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Je suis chaque jour un peu plus convaincu que nous sommes encore sur une mauvaise voie pour un changement qualitatif. Entre la rage et le choléra je choisis… ni l’un ni l’autre car il existe aujourd’hui des traitements efficaces contre les deux! Nous ne sommes plus aujourd’hui dans une course de vitesse mais dans une course de fond avec de nombreux obstacles et haies à franchir pour reconstruire notre pays sur de nouvelles bases saines. Ce que nos trois dictateurs précédents ont détruit dans le désordre le plus total en 51 ans ne sera jamais réparé même partiellement en 6 ou 12 mois. Il n’existe pas de boutons «Delete» ou «Quick-Fix» à notre situation actuelle. En tant que scientifique, pour moi un travail n’est pas bien fait à 80-90% mais plutôt à 100% ou même 110% c’est à dire mieux que ce que j’espérais au départ. Et nous ne souhaitons et n’accepterons pas moins pour notre pays; les guinéens toutes catégories confondues veulent pouvoir enfin chanter en chœur avec Meiway : «on a gagné, on a gagné».
Notre nouvelle voie ne doit pas être seulement sociale et politique; si nous réussissons notre réconciliation nationale, elle sera surtout économique au vu de nos potentialités peu ou mal exploitées. C’est notre réussite économique qui remettra le pays dans le concert des grandes nations africaines. Je vais pour une fois faire exception à ma règle en citant une réflexion intéressante d’une intellectuelle qui écrit pour partager ses idées sur les changements possibles sur notre continent; je ne choisirais pas Voltaire, Molière, Camus ou Sartre parce que leurs bons mots n’étaient pas destinés à notre triste contexte et qu’ils en auraient sûrement utilisé de bien plus durs si c’était le cas. Je vais plutôt citer Dambisa Moyo, une jeune zambienne qui a étudié dans son pays jusqu’à ce que la mauvaise gouvernance locale ait abouti à la fermeture de l’unique université. Elle est donc allée aux USA où elle a fait d’excellentes études qui lui ont finalement ouvert les portes de la Banque mondiale. Deux ans plus tard elle démissionne pour aller faire un master à Harvard et un doctorat d’économie à Oxford (certains ne l’apprécieront pas chez nous). Elle travaille maintenant pour la banque Goldman-Sachs où elle est chargée de la stratégie économique à l’échelle mondiale. Elle a publié en septembre 2009 un petit bijou intitulé «L’aide fatale, les ravages d’une aide inutile et de nouvelles solutions pour l’Afrique». Si vous ne devez lire qu’un seul livre cette année je vous conseille fortement celui-ci. Elle écrit : «Ce dont les pays pauvres ont besoin, ce n’est pas d’une démocratie avec ses partis multiples (alimentaires et haineux), c’est d’un dictateur bienveillant et décidé, capable de faire aboutir les reformes nécessaires pour un démarrage économique. En d’autres termes, organiser en toute hâte des élections avant d’engager la croissance économique est une recette sûre d’échec… Il y a trente ans seulement le Malawi, le Burundi et le Burkina Faso dépassaient la Chine sur la base du revenu par habitant. Ce sont les investissements directs étrangers et la croissance rapide des exportations – et non l’aide – qui sont la source du miracle économique chinois. L’Afrique doit profiter des leçons de l’Asie… Malheureusement des liens étroits existent entre les nations sub-sahariennes. On ne les connait que trop: le degré atteint de pauvreté, l’extension de la corruption, l’incidence des maladies, le manque d’infrastructures, le caractère irrégulier (mais essentiellement indigent) de la performance économique, l’instabilité politique et la propension historique à la violence et aux désordres sinon à la guerre civile. Ce sont là les caractéristiques que l’on rencontre presque dans toutes les nations africaines, bien qu’à des degrés variables… La vie de milliards d’êtres humains dépend de l’application de solutions correctes de financement aux problèmes des sociétés en développement. Après plus de cinq décennies de diagnostics erronés il est temps de prendre le virage et de s’engager désormais sur une route plus ardue mais indiscutablement plus sûre. C’est un appel au changement.» La dame ne prend pas de gants et les remèdes proposés sont énergiques, style thérapie de choc; certains diront même excessifs. Moi je pense que l’Afrique et la Guinée en particulier tireront plus de bénéfices des réflexions de Dambisa Moyo que de l’aide publique actuellement dilapidée ou des concerts de musique contre la faim. Nous voulons désormais entendre de nos dirigeants des bilans annuels sur l’état de la Nation qui parlent de tonnes de fruits, céréales et café exportées vers l’étranger et de nombre de postes de travail stables créés pour nos jeunes par des PME et PMI mixtes et nationales propres et qui payent leurs impôts régulièrement – pas de nombre de 1ère pierres posées ou de visites d’état à l’étranger.
