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Plantons le décor ! Le jeudi 17 Décembre 2009, j’ai fait publier dans la rubrique « libre opinion » de guineeactu.com, un article dans lequel j’ai condamné l’attentat à la vie du chef de la junte, le capitaine Moussa Dadis Camara, présentement en « exil médical » au Burkina Faso. Cette condamnation qui, il faut le dire, était inattendue, a créé la surprise et suscité déception et indignation au sein de l’opinion. Aussi m’a-t-elle valu d’essuyer d’âpres critiques. Car, pour de nombreux amis et accointances, l’attentat du 3 Décembre était un double exploit. En ce sens qu’il permettait d’une part, de débarrasser notre pays d’un imposteur qui sombrait dans un néo-césarisme, et d’autre part, de rendre justice à tous ceux sur qui s’était abattu un filet répressif et meurtrier, le 28 Septembre 2009, au stade de même nom. C’est ainsi qu’il est généralement admis, certes de bonne foi, que Dadis a mérité son sort et que son assaillant, le lieutenant Aboubacar Sidiki Cherif Diakité alias Toumbareck, a droit à tous les honneurs pour son « acte salvateur ».
Tout naturellement, cette manière de voir les choses est incorrecte. Elle nécessitait une réaction de ma part. Et j’ai voulu écrire. Ecrire non pas pour passer ma plume par le bec, mais pour étaler toute la logique qui a sous-tendu ma conviction, dans cette condamnation. Mais puisqu’on était encore dans une période douloureuse, tendue et chargée d’émotions, je ne voulais hasarder aucune réponse, qui du reste allait s’avérer vaine et périlleuse. J’ai donc dû surseoir, momentanément, à mon projet de réponse, estimant qu’entre-temps, les esprits échaudés par les tragiques événements du 28 Septembre, s’apaiseraient.
Aujourd’hui, le temps semble avoir partiellement fait son effet. Le peuple est revenu à de meilleurs sentiments. La tension a baissé. La consultation pour la mise en place du gouvernement de transition poursuit tranquillement son petit bonhomme de chemin. JMD est à l’œuvre et des résultats sont attendus de pied ferme par le peuple, dans la sérénité et l’harmonie. Comme pour dire que tout baigne vraiment. C’est donc le moment de revenir sur l’épineuse question de l’attentat ci-haut mentionné. Au demeurant, je ne veux soulever aucune polémique. Ce d’autant que je souscris parfaitement à l’indignation de mes compatriotes. Je souhaite simplement rappeler de simples notions ou principes que nous savons tous, mais que malheureusement, nous avons tendance à oublier, devant des situations qui nous dépassent.
Pourquoi condamner l’attentat contre Dadis !
Avant d’aborder cette question, je souhaite encore réaffirmer ma position, ferme et invariable, sur les événements ayant précédé l’attentat du 3 Décembre. Le traquenard mortel du stade, à la date susmentionnée, était une œuvre satanique, conçue et exécutée par des membres du CNDD. C’est un crime qui a endeuillé toutes les populations guinéennes, de quelque bord qu’elles se réclament. Bien entendu, je prends soin d’exclure ici la poignée, numériquement insignifiante, d’individus insensibles, souffrant d’une sévère forme d’atrophie du sens de la morale. Ceci dit, il est normal que nous qui sommes à l’étranger, portions en nous, la douleur de chaque famille, dans chaque maisonnée guinéenne, ayant fait les frais de la tragédie criminelle ci-haut citée. Davantage, il est logique et compréhensible qu’on en soit toujours révolté au point de ressentir des pulsions revanchardes. Mais quelle que soit l’intensité de ses ardeurