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Loin de moi l'idée de jouer au rabat-joie. Parce que ma réflexion en découragera involontairement plus d'un. Et me vaudra peut-être son lot de critiques acerbes, ou plus. Normal. Si notre Etat a presque le même âge que la célèbre cycliste Jeannie Longo (pour ceux qui suivent l'actualité sportive..), il n'en a ni la clairvoyance, ni l'endurance, ni la détermination. Un jour viendra, ou la Guinée indépendante atteindra un âge canonique. Mais au rythme et avec la politique actuels, il n'y aura toujours aucune raison de faire la fête. Monsieur Kylé, dans une belle contribution, signale une trente sixième lettre d'un intellectuel guinéen. Lettre d’appel à la jeunesse et aux gens d’armes. A la manière des aristocrates britanniques, je dirai que j'ai bien peur que dans vingt cinq ans (soixante quinzième anniversaire), notre courageux compatriote en soit à sa trois cent cinquantième lettre, ou plus, adressée à une vaillante jeunesse. Laquelle sera devenue entre temps une tremblante vieillesse en uniforme, plus armée de Sonotones que de fusils. Défraichie et décatie, assurément. Parce que le fond, dans la misère, on ne l'atteint jamais vraiment, même si on le voit. Comme l'asymptote des mathématiques. C'est apparemment le seul objectif que se sont donnés les puissants de nos deux Républiques, leur différence tenant plus à l'accélération qu'ils donnent à notre chute qu'à la vitesse à laquelle ils nous y conduisent. Existe-t-il une amnésie collective ? Bonne question (et élégante esquive) serait-on tenté de répondre au Pr Doré, notre véritable "thermomètre social", qui, lui, ne fait heureusement pas dans la langue de bois. Parce que de manière intrinsèque, aucune réponse ne peut être satisfaisante. On peut en donner un faisceau d'arguments, ou toutes sortes d'explications, plus ou moins charpentées, mais ne pas se satisfaire de ce qui frise la désinvolture, l'oubli rapide d'un passé terrible et d'un présent sans issue. Pour certains, il faut rendre hommage aux "pères de l'indépendance". Je pose, comme beaucoup de nos parents paysans et éleveurs, la question simple : était-ce un but ou un moyen, et dans ce cas qu'est-ce qui en a été fait ? De la sincérité de la réponse dépend l'opportunité de sa célébration. J'aurai souhaité une journée nationale de recueillement, et l'usage des fonds collectés à la reconstruction de certaines structures sanitaires en ruine. Ou toute autre proposition constructive. Je ne vois pas pourquoi le fait que mon pays soit abonné aux dernières places de tous les indicateurs de croissance ou de développement, aux premières pour ce qui est du déni des droits élémentaires de la personne et de trafics en tous genres, me transporterai de joie, anniversaire ou pas. Sachant que le cirque, ou "la mamaya", terme difficilement traduisible dans sa richesse sémantique, a pris une forme que l'épidémiologie qualifierait d'endémique. Je ne résiste pas à un certain dépit, proche d'une rage intériorisée, pour dire au frère Kylé que moi, le guinéen moyen, je n'ai plus de montre fonctionnelle, c'est-à-dire de mémoire du temps qui passe. Rouillée depuis trop longtemps et au delà de tout espoir de réparation, même aux mains du meilleur horloger Suisse. Idem pour notre boussole, qui a perdu son aiguille, donc le nord, depuis belle lurette. A l'aune de cet aveuglement imposé, l'homo guineensis sera bientôt incapable de distinguer la nuit et le jour, étant devenu par la grâce de nos "dirigeants" un malvoyant progressif, non corrigé, et un jeûneur permanent, avec juste un vestige d'estomac. Bon sportif de toutes les misères, en somme. Alors, pas de motif de réjouissance ? bien sûr que si, mais autrement. Lorsque je lis les contributions de certains guinéens, de tous âges, ou que je reste à l'écoute des pulsions profondes, venues de l'intérieur du pays, je sens monter en moi une bouffée d'optimisme. C'est cela qui maintient l'espoir, et non les sempiternelles ritournelles, énumérations devenues fatigantes de la richesse "scandaleuse" supposée exister dans notre sous-sol, et censée effacer notre misère comme par un coup de baguette magique. Thierno A. Diallo, médecin pour www.guineactu.com
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