mardi 9 novembre 2010
Yamoussa Sidibé et La mémoire sans fard de la femme rouge

Les écumes de la rancœur est un roman qui relate le soleil de Nyarra Belly. De l’aube de son enfance au crépuscule de ses dernières heures, la Reine des esclaves est montrée pleine de force, mais aussi traversée de doutes.

De fait, Yamoussa Sidibé dresse de son héroïne un portrait humain, paradoxal, mais sans concession tout le long d’un récit qui suit les méandres d’un commerce domestique d’esclaves dominé par des Européens dans la deuxième moitié du XIXème siècle, avec parfois la complicité mercantile de petits rois locaux.

C’est l’histoire d’une femme dont les actes et le comportement sont expliqués par les vicissitudes de son enfance. Dans l’économie générale du roman, le prologue joue ainsi un rôle prépondérant pour comprendre les fils du récit et le ressort de l’intrigue.

Dès l’abord, l’héroïne est placée sous le signe de l’abandon dans ses relations sociales (familiales, amicales et amoureuses) et des mouvements du soleil, proche et lointain, qu’elle interpelle en signe de revanche sur la vie. Plus jeune, elle est rejetée par son groupe d’amies et échappe à la noyade et aux marchands d’esclaves.

Elle est présentée comme un Moïse au féminin sauvée des eaux et qui jure de s’en sortir par ses propres moyens. Mais c’est une figure inversée du prophète biblique : elle ne sauvera pas son peuple de l’esclavage, elle va plutôt l’y conduire ; sa table des lois ne sera rien d’autre qu’une comptabilité macabre des hommes, femmes et enfants vendus aux plus offrants des esclavagistes.

Guide maléfique donc, sa volonté de dominer est soulignée à la fin du prologue :

« Demain, elle sera le nuage qui contrôlera les mouvements du soleil et qui choisira ceux qui devront jouir de sa lumière et de sa chaleur » (p. 18).

On notera ici l’ambiguïté du possessif qui amène le lecteur à confondre le personnage avec le soleil : Chaleur et lumière du soleil et/ou du personnage.

Le narrateur semble négliger ici un troisième élément lié au soleil après la lumière et la chaleur : la brûlure.

Cependant la suite du récit dès le premier chapitre met l’accent sur ce dernier élément. De fait le roman s’ouvre sur le thème de la sécheresse et des feux de brousse qui semblent représenter la source du déséquilibre entre les hommes et la nature ; déséquilibre condamné par les dieux dont le courroux pourrait expliquer la déshumanisation des habitants jusqu’à l’humiliation suprême que constitue l’esclavage.

Disons tout de suite que le thème du destin auquel les personnages sont soumis est nuancé, voire récusé, tout le long du récit. A la fin, Almami Kaala, le poète lucide et visionnaire, s’en prend ainsi à Nyarra Belly à propos du destin : « Tu ne comprends donc pas que le destin n’existe pas ! Nous sommes responsables de tous nos actes. »

Pour en revenir à l’élément solaire, la lumière fait écho à la position dominante de N. Belly qui va accéder au pouvoir par sa force de caractère et son génie des affaires ; d’autant plus qu’elle est motivée par la rancœur ; d’où le titre choisi par l’auteur.

Quant à la chaleur, le narrateur renvoie à la séduction de la Reine et à l’emprise qu’elle exerce sur les hommes qui l’entourent. C’est une sorte de mante religieuse qui se sert des hommes sans vergogne. Elle apparaît là comme une féministe avant l’heure qui se venge des humiliations subies dans son enfance et sa vie de jeune femme.

Son premier portrait réalisé passionnément par Gambè, un amour d’enfance, insiste sur un trait physique du personnage : sa peau claire héritée de la rencontre de sa mère avec un portugais. L’enfant naturel prend ainsi le nom de Nyarra Belly déformé en langue soussou en « gnalakhè gbely » qui signifie la dame à la peau claire, la dame rouge. Dans le récit, on a une autre explication à travers un exploit militaire réussi par l’amazone-de-la-Basse-Guinée dont le front est ceint d’un bandeau rouge.

En somme, la dimension solaire donne une grande cohérence à l’ensemble du roman, d’autant plus que le mari anglo-américain de N. Belly se nomme Louis Lightburn. Dans ce patronyme du personnage historique, fondateur de la Slave Trading Family, on peut lire lumière et brûlure ; sans parler du prénom louis (à rapprocher de l’homophone luis du verbe luire), qui renvoie aussi à la lumière.

Ainsi à partir d’éléments historiques vérifiables, Yamoussa Sidibé se fait le chroniqueur bien informé d’une page noire de l’histoire de l’Afrique où l’on voit la part de responsabilité des Africains dans le malheur des leurs. Cela reste malgré tout l’histoire d’une femme en proie à ses démons intimes nourris par une enfance malheureuse.

