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Depuis la tentative d’assassinat de Moussa Dadis Camara, la démarche adoptée jusqu’ici par les Forces vives ne cesse de surprendre. Il est en effet difficile de dire que les partis politiques qui avaient, depuis le 28 septembre 2009, réussi à fédérer derrière eux une écrasante majorité de Guinéens sans distinction aucune, aient brillé par des initiatives claires et encourageantes. Face à cet évènement qui change radicalement les conditions du débat dans notre pays, les Forces vives s’illustrent plutôt par une discrétion incompréhensible. Peu de leaders sont montés au créneau pour dessiner de nouvelles perspectives et maintenir opportunément la pression sur ce qui reste de la junte. Les rares intervenants le font dans une inexplicable posture défensive. S’excusant presque de critiquer le CNDD dans de telles circonstances, se défendant même d’avoir pu faire appel à la conscience de certains militaires restés républicains pour qu’ils mettent un terme au martyr de leur peuple. Pourtant mieux que quiconque, les Guinéens savent que cette junte, amalgame de factions hétéroclites, est exposée aujourd’hui à des tensions internes importantes accentuées par la menace de poursuites qui pèsent sur certains de ses membres. Car, une fois n’est pas coutume, les Guinéens ont pu compter sur la communauté internationale qui reconnait la légitimé de leur combat et dénonce l’ignominie des agissements de la troupe et de ses chefs. Au lieu de se nourrir de ce soutien et de l’espoir mis en elles par le peuple de Guinée, les Forces vives semblent amorcer un repli incompréhensible. Inscrites aux abonnés absents, elles se contentent semble t-il de respecter fidèlement le chronogramme instauré par le « facilitateur » de Ouagadougou ; pourtant, prolonger indéfiniment une médiation qui semble de plus en plus pipée peut apparaître comme une absence de détermination et de clairvoyance. En effet, vue de l’extérieur du moins, cette négociation fait plus de mal que de bien : outre la suspension de la colère populaire, elle s’est révélée être un puissant ferment de division, comme en attestent les susceptibilités mises au jour par la nécessité de fixer les contours d’une délégation, entre autres. On peut même noter avec étonnement des signes de discordes, comme en témoigne un communiqué récent produit par certains membres de la coalition. Face à cette situation, il est donc important et urgent de s’interroger sur les raisons profondes de cette léthargie.
La première explication qui vient à l’esprit est celle de la lourdeur générée par la structure des Forces vives, partis coalisés par nécessité. L’exigence d’accorder les violons des uns et des autres peut en effet rendre pesante la prise de décisions ; il faut alors dans ce cas s’interroger sur les moyens d’alléger le dispositif afin de le rendre plus efficace et moins cacophonique, pour le bien-être moral et psychologique des Guinéens qui croient à leur lutte. Les solutions esquissées ça et là par certains intervenants sur les sites (Sy Savané et autres) doivent être creusées.
Le calcul politique, est un autre possible motif de l’hésitation ambiante. On ne peut exclure l’idée, compréhensible au demeurant, que chacun des leaders veuille tirer à son seul profit les marrons du feu, en évitant autant que faire se peut de s’aliéner l’opinion. Croyant suivre en cela la prétendue tradition africaine qui voudrait que personne ne cherche à profiter du malheur d’autrui, la plupart font profil bas, pensant ainsi éviter le reproche d’avoir montré un appétit excessif pour le pouvoir ; ou plus cyniquement, certains, en faisant preuve de modération, espèrent sans doute une gratitude de la junte qui, obligée de partir de toute façon, pourrait les favoriser au moment de l’esquisse des futures institutions. Une telle démarche ne serait pas seulement une illusion, ce serait surtout une faute politique grave.
Compter exclusivement sur la pression internationale est enfin une cause possible de cette situation. L’attention portée par les institutions africaines et mondiales sur cette affaire est tellement forte et, à bien des égards, efficace qu’on peut légitimement être tenté, pour ne pas gêner leurs résultats, de s’en remettre à cette solution. Pourtant pour efficace qu’elle puisse être, l’implication de la communauté internationale comporte aujourd’hui une imperfection de taille : le profil du médiateur du moment. On peut en effet se demander si Monsieur Compaoré qui vient, semble t-il, à l'encontre de toutes les évidences macabres, de souhaiter un sursis pour le chef de la junte, mérite l’amitié et le respect que lui accorde le peuple guinéen en lui confiant cette mission. On peut dire que les intentions inavouées de ce personnage sont si transparentes que nous serions les seuls responsables de la réussite du traquenard qu’il veut nous tendre. Il est peut-être largement temps désormais de mettre fin à cette mascarade.
En tout cas si cet attentisme devait perdurer, il pourrait avoir des conséquences désastreuses pour l’aboutissement des aspirations exprimées par les Guinéens.
D’abord, il pourrait susciter un immense découragement et une méfiance profonde à l’endroit du personnel politique guinéen. Tout indique que les Guinéens rejettent massivement cette junte et ses méthodes fondées sur l’intimidation et la captation des maigres ressources nationales au profit d’intérêts corporatistes, ceux des hommes en armes. Ceux qui se sont soulevés en masse et ont souhaité le leadership des politiques ne leur pardonneront pas d’avoir été abandonnés au milieu du gué. Il sera du coup difficile dans l’avenir d’obtenir des mobilisations aussi fortes et déterminées que celles qui ont été montrées ces dernières années. On assistera bien sûr à des soulèvements isolés de citoyens excédés, cependant vite matés par un pouvoir ragaillardi.
D’autre part, la lassitude de la communauté internationale pourrait la conduire à se détourner du légitime combat des Guinéens, surtout si ces derniers ne montrent pas la même ardeur pour leur propre cause : l’attention de l’opinion mondiale est si fugitive et sa passion pour les causes si volage… Et si la nature a horreur du vide, les relations internationales aussi. Personne ne pourra se satisfaire longtemps de ce pourrissement. Entre une opposition velléitaire et un pouvoir inique mais déterminé, la logique des intérêts, de guerre lasse, fera rapidement pencher la balance au profit de ceux qui occupent la réalité du terrain.
Personne de ceux qui ont accueilli avec un espoir immense le rôle récent joué par les Forces vives ne souhaite leur échec ; c’est pourquoi, sans prétendre à la vérité, nous apportons tous notre contribution à cette lutte. A cet égard, si nous devons compter sur l’appui de la communauté internationale, nous ne devons pas pour autant desserrer l’étreinte sur la junte. Il est indispensable de maintenir une pression interne pour éviter que ce pouvoir chancelant ne se ressaisisse. Il n’y a aucune raison d’obtempérer aux injonctions qui veulent bâillonner les Guinéens. Les grèves et autres manifestations de désobéissance civile doivent rester des recours inaliénables pour exiger des échéances claires et précises, à ceux qui font office d’autorités aujourd’hui et ajouter ainsi au désarroi qu’ils ont toutes les peines du monde à dissimuler. Les Guinéens ne doivent plus se contenter de promesses et applaudir aux belles paroles dont usent systématiquement ceux qui veulent s’incruster au pouvoir. Dans ce contexte, le leadership effectif des Forces vives n’est pas seulement une option efficace c’est assurément un devoir à accomplir sans arrière-pensée.
Barry Abdourahmane
www.guineeactu.com
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