vendredi 26 février 2010
Une nouvelle voie (2)
Alpha Oumar Telli Diallo

Je suis chaque jour un peu plus convaincu que nous sommes encore sur une mauvaise voie pour un changement qualitatif. Entre la rage et le choléra je choisis… ni l’un ni l’autre car il existe aujourd’hui des traitements efficaces contre les deux! Nous ne sommes plus aujourd’hui dans une course de vitesse mais dans une course de fond avec de nombreux obstacles et haies à franchir pour reconstruire notre pays sur de nouvelles bases saines. Ce que nos trois dictateurs précédents ont détruit dans le désordre le plus total en 51 ans ne sera jamais réparé même partiellement en 6 ou 12 mois. Il n’existe pas de boutons «Delete» ou «Quick-Fix» à notre situation actuelle. En tant que scientifique, pour moi un travail n’est pas bien fait à 80-90% mais plutôt à 100% ou même 110% c’est à dire mieux que ce que j’espérais au départ. Et nous ne souhaitons et n’accepterons pas moins pour notre pays; les guinéens toutes catégories confondues veulent pouvoir enfin chanter en chœur avec Meiway : «on a gagné, on a gagné».

Notre nouvelle voie ne doit pas être seulement sociale et politique; si nous réussissons notre réconciliation nationale, elle sera surtout économique au vu de nos potentialités peu ou mal exploitées. C’est notre réussite économique qui remettra le pays dans le concert des grandes nations africaines. Je vais pour une fois faire exception à ma règle en citant une réflexion intéressante d’une intellectuelle qui écrit pour partager ses idées sur les changements possibles sur notre continent; je ne choisirais pas Voltaire, Molière, Camus ou Sartre parce que leurs bons mots n’étaient pas destinés à notre triste contexte et qu’ils en auraient sûrement utilisé de bien plus durs si c’était le cas. Je vais plutôt citer Dambisa Moyo, une jeune zambienne qui a étudié dans son pays jusqu’à ce que la mauvaise gouvernance locale ait abouti à la fermeture de l’unique université. Elle est donc allée aux USA où elle a fait d’excellentes études qui lui ont finalement ouvert les portes de la Banque mondiale. Deux ans plus tard elle démissionne pour aller faire un master à Harvard et un doctorat d’économie à Oxford (certains ne l’apprécieront pas chez nous). Elle travaille maintenant pour la banque Goldman-Sachs où elle est chargée de la stratégie économique à l’échelle mondiale. Elle a publié en septembre 2009 un petit bijou intitulé «L’aide fatale, les ravages d’une aide inutile et de nouvelles solutions pour l’Afrique». Si vous ne devez lire qu’un seul livre cette année je vous conseille fortement celui-ci. Elle écrit : «Ce dont les pays pauvres ont besoin, ce n’est pas d’une démocratie avec ses partis multiples (alimentaires et haineux), c’est d’un dictateur bienveillant et décidé, capable de faire aboutir les reformes nécessaires pour un démarrage économique. En d’autres termes, organiser en toute hâte des élections avant d’engager la croissance économique est une recette sûre d’échec… Il y a trente ans seulement le Malawi, le Burundi et le Burkina Faso dépassaient la Chine sur la base du revenu par habitant. Ce sont les investissements directs étrangers et la croissance rapide des exportations – et non l’aide – qui sont la source du miracle économique chinois. L’Afrique doit profiter des leçons de l’Asie… Malheureusement des liens étroits existent entre les nations sub-sahariennes. On ne les connait que trop: le degré atteint de pauvreté, l’extension de la corruption, l’incidence des maladies, le manque d’infrastructures, le caractère irrégulier (mais essentiellement indigent) de la performance économique, l’instabilité politique et la propension historique à la violence et aux désordres sinon à la guerre civile. Ce sont là les caractéristiques que l’on rencontre presque dans toutes les nations africaines, bien qu’à des degrés variables… La vie de milliards d’êtres humains dépend de l’application de solutions correctes de financement aux problèmes des sociétés en développement. Après plus de cinq décennies de diagnostics erronés il est temps de prendre le virage et de s’engager désormais sur une route plus ardue mais indiscutablement plus sûre. C’est un appel au changement.» La dame ne prend pas de gants et les remèdes proposés sont énergiques, style thérapie de choc; certains diront même excessifs. Moi je pense que l’Afrique et la Guinée en particulier tireront plus de bénéfices des réflexions de Dambisa Moyo que de l’aide publique actuellement dilapidée ou des concerts de musique contre la faim. Nous voulons désormais entendre de nos dirigeants des bilans annuels sur l’état de la Nation qui parlent de tonnes de fruits, céréales et café exportées vers l’étranger et de nombre de postes de travail stables créés pour nos jeunes par des PME et PMI mixtes et nationales propres et qui payent leurs impôts régulièrement – pas de nombre de 1ère pierres posées ou de visites d’état à l’étranger.

