lundi 26 avril 2010
Une nouvelle voie (suite/5)
Alpha Oumar Telli Diallo

Le libre-penseur sévère et sans langue de bois continue son exploration des méandres de décisions importantes pour la nation prises par nos bosses temporaires en proposant des pistes de réflexions et des propositions d’action qui pourront être poursuivies (si nécessaire) afin de redresser la barre quand la nouvelle voie sera effective. Elle sera à créer avec tous les moyens légaux possibles pour mettre fin à notre slogan national actuel «Corruption, Médiocrité, Injustice» qui a remplacé entièrement le «Travail, Justice, Solidarité» de la Nation en 1958.

1.  La BADAM (Banque Africaine de Développement Agricole et Minier) a été officiellement inaugurée le 2 Mars 2010:

·    Pour: encore un bon pas potentiel vers le changement qualitatif en Guinée: la sortie du profond coma dans lequel nous nous sommes noyés passera forcement par des réformes de fond, fortes et courageuses – pas les petites reformes cosmétiques qui depuis des décennies font beaucoup de bruit au départ et finissent ensuite en pétard mouillé. Avec nos potentialités humaines, du sol et du sous-sol nous devrions nous sortir progressivement mais rapidement de tous nos prêts concessionnels et dons qui ne font du bien qu’à la minorité qui les gèrent.

·    Contre: j’entends autour de moi de très nombreux doutes sur le sérieux et sur l’avenir serein de cette BADAM, en particulier en raison de la moralité «au dessous de tous soupçons» de certains des initiateurs, partenaires et bailleurs principaux. Il semble qu’il y ait même un ex-taulard pour crimes économiques contre la Guinée dans l’équipe dirigeante. Il y a effectivement des risques que ceci ne soit qu’une grosse arnaque pour mobiliser des fonds chez de généreux donateurs et qui seront immédiatement dilapidés à la guinéenne…Ensuite ils déposeront le bilan et passeront à la prochaine magouille. Si cela se révélait réel, elle sera alors une tres grosse épine dans le pied de notre nouvel Etat de Droits.

·    La nouvelle voie: Des structures telles que celle-ci seront les moteurs de la reprise économique rapide de notre pays. Quand l’Etat de Droits sera devenu effectif, ce type d’opportunités de financement sera progressivement disponible pour tous ceux qui veulent vraiment travailler dur et honnêtement. Il faudra absolument retrouver une crédibilité financière indiscutable et cesser de tendre la main tous les trimestres pour assurer notre fonctionnement local et les salaires de nos fonctionnaires. Il nous faudra remplir les conditions pour avoir enfin accès aux l’IDE (Investissements Directs Etrangers) porteurs de croissance. La richesse intérieure nationale reviendra 1) par notre système efficient d’encouragement du dynamisme de notre secteur privé dans tous les domaines potentiels (et je pense particulièrement à l’agriculture, aux mines bien gérées et aux services de qualité internationale) qui permettra l’émergence de PME/PMI performantes qui créeront des postes de travail stables et de mieux en mieux rémunérés pour nos jeunes et 2) par une fonction publique minimale, mieux payée et efficiente qui saura renflouer progressivement les caisses de l’état avec toutes nos recettes fiscales, douanières, halieutiques et autres qui n’iront plus directement dans les poches de particuliers. Tant que la Guinée restera un cauchemar pour les investisseurs sérieux (par la corruption généralisée, la bureaucratie effrayante, l’absence totale de justice et de droits), nous serons exclus de ces ressources porteuses de développement. A nous de choisir et d’agir dans l’intérêt exclusif de la majorité en éliminant totalement nos arnaqueurs en costumes, boubous Bazin et tenues de guerre. Les premiers temps seront durs, très durs pour certains, mais indispensables pour nous. La Commission Economique pour l’Afrique (CEA) a noté que l’économie de l’Ouganda a crû de 7% entre 1993 et 2002 avec l’amélioration de son climat réglementaire. Le nombre de gens vivant avec moins de 1dollar US par jour est passé de 56% en 1998 à 32% en 2002 après que le gouvernement eut pris des mesures attractives pour les investisseurs.