Ce roman qui s’ouvre sur les rayons brûlants du soleil se termine sous la lumière blafarde d’une lune hésitante : entre les deux, on a le destin tragique d’un personnage que l’auteur rend vivant par la puissance de son style. Sortie de l’oubli, Nyarra Belly rend l’âme seule et abandonnée au bord de l’eau, mais dans les bras du maître de la parole Almami Kaala, double de l’auteur, qui dresse d’elle un portrait en blanc et en noir. Sous les feux de la rampe d’un écrivain de grande facture, elle est présentée avec ses zones d’ombre.

On dit que « quand la mémoire va chercher du bois, elle ramène le fagot qui lui plaît », eh bien Yamoussa Sidibé s’inscrit par cette œuvre dans la lignée de ces grands écrivains guinéens comme Camara Laye, William Sassine ou Monénembo qui se sont nourris chacun à sa façon des vicissitudes de l’histoire nationale.


Alimou CAMARA
Professeur de Lettres Modernes


www.guineeactu.com

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Vos commentaires
toure, mercredi 10 novembre 2010
Il est vraiment malheureux de voir que certains critiques versent plus dans l`excitation et dans l`enthousiasme que dans l`art de la critique.Mais comment un critique serieux peut comparer un nain littéraire comme yamoussa sidibé à des géants comme Monenembo;Sassine ou Camara Laye.Ne versons pas dans la vulgarité.Il ya des comparaisons inimaginables.
M.B.D, mercredi 10 novembre 2010
Mr. Kamano l´esclavage n´a pas debuté en Afrique avec le monde Arabe. Vous vous tropmez. Cela a débuté il y´a très longtemps je ne peux vous dire la date exacte mais souvenez-vous que l´Egypte fait partie de l´Afrique, la communauté du Prophète Moussa ou Moise était prise en esclave par le Pharaon de l´époque. Alors essayez de trouver autre origine de ce phénomène. Merci!
KAMANO, mardi 9 novembre 2010
Mr. Alimou,je voudrais tant soit peu, vous envoyer avant de vous féliciter pour ce beau roman aux PROLEGOMENES D`IBN KALDUN ainsi vers LA DHIMITUDE textes élaborés en la matière. L`esclavage est apparue en Afrique noire par l`entremise du contact avec le monde arabe qui en est l`initiateur.Des tribus non arabes du moyen-orient , perses et berbères en l’occurrence en ont fait les frais de ce fléau. les occidentaux n`ont en derniers ressort que suivi la marche d`un système qui y était établit avant eux et ont à leur tour tirer profit. Les échecs successifs de toute conférences sur l`esclavage notamment de DURBAN pour ne parler que de celle-là , est dû au fait de la négation volontaire du fait ESCLAVAGISTE AFRICAIN NOIR ET BERBÈRE de la TRIANGULATION REPRÉSENTÉE par:LES rois Africains, le Monde arabe et le monde Européen.Nier cette vérité reviendrait à nier les souffrances endurer par nos ancêtres qui nous commandent respect et circonspection .C`est un peu tirer par les cheveux les emphases que nous pouvons nous permettre au 21ème siècle , mais illustre bien le paradoxe de l`affiliation philosophique de nos écrivains. C`est à se faire retourner dans leur tombe nos illustres ancêtres qui méritent mieux .
Youssouf bangoura, mardi 9 novembre 2010
" d`une page noire de l`histoire de l`Afrique où l`on voit la responsabilité des africains dans le malheur des leurs " Quel mensonge, vous repetez les mêmes conneries que les historiens occidentaux, qui ont tout fait pour nous accepter que les "Petits Rois " africains avaient pris part à la traite negrière . L`occident n`a jamais voulu endosser sa responsabilité, depuis des siècles, on ecrit des livres, pour dire s`il y avait eu traite negrière parce que les chefs locaux africains vendaient leurs frères . Tout le monde sait que cette version est mensongère peut être sauf Yamoussa Sidibé ( le petit griot " de Conté et Mr Alimou camara .
GilBlack, mardi 9 novembre 2010
C`est pas seulement les petits,les faibles ou les africains que sommes-nous en un mot qui commettons des crimes contre l`humanité dans le monde?C`est eux les donneurs de leçons et non la moindre.Ils n`ont pas a se justifier mais justifier ceux qu`ils continuent de soumettre pour en tirer profit. Pauvres Africains,le colon ne fait que profiter du manque d`Union a notre niveau pour se atteindre son objectif.Diviser pour règner,on paye encore trop lourd là!
Chérif Diallo, mardi 9 novembre 2010
En ces moments troubles de l’histoire de notre Guinée, c’est rafraichissant de compter parmi ses fils quelques esprits créatifs. Claire-Issa (qui passera son bac « lettre » en fin d’année) et moi seront les premiers lecteurs.

Dernière mise à jour 25/06/2011 13:53:55
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