Néanmoins un polémiste rigoureux et honnête se doit de faire ressortir les côtés positifs et négatifs de toutes les décisions qui concernent l’avenir à court, moyen et long termes de la Nation. Il ne doit pas systématiquement tirer sur tout ce qui bouge et doit proposer des solutions alternatives si elles existent – sinon il doit pouvoir proposer de casser les termitières géantes qui ont envahi la vieille maison et suggérer de recommencer depuis l’instant où tout est allé de travers, pour reconstruire un bel immeuble pour longtemps.

Je vais donc m’essayer pendant quelques semaines à cet exercice très difficile chez nous:

1. Nous avons depuis le 16 février 2010 deux nouveaux gouvernements d’union nationale pour mener une transition rapide vers les premières élections démocratiques depuis notre indépendance:

  • Pour : Enfin nous allons pouvoir passer aux choses sérieuses et mettre temporairement de côté les bagarres entre marchands de tapis. Le travail à faire est énorme mais comme nous avons 34 têtes pour le faire à la primature et 23 à la présidence, avec une répartition équitable des tâches, chacun ne devrait pas avoir trop à faire pour les 5 prochains mois. En plus le nouveau gouvernement de la primature est presque démocratique car composé de 82% de civils et 18% de militaires (sûrement en mission de défense de l’intégrité territoriale) soit une nette amélioration depuis fin 2008. Nous avançons enfin de deux petits pas en avant mais attention! En plus il y aura 32% d’entre eux (11) au niveau de la primature qui vont nous faire faire beaucoup d’économies sur les billets d’avion et les frais de missions car ils sont interdits de séjour en Afrique, en Europe et aux USA.
  • Contre : Je n’insisterais pas trop sur les nouveaux élus par les deux pouvoirs en cours car je ne les connais pas en grande majorité mais ce que j’entends déjà dire sur certains d’entre eux m’inquiète un peu; certains font même très froid dans le dos à de nombreuses familles de Conakry, dont la mienne. Une chose est sûre: tous les guinéens les auront individuellement à l’œil, comme du lait sur le feu car cette fois-ci toute dérive sera dénoncée rapidement et publiquement comme dans toutes les démocraties, même naissantes. Et puis il n’y a encore que 5 femmes (15%) dans l’équipe de la primature, malgré toutes les conventions internationales que nous avons signé et le fait que nous savons tous qu’elles sont tellement plus sérieuses que nous les hommes dans la gestion des affaires de la citée. Le plus triste pour moi c’est que nos ministres issus des forces vives vont siéger tous souriants et sans aucune gêne avec certains autres collègues lors des différentes réunions et cérémonies officielles – c’est ça la Realpolitik en Guinée, le pays des bises éternelles à nos bourreaux humains et économiques! Au fait qui pourrait me donner les noms de civils dans les états-majors de nos différentes armées? Si cela n’existe pas alors pourquoi un soldat serait-il autorisé dans les états-majors des civils, c’est à dire dans l’exécutif, le législatif et le judiciaire nationaux ? A oui, je viens de me souvenir pourquoi…

N’ayons plus peur du changement en profondeur et radical – de toutes les façons il est inévitable, ici comme partout ailleurs dans le monde; c’est ça aussi la mondialisation!

 