Les sociétés nationales d’investissement comme la BADAM seront centrales pour recréer progressivement cette crédibilité: ses prêts seront forcement à des taux d’intérêt à 2 chiffres et avec une rigueur dans la gestion qui non seulement sera assujettie à des contrôles fréquents de l’utilisation des ressources, mais surtout à l’obligation de performance et de bénéfices pour pouvoir rembourser les intérêts et le principal du préteur dans le temps convenu au départ. Finis les 4x4 rutilantes et les rénovations de bureaux et de villas sur les budgets au démarrage de tous les nouveaux projets sinon adieu à la performance obligatoire. Ensuite les plus grands investisseurs régionaux et internationaux surveilleront notre évolution et entreront dans la course aux bonnes affaires en Guinée quand nos institutions auront montré de manière pérenne le bon exemple. C’est ce type de reformes et d’autres du même genre (avec en particulier des conditions intéressantes pour attirer les gros capitaux des investisseurs internationaux) qui sont les formules qui ont crée les dragons d’Asie, d’Afrique du Nord et Australe. Dans notre sous-région le Ghana, le Nigeria, la Cote d’Ivoire, le Sénégal, et le Mali sont déjà sur cette lancée depuis quelques années. Il faudra mettre fin progressivement aux «cadeaux empoisonnés» de l’aide gratuite pour rechercher les ressources du système financier international, celui qui a crée la performance et la croissance dans tous les pays qui réussissent. Même la Russie et la Chine communistes ont fini par apprendre cela et elles l’appliquent mieux que ses professeurs maintenant! Bien sur cela ne justifie en rien l’absence totale de respects des DDH dans plusieurs de ces pays mais il ne faut surtout pas mélanger toutes les actions d’un Etat.

J’écoute et je lis avec beaucoup d’attention toutes les déclarations publiques de nos principaux candidats à la présidentielle de 2010. Il n’y en a qu’un seul qui parle clairement de ce type d’actions radicales, sûrement parce qu’il les a déjà vu et pratiqué ailleurs. Je doute néanmoins qu’il aura la possibilité de les mettre en œuvre avec rigueur après son élection: le populisme narcissique de nos partis actuels exige ici la popularité démagogique avant tout. Si néanmoins il nous démontre ce courage politique et cette vision de récolter des fleurs plutôt à moyen et long termes, je serais alors son plus gros supporteur et défenseur.

 

2.   La Société civile (consortium International Alert & Agora) a organisé du 23 au 25 Mars à Conakry un dialogue sur la réconciliation nationale en Guinée:

·    Pour: Cette initiative heureuse a réuni un groupe très diversifié sur tous les plans: des militaires (du Général en retraite au sergent); des civils (ONGs et des personnes ressources nationales; des jeunes grand-pères et des jeunes de l’axe Bambeto-Cosa, les soldats du peuple qui ont crée la transition en Guinée.

Primo fait très rare ici, je n’ai vu aucun béret rouge ou vert ni de membres de nos 3 gouvernements (y compris le CNT). Secundo, j’ai toujours pensé qu`il existait dans notre pays ce type de Guinéens qui étaient plus préoccupés par le sauvetage de la Nation que par leurs petits intérêts personnels mais je ne les avais pas encore rencontrés au bout de 5 mois de séjour au pays. Finalement et grâce à une modération qui a privilégié les remue-méninges francs et l’écoute attentive de tous les participants, cette équipe a su se souder en trois jours pour trouver des consensus opérationnels sur les différentes questions qui leur étaient soumises: Qu’attendez-vous de la transition en Guinée? Au niveau national qui doit se réconcilier avec qui et pour quelles raisons? Quelles sont les difficultés qui pourraient empêcher une réconciliation entre les personnes/groupes/communautés identifiés et que faut-il faire face aux difficultés? Quels sont les autres acteurs organisés ou non concernés par la réconciliation nationale? Comment et sous quelle forme cette réconciliation nationale devrait être menée? De façon réaliste quel programme de réconciliation pourriez-vous proposer? Cette rencontre m’a vraiment rassuré que le vrai changement était non seulement possible, mais qu’il viendra effectivement quand nous aurons des vrais patriotes engagés à la tête de notre pays.