Néanmoins un polémiste rigoureux et honnête se doit de faire ressortir les côtés positifs et négatifs de toutes les décisions qui concernent l’avenir à court, moyen et long termes de la Nation. Il ne doit pas systématiquement tirer sur tout ce qui bouge et doit proposer des solutions alternatives si elles existent – sinon il doit pouvoir proposer de casser les termitières géantes qui ont envahi la vieille maison et suggérer de recommencer depuis l’instant où tout est allé de travers, pour reconstruire un bel immeuble pour longtemps.
Je vais donc m’essayer pendant quelques semaines à cet exercice très difficile chez nous:
1. Nous avons depuis le 16 février 2010 deux nouveaux gouvernements d’union nationale pour mener une transition rapide vers les premières élections démocratiques depuis notre indépendance:
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Pour : Enfin nous allons pouvoir passer aux choses sérieuses et mettre temporairement de côté les bagarres entre marchands de tapis. Le travail à faire est énorme mais comme nous avons 34 têtes pour le faire à la primature et 23 à la présidence, avec une répartition équitable des tâches, chacun ne devrait pas avoir trop à faire pour les 5 prochains mois. En plus le nouveau gouvernement de la primature est presque démocratique car composé de 82% de civils et 18% de militaires (sûrement en mission de défense de l’intégrité territoriale) soit une nette amélioration depuis fin 2008. Nous avançons enfin de deux petits pas en avant mais attention! En plus il y aura 32% d’entre eux (11) au niveau de la primature qui vont nous faire faire beaucoup d’économies sur les billets d’avion et les frais de missions car ils sont interdits de séjour en Afrique, en Europe et aux USA.
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Contre : Je n’insisterais pas trop sur les nouveaux élus par les deux pouvoirs en cours car je ne les connais pas en grande majorité mais ce que j’entends déjà dire sur certains d’entre eux m’inquiète un peu; certains font même très froid dans le dos à de nombreuses familles de Conakry, dont la mienne. Une chose est sûre: tous les guinéens les auront individuellement à l’œil, comme du lait sur le feu car cette fois-ci toute dérive sera dénoncée rapidement et publiquement comme dans toutes les démocraties, même naissantes. Et puis il n’y a encore que 5 femmes (15%) dans l’équipe de la primature, malgré toutes les conventions internationales que nous avons signé et le fait que nous savons tous qu’elles sont tellement plus sérieuses que nous les hommes dans la gestion des affaires de la citée. Le plus triste pour moi c’est que nos ministres issus des forces vives vont siéger tous souriants et sans aucune gêne avec certains autres collègues lors des différentes réunions et cérémonies officielles – c’est ça la Realpolitik en Guinée, le pays des bises éternelles à nos bourreaux humains et économiques! Au fait qui pourrait me donner les noms de civils dans les états-majors de nos différentes armées? Si cela n’existe pas alors pourquoi un soldat serait-il autorisé dans les états-majors des civils, c’est à dire dans l’exécutif, le législatif et le judiciaire nationaux ? A oui, je viens de me souvenir pourquoi…
N’ayons plus peur du changement en profondeur et radical – de toutes les façons il est inévitable, ici comme partout ailleurs dans le monde; c’est ça aussi la mondialisation!
Conakry, le 24 Février 2010
Alpha Oumar Telli DIALLO
www.guineeactu.com
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