Conakry, le 24 Février 2010

Alpha Oumar Telli DIALLO


www.guineeactu.com

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Vos commentaires
dannkoun, jeudi 4 mars 2010
La dictature « éclairée ? » comme solution au problème guinéen (africain)? Quelle belle idée ! J’ai cependant quelques questions à propos de cet objet exotique. - Comment définir ce qu’est un dictateur éclairé ? - Comment copter un militaire (je suppose) pour en faire un dictateur éclairé ? - Comment se débarrasser d’un dictateur éclairé quand sa lampe manque de pétrole ? - Pourquoi malgré toutes les prières la Guinée n’a hérité que de trois dictateurs non éclairés ? Faut-il qu’elle s’entête dans la recherche de cet oiseau rare en supposant qu’il existe ? Evidemment pour choquer et faire vendre un bouquin la notion de « dictateur éclairé » est une bonne recette. Ce n’est pas parce une idée est émise par quelqu’un bardé de diplômes qu’elle est bonne. Pour nos intellectuels, scientifiques et autres « doctus cum libro », il serait bon de méditer un proverbe malinké (phonétiquement) « karan ni hankili tè kélindi » c’est à dire grosso modo « les diplômes et le bon sens sont deux choses différentes ». Seules la Démocratie Et la Justice peuvent sortir la Guinée de son état actuel.
FIDEL, mercredi 3 mars 2010
L’Aveu d’un acteur du complot La réalité et la véracité du complot, pour lequel Telli Diallo avait été arrêté, ont été en effet, établies et reconnues par l’un des principaux acteurs de l’opération. Amadou Diallo, dans l’ouvrage qu’il a écrit à Paris, à sa sortie de prison, préfacé par Siradiou Diallo, arrangé par Anne Blancard et intitulé La mort de Telli Diallo : tout en tentant d’innocenter l’homme qu’il avait lui-même dénoncé au Comité Révolutionnaire et qui fut arrêté le 18 juillet 1976, précise que l’opération de 1976 avait pour objectif le renversement du régime du PDG. Fo yi tan fikhè; Fidel comme Castro
FIDEL, mercredi 3 mars 2010
Mr DIALLO, J.P.Chevenement disait: "le devoir de memoire doit etre integral; la memoire doit etre fidele, elle doit etre exhaustive: elle ne doit rien omettre; elle doit éclairer ce qu`était cette periode". N`est-ce pas qu`une piece de geton a deux faces, il est donc impossible de parler de cette piece sans parler de ses deux faces. A chaque decision politique, il y a des dessus de table certes mais il y a aussi des dessous de table. Il faut donc etre courageux et digne pour parler des faits comme ils se sont passés. Vous voulez etre grand, alors accrochez vous aux valeurs positives comme la stricte verité. Il ne sert absolument à rien de cacher une partie de l`histoire du pays et la vraie d`ailleurs.Merci, Fidel comme Castro
A.O.T. Diallo, lundi 1 mars 2010
Mon cher Michel Herve, je comprend tout a fait ton souci que je partage d`ailleurs des qu`on dit dictateur car nous n`avons jamais connu que ca dans notre pays. Je voudrais neanmoins preciser que le Ghana a redecoller grace a JJ Rawlings qui a pourtant ete un dictateur eclaire pendant tout son regne. Idem pour le Botswana ou le vieux autochrate a mis son fils militaire au pouvoir avant de partir La Tunisie et l`Ouganda font partie du club mondial tres ferme des pays avec des taux de croissance au dessus de 5% aujourd`hui. Je suis d`accor neanmoins que le terme dictateur meme eclaire fera toujours peur a tous les democrates guineens. Ce qu je veux surtout dire c`est que j`ai retouve un pays ou chacun des candidats avec une chance de gagner a deja 40% derriere lui et 40% contre lui uniquement a cause de son nom de famille. La bataille se situera donc sur les 20% restants et donc aucun candidat n`aura plus de 55% des voix a ce vote presidentiel, avec 45% qui n`auront d`autre objectif de la saboter systmatiquement meme si ses propositions ne sont pas bonnes; et en cas de transition a l`assemblee nationale nous seron assurement dans le schema du Niger de Tandja! Il faut en fait pour les 1eres annees de reparation une personne sage mais ferme qui devra parfois (souvent) dire non a ces politiciens et qui foncera de l`avant en ne pensant qu`a la Guinee, et pas a son parti. Utopiste? peut-etre mais j`en suis convaincu maintenant pour sortir notre pays de l`orniere profonde dans laquelle il est. Juste matiere a reflexion pour nous tous qui aimons ce pays plus que tout...
A.O.T. Diallo, lundi 1 mars 2010
Mon cher TBS je pense savoir qui tu es mais cela necessite neanmoins verification; je partage donc mon couriel avec toi pour cela et parce que je suis a la recherche du debat contradictoire avec tous mes compatriotes et tous les amis de la Guinee. Sans cela, notre generation et les suivantes ne reussiront pas la nouvelle voie. N`ayant plus d`obligation de reserve comme toi, la voici: aotdiallo@hotmail.com. A bientot, j`espere...
Olémou Cécé Michel Hervé, lundi 1 mars 2010