Le clou des activités retenues dans le plan d’action 2010 est l’organisation en juin 2010 d’une rencontre nationale sur le dialogue de réconciliation en Guinée. Des dialogues identiques à celui auquel j’ai pu participer ont déjà eu lieu dans la majorité des capitales régionales et elles seront totalement couvertes avant la grande rencontre de juin. Des équipes venues de chaque région seront alors réunies à cette rencontre pour une synthèse finale et l’élaboration d’un programme national qui sera largement diffusé et finalement soumis à l’acceptation de la majorité des guinéens.

Bravo aux organisateurs et à tous les participants – vous êtes en train de faire un travail qui peut-être ne sera jamais bien connu et récompensé, mais deux fois par jour, devant votre miroir vous vous regarderez avec satisfaction et fierté pour ce que vous aurez fait pour sauver votre pays – et ils ne sont pas très nombreux aujourd’hui nos responsables à tous les niveaux qui pourraient dire cela…

·    Contre : R.A.S ou presque: je me suis demandé au bout du 2ème jour si une plus grande médiatisation de ces rencontres initiales n’aurait pas été une plus–value à ce travail naissant mais je suis ensuite persuadé qu’il était peut-être plus prudent de démarrer ainsi afin d’avoir des réflexions, analyses et options bien réfléchies à présenter aux guinéens afin que le processus évite de tourner indéfiniment en rond avant de démarrer. Je pense néanmoins qu’il aurait été fort utile de filmer tous ces riches échanges interpersonnels entre ces compatriotes qui étaient en fait des vrais experts nationaux dans ce domaine en raison de leurs expériences, réflexions et actions au niveau de leurs ONGs.

·    La nouvelle voie: Cette action salvatrice et bien d’autres du même type seront non seulement recherchées mais encouragées techniquement et financièrement car le chemin difficile vers la Vérité, Justice et Réconciliation nationales passera forcement par un processus rigoureux, bien programmé et mené avec des mains de maîtres pour soulager enfin toutes nos consciences meurtries par plus de 50 ans de crimes de sang et économiques.

 

3.  Le président de notre CENI (Conseil Electoral National Indépendant) s’est présenté de nouveau en début mars devant les medias nationaux afin d’annoncer l’affichage des listes des recensés en Guinée dans la période du 18 mars au 04 avril (soit 15 jours) pour corrections éventuelles ainsi que la reprise du recensement pour les guinéens vivant à l’étranger dans 17 pays de regroupements. Il a également précisé qu’il n’y aurait plus de nouveau recensement en Guinée.

·    Pour: Par rapport à sa décision incompréhensible initiale de les exclure tous des prochaines présidentielles et à la réaction générale et unanime de rejet de cette décision, c’est la preuve que la CENI est revenue (de gré ou de force) à de meilleurs sentiments. Mais…

·    Contre: sortez vos calculettes et multiplions ensemble: le recensement d’une personne prend 5 minutes pour être totalement enregistré (si tout va bien, ce qui ne semble pas être le cas le plus fréquent), soit environ 12 personnes recensées en une heure et 120 personnes par jour si la machine travaillait pendant 10 heures par jour, le tout sans aucun arrêt. Pour un temps total de recensement de 15 jours cela fait en tout 1.800 personnes. Supposons maintenant qu’il y ait 3 machines par centre (alors que les informations disponibles parlent de 2 à 3 machines opérationnelles par lieu de recensement), cela ferait en tout 5.400 personnes par pays de regroupement et en tout 91.800 Guinéens de la diaspora recensés. Le chiffre officiel final présenté par le directeur des opérations de la CENI le 12 avril reflète bien cette estimation: 75.215 enregistrés. En rajoutant les 57,000 enregistrés du premier passage, cela fait environ 132.000 pour une population électorale estimée à environ 2 millions soit moins de 7% du recensement complet réalisé! En plus les équipes ont toutes démarré avec des retards très importants ce qui fait que le travail a démarré dans de très nombreux endroits après le 04 avril, date normale de clôture!

