfance, insiste sur un trait physique du personnage : sa peau claire héritée de la rencontre de sa mère avec un portugais. L’enfant naturel prend ainsi le nom de Nyarra Belly déformé en langue soussou en « gnalakhè gbely » qui signifie la dame à la peau claire, la dame rouge. Dans le récit, on a une autre explication à travers un exploit militaire réussi par l’amazone-de-la-Basse-Guinée dont le front est ceint d’un bandeau rouge.
En somme, la dimension solaire donne une grande cohérence à l’ensemble du roman, d’autant plus que le mari anglo-américain de N. Belly se nomme Louis Lightburn. Dans ce patronyme du personnage historique, fondateur de la Slave Trading Family, on peut lire lumière et brûlure ; sans parler du prénom louis (à rapprocher de l’homophone luis du verbe luire), qui renvoie aussi à la lumière.
Ainsi à partir d’éléments historiques vérifiables, Yamoussa Sidibé se fait le chroniqueur bien informé d’une page noire de l’histoire de l’Afrique où l’on voit la part de responsabilité des Africains dans le malheur des leurs. Cela reste malgré tout l’histoire d’une femme en proie à ses démons intimes nourris par une enfance malheureuse.
Ce roman qui s’ouvre sur les rayons brûlants du soleil se termine sous la lumière blafarde d’une lune hésitante : entre les deux, on a le destin tragique d’un personnage que l’auteur rend vivant par la puissance de son style. Sortie de l’oubli, Nyarra Belly rend l’âme seule et abandonnée au bord de l’eau, mais dans les bras du maître de la parole Almami Kaala, double de l’auteur, qui dresse d’elle un portrait en blanc et en noir. Sous les feux de la rampe d’un écrivain de grande facture, elle est présentée avec ses zones d’ombre.
On dit que « quand la mémoire va chercher du bois, elle ramène le fagot qui lui plaît », eh bien Yamoussa Sidibé s’inscrit par cette œuvre dans la lignée de ces grands écrivains guinéens comme Camara Laye, William Sassine ou Monénembo qui se sont nourris chacun à sa façon des vicissitudes de l’histoire nationale.
Alimou CAMARA
Professeur de Lettres Modernes
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