A vous suivre M. Diallo, un despote éclairé serait dans l`état actuel de la Guinée la meilleure solution.Personnellement, je suis quelque peu sceptique quant aux modalités de choix de ce "dictateur bienveillant" pour parler comme Mme Dambisa. A quelle aulne mesure t-on le degré de "bienveillance" de ce dictateur qui sera choisi. Je présume que nul ne pourra savoir d`avance s`il est éclairé ou non. L`exemple de l`Asie nous est souvent servi à travers la Corée du Sud , la Chine, Singapour, la Malaisie etc. Je rappelle cependant que le Laos, le Cambodge et le Vietnam sont aussi des pays d`Asie. En Afrique, le Botswana a une démocratie qui fonctionne normalement avec des résultats économiques probants loin des clichés habituels. Le Ghana sans être un eldorado suit la même voie. S`il est clair que nous devons éviter la démocratie "chienlit" avec de multiples partis sans véritable assise, il nous faut également éviter "les dictateurs bienveillants" qui à la longue finissent par considérer toute opposition à leurs certitudes comme un crime de lèse-majesté.Ils imposent la loi du "silence, on développe". Ben Ali de Tunisie et Yoweri Museveni de l`Ouganda en sont les meilleurs exemples. Quant au problème de l`inutilité de l`aide, cela me parait être beaucoup plus un slogan qu`autre chose. Dans l`état actuel des économies africaines l`aide est plus que nécessaire. Le problème c`est de l`utiliser à bon escient de façon à s`en passer. Je vous rappelle que des pays comme la Côte d`Ivoire avant 1980 n`avaient aucun programme d`ajustement structurel avec le FMI.
TSB, lundi 1 mars 2010
Mon cher Dr. A.O. Diallo (Alpha P.... pour les amis comme moi), l`ouvrage dont tu parles et conseilles aux africains en general, dont nos compatriotes en particulier, est excellent. C`est son resume succint dans un numero de JA qui m`a excite a le lire entierement(la version anglaise). Tu fais vraiment tres bien de le conseiller. Plus est, je trouve tes analyses de la situation actuelle du pays pleines de sens et surtout, tres pertinentes au regard d`une conjoncture economique et financiere mondiale des plus defavorables. Par ailleurs, je te demande, amicalement bien sur, de bien vouloir renouer les contacts avec ceux de tes amis, dont moi-meme, qui avaient perdu de tes coordonnees en raison de la difference de nos parcours apres l`universite. Pour ma part a titre exemple, j`aimerais echanger avec toi sur certains aspects de la vie de notre pays, surtout dans le domaine de la reconciliation nationale qui ne se realisera jamais, tant que les guineens se contenteront de saupoudrer ou colmater les fragments de l`histoire contemporaine de la nation. Il nous faudra les recoller sincerement et sans complaisance. Je serais ravi de communiquer avec toi meme par telephone, si possible. Si tu te souviens de notre ami commun DAS, le mathematicien avec lequel j`ai enseigne avant d`aller poursuivre mes etudes a l`exterieur (je crois que lui DAS est aussi alle en URSS de l`epoque puis aux USA), tu te souviendras certainement de moi dans un petit cafe de belle-vue, non loin des cases presidentielles du meme quartier, ou sur les plages jadis resplendissantes de Soro, quand un indesirable est venu perturber notre week-end entre amis pour ton anniversaire. Je serais donc heureux que tu me communiques, a titre purement prive, tes numero(s) de telephone et/ou adresse(s) email, en vue de me permettre d`initier nos contacts. Pour te donner davantage d`idee sur moi, je travaille actuellement pour les Nations Unies en Afrique Centrale. C`est d`ailleurs en raison de mes obligations de reserve que m`impose mon job que je ne veux pas perdre (pour aller faire quoi au pays?), que je ne veux pas te donner toutes mes coordonnees a travers le net. J`espere que tu me comprends. Je le souhaite du fond du coeur en tous cas. Amicalement a toi, TSB.
mohamed Diallo, samedi 27 février 2010
quel est le numero de la page dont vous faites refence dans ce livre? Si je comprends bien vous dites que vous etes sciantifique....
Youssouf Bangoura, samedi 27 février 2010
Une très belle analyse, Le livre dont vous parlez, je l`ai lu, il m`a été recommandé par une Française, il est le seul remède aujourd`hui pour l`afrique et les africains . Tant qu`on ne se prive pas de ces aides inutiles, nous n`avancerons pas, les aides octroyées à l`Afrique n`ont pas pour but de nous developper, c`est juste pour nous maintenir dans la dependance . C`est un savré ouvrage, tout africain, a intêret à le lire, ça vaut la peine pour une prise de conscience .
Sékou Oumar Camara, samedi 27 février 2010
Le problème en Guinée, c`est qu`il ne faut jamais dire la vérité! Si vous demandez la démilitarisation de l`appareil d`État, on vous accuse, soit d`être anti-militariste, soit d`être contre UNTEL parce qu`il n`est pas de votre ethnie...Être militaire, de nos jours, est un choix. Nul n`est soumis à l`enrôlement forcé. Choisir le métier des armes, c`est se résigner à ne pas faire de la politique. Que ce qui est plus simple que ça?
Bangaly Traoré, vendredi 26 février 2010
Mr Diallo,le grand problème de notre pays la justice n`existe pas,et elle n`a plus de valeur,et puis l`administration n`existe pas,pour cause de la corruption,les detournements et l`impunité.NB:L`unique solution pour le changement,c`est de faire les bilans de 51ans d`existence.

Dernière mise à jour 25/06/2011 13:53:55
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