Et nous avons vu de tout au cours de cette tragédie: pour les USA, les visas ont été refusés longtemps à certains des agents recenseurs car ceux partis pour la 1ère partie du travail en septembre 2009 ont tout simplement disparu dans la nature dans la pure tradition de l’immigration choisie par les victimes des dictatures en Afrique. L`épisode de l`Angola a été également épique. En Guinée, les affichages des listes disponibles pour corrections ont été également retardées même dans Conakry, avec des milliers de personnes qui n`ont pas été retrouvées sur les listes, des hommes avec des photos de femmes et vice-versa et des fautes d`orthographe sur les noms et prénoms usuels en Guinée! On ne peut même pas imaginer la situation réelle dans le pays profond! Je vous épargne tous les détails croustillants sur les perdiems surévaluées, le remplacement de plusieurs premiers recenseurs (qui avaient au moins un peu d’expérience en la matière depuis septembre dernier) par des parents proches et amis des bosses de la CENI; aucun contrôle externe prévu a résulté à coup sûr et bien calculé en un flou artistique à la guinéenne avec absence totale de transparence, de communication honnête et de gestion rigoureuse.

Ainsi, après un père de la nation criminel et deux dictateurs militaires nous voici sur la trajectoire express et sans garde-fou d`un roitelet civil qui pourrait de fait devenir progressivement pire que certains de ses prédécesseurs car nous avons réussi pour le moment l`exploit de toujours remplacer nos chefs par pire qu`eux! Nous jugerons tous ensemble en 2015 et tant pis pour nous si c`est le cas…

·    La nouvelle voie: La catastrophe biométrique que je craignais et que je dénonçais récemment a été même pire que ce que je croyais – la pagaille actuellement dans la transition est telle que plus personne ne sait où donner de la tête! On a l’impression que la CENI est encore plus mal organisée que le camp militaire Alpha Yaya Diallo, le foutoir de nos treillis, armes blanches et kalaches. Décidément il y a vraiment des gros incapables à de nombreux postes stratégiques du pays mais certains affirment qu’au contraire cette pagaille est en fait très bien organisée pour faciliter les détournements d’une partie importante des financements mobilisés!

Mais où allons-nous avec tout ça et que faire pour vraiment éliminer cette racaille si bien désorganisée? Il y a des moments où je suis très démoralisé et sceptique sur l’avenir de notre pays. Devrons-nous avoir à reprendre en grande partie cette transition et ces élections pour obtenir le changement réel souhaité en Guinée?


Alpha Oumar Telli Diallo


www.guineeactu.com

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Vos commentaires
Modibo Traore, UK, jeudi 29 avril 2010
Monsieur AOT. Au risque de me répéter, chaque épisode de votre série porte un important jet lumineux sur des phénomènes qui obscurcissent la vie politique et sociale de notre pays. On me reproche d`être très indulgent dans mes réactions. Mais je préfère éviter des polémiques pour me consacrer a l`essentiel. C`est pourquoi j`éprouve du plaisir a lire et a commenter avec appréciations des articles constructifs comme les vôtres. C`est dans ma nature de solliciter et d`encourager ceux qui produisent les bonnes œuvres et de prodiguer des conseils a ceux qui font le contraire. Revenant a l`article du jour, je dirais, sans prétendre connaitre la prescience du futur, qu`avec une réconciliation nationale réussie, la transparence et la bonne gouvernance, notre pays rattrapera et même dépassera, en un rien de temps le Ghana, le Mali le Sénégal l`Ouganda que vous citez. Avec cet empressement général autour de l`élection prochaine, il faut reconnaitre qu`il est tord de penser qu`elle constitue une fin en soi. Bien a vous mon frère et que Dieu vous bénisse
Sékou Oumar Camara, lundi 26 avril 2010
Sur le 1, je suis du côté de ceux qui pensent que la BADAM est condamnée à déposer le bilan à brève échéance...Pour autant, je serai heureux d`avoir eu une opinion erronée. Wait and see! Sur le 2, il n`y a jamais de séminaire de formation et de sensibilisation, en trop...S C`est donc une bonne initiative. Sur le 3, j`espère qu`après les élections de juin 2010, Ben Sékou va reprendre son métier d`entrepreneur de nuits...chaudes!

Dernière mise à jour 25/06/2011 13:53:55
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