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Dans un discours incendiaire prononcé le 22 Août 1976 contre les Peulhs, une fraction importante de la population guinéenne, M. Sékou Touré dit « …La situation du Fouta….En effet, l’on sait qu’à la naissance du Parti Démocratique de Guinée, le Fouta était menacé, tragiquement menacé de nombreux travers sociaux….l’alcoolisme menaçait les populations…. Y compris les marabouts qui remplissaient leur bouilloire de bière ou de vin….A Conakry, à cette époque, lorsque dix voleurs se trouvaient devant le commissaire ou devant le tribunal, l’on comptait au moins 8 ressortissants de la Moyenne-Guinée (Fouta) ». Parlant des intellectuels Peuhls au sujet de la lutte politique pour la souveraineté internationale, il ajoute « Du temps de la colonisation, ils avaient démissionné du camp de la lutte ; car ils se comptaient au bout des doigts, les Peulhs, jeunes ou vieux intellectuels, qui militaient ardemment dans les rangs du P.D.G…. ». Voilà ! Ne pas être du P.D.G., avoir une vision différente, se démarquer d’un « chef » parvenu inculte, dont le penchant criminel apparaissait déjà en pointillé, est qualifié de « trahison ». Pour le président de la République qu’il était, un Peulh était soit alcoolique, soit voleur, et souvent les deux à la fois. Ceux des intellectuels qui n’étaient pas dans son parti, ou qui doutaient de sa capacité à diriger un Etat, en plus d’être « alcooliques », « voleurs » étaient bien évidemment des « traîtres ». Nous sommes là, au cœur du débat. Le Parti-Etat, notamment son président organise des meetings dans le seul but de stigmatiser, injurier, humilier une composante de sa population, sur une base strictement ethnique. La stigmatisation n’a pas été que verbale. Les exactions sanglantes d’avant l’indépendance contre les mêmes, se sont poursuivies plusieurs années durant, après l’accession à la souveraineté. Les intellectuels les plus solides, pas seulement des Peuhls, ont été suppliciés, leurs cadavres souillés par M. Sékou Touré en personne (si j’en crois M. Alsény René GOMEZ). Il ethnise le débat politique, invite les populations à liquider leurs compatriotes, au seul motif qu’ils sont Peulhs. Savourez cette étrange consigne donnée dans le même discours, à propos des intellectuels « …Pour ceux qui sont à l’extérieur, nous n’avons pas voulu jusqu’ici les liquider, mais nous allons le faire désormais… Vous avez le pouvoir, Camarades militants de l’égorger sur place et nous en assumons la responsabilité devant le peuple de Guinée… ». Une invitation explicite à lyncher une partie de ses propres compatriotes. Le peuple de Guinée s’y opposera farouchement. Il n’y eut point de lynchage, ni individuel, ni collectif. Voilà brièvement présenté, l’un des lourds contentieux de dimension nationale qui mériterait d’être débattus publiquement au cours d’une vraie conférence nationale, préalable à toute célébration non partisane d’un quelconque cinquantenaire. Le P.D.G et ses supporters ont souvent accusé leurs adversaires vrais ou supposés de trahison. Par exemple, BARRY III a été qualifié de « traître » et supplicié sans autre explication. (Je n’ai aucun lien avec BARRY III, ni avec aucun de tous ceux de sa génération. Mes parents n’étaient pas allés à l’école). Une conférence nationale serait l’occasion et le lieu de démontrer quelle cause il aurait « trahi », qui il aurait « trahi » et comment a-t-il « trahi » si tel était le cas. Le même raisonnement peut être appliqué à Karim FOFANA, KEITA Koumandjan, etc.…. Les archives concernant les intellectuels de cette génération sont disponibles en France, en Afrique (Mali, Sénégal), mais aussi en Guinée. Il se pourrait bien qu’à l’issue du débat public, nos compatriotes réalisent que les « traîtres » n’étaient pas ceux qu’on a désignés. Il se pourrait même que la légende de Sékou Touré en prenne un sérieux coup. La probabilité qu’il apparaisse pour ce qu’il est, c’est-à-dire un authentique vulgaire criminel semble élevé. D’où l’acharnement du pouvoir actuel (sans distinction de génération) à empêcher tout débat public sur les périodes 1958-1984. Il n’est pas question pour moi de mettre en exergue tel ou tel personnage, ou d’instaurer une hiérarchie victimaire. Il s’agit d’éclairer deux étapes importantes de l’histoire récente de notre pays : 1958-1984 et 1985-2007. Des milliers de familles ont été détruites à partir de 1956 par Sékou Touré et ses Associés du P.D.G. Les massacres ont continué jusqu’à sa mort. Vouloir asseoir une célébration sur la tragédie des victimes, c’est préparer la possible désintégration du pays. Il y aurait alors deux pays : celui des victimes dont on nie les souffrances réelles et les bourreaux ou leurs héritiers (idéologique et familial) qui eux, célébreraient ostensiblement leurs ascendants criminels. L’arrogance du bourreau face à la victime négligée. Un cinquantenaire légitime, travesti en opération politicienne dans l’unique but de relégitimer Sékou Touré, déjà réhabilité par Lansana Conté. Le palais présidentiel porte son nom : Sékhoutouréya (en Soussou : chez Sékou Touré). Ses victimes qui se chiffrent par milliers sont ignorées, quand on ne jette pas l’opprobre sur elles. Les premiers textes relatifs au fameux cinquantenaire qui sont parus, laissent craindre le pire. Un ancien ambassadeur de France à Conakry et ami personnel du tyran, a dans un article publié dans kibarou.com donné le ton. Sékou Touré : l’homme qui a dit non ! La célébration avant inventaire. Les fosses communes, les pendaisons publiques, les exactions humiliantes infligées aux populations, ni vues, ni connues. Le témoignage comporte bien sûr quelques critiques du régime du P.D.G. pour mieux faire passer l’idée que son « ami » était un panafricaniste doublé d’un « patriote ». Il fait état de la répression qui n’était que sévère (donc pas sanguinaire). Il est sûr qu’il y avait multiplication de complots, ce qui à ses yeux entraînait des répressions sévères, en réalité sanguinaire. En clair, Sékou Touré assassinait, parce qu’il y aurait « complots ». M. l’ambassadeur en est sûr. Il évite la précaution oratoire usuelle. Il n’emploie aucun conditionnel. On en déduit aisément que les suppliciés des pendaisons, les fosses communes, les exécutions sommaires étaient tous des comploteurs qui avaient mérité les supplices les plus inhumains. Il oublie toutefois de rapporter les faits qui l’autorisent à être affirmatif. Dans la même logique, M. Moussa Sanguiana CAMARA, aujourd’hui conseiller officieux de M. Kouyaté, hier procureur cruel des tribunaux du P.D.G., prône l’oubli du passé. L’amnésie comme mode de réconciliation. Fantastique conseil qui ressemble fort à une auto absolution. M. Alsény René GOMEZ, a commencé à apporter quelques lumières, à mon avis insuffisantes sur la période 1958-1984. Mais, son livre (que je n’ai pas encore lu) a le mérite d’exister. Il faut le saluer. Pour ma part, je considère que ce livre n’est qu’une petite première contribution. Il ne peut s’arrêter en si bon chemin. Les anecdotes de la vie quotidienne pendant sa détention au camp Boiro ne peuvent se substituer aux questions de fond. Par exemple, des officiers comme M. Lansana Conté ont-ils dirigé des pelotons d’exécution ? Ont-ils eux-mêmes torturé ou coordonné les opérations de tortures ? Qui a ordonné l’exécution sans procès de plus de 180 officiers Malinkés après Avril 1984 ? Pourquoi ? Pourquoi avoir humilié le colonel Diarra avant de l’assassiner ? Un second livre portant sur la période 1985-2007 est attendu avec impatience par des millions de Guinéens. ? On peut imaginer que M. GOMEZ l’a déjà mis en chantier. Ce ne devrait pas être difficile à écrire. Ayant été un acteur décisif du système Conté, il dispose de tous les matériaux dont le pays a besoin pour comprendre les chemins qui l’ont conduit à la déchéance qu’il connaît depuis presque 20 ans. À deux reprises, M. GOMEZ a appartenu à des équipes gouvernementales toujours chassées par des insurrections militaires et civiles. Pourquoi il ne déplore la tyrannie que quand il n’est plus en mesure de l’exercer lui-même ? Par exemple les tueries organisées contre la jeunesse en Juin 2006, en Janvier et Février 2007. Pour quelles raisons a-t-il laissé massacrer ses propres compatriotes par Lansana Conté ? Etant un ministre important, il était vraisemblablement au courant que M. Lansana Conté avait l’intention de faire venir de Guinée-Bissau, pays qu’il considère être le sien, des miliciens tueurs, pour l’essentiel issus de sa famille paternelle. Que craignait-il, au point de laisser massacrer la jeunesse de son pays par une milice étrangère ? Quelle est la nature du pacte qui semble le lier à Lansana Conté ? Dès sa sortie du camp Boiro, en avril 1984, M. Alpha Abdoulaye DIALLO dit Porthos sort un livre qu’il intitule « La vérité du ministre».
Il y raconte ses conditions de détention au camp Boiro. Il y explique avec force détail comment en Novembre 1970 lors du débarquement d’un corps expéditionnaire portugais à Conakry, il a organisé le plan de sauvetage de Sékou Touré et de sa famille. D’après ce que nous savons depuis, il avait convaincu un couple, descendant de la famille régnante de Dalaba de cacher Sékou Touré dans sa résidence de la minière (un quartier de Conakry). Il a été persuasif semble-t-il. M. Sékou Touré a eu la vie sauve grâce à cette famille. Après les évènements, elle a disparu, accusée de « complot ». Tout comme M. GOMEZ, M. Porthos devrait éclairer le pays sur des épisodes comme celui-là, ou tout au moins donner sa propre lecture des pratiques du P.D.G. et de Sékou Touré dont il a été l’un des sauveurs. Et c’est à son honneur. Après « la vérité du ministre », il serait intéressant que M. Porthos écrive « sa vérité ». C’est historiquement utile pour le pays. Il a toujours été un Ministre important de Sékou Touré. Il a un certain niveau de formation universitaire. Il sait écrire. Il a vraisemblablement des matériaux de premières mains. Par exemple, certains proches de Sékou Touré affirment que Kwamé N’KRUMAH était non pas hébergé, mais en résidence 
| | Sékou Touré | surveillée à Conakry à la demande d’une puissance étrangère occidentale. Qu’en est-il ? Sékou Touré ignorait-il le projet d’assassinat de Cabral ? On peut donc espérer que l’ancien Secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères du P.D.G accepte de livrer dans un prochain ouvrage, la philosophie générale du pouvoir dont il a été longtemps, l’une des notabilités technocratiques, d’ailleurs admirée. Sans une explication nationale, publique, franche et sans tabou, toute célébration du cinquantenaire ne pourrait être que « frelatée ». Et les démarches auprès d’une épouse de Lansana Conté visant à obtenir l’exclusivité de l’organisation d’un « débat » national sur ces questions sont suspectes. Au demeurant, l’épouse du président autoproclamé n’est pas une institution nationale, ni propriétaire de l’histoire de notre pays. Que des « intellectuels » entreprennent une pareille démarche est désespérant. Mamadou Billo Sy Savané (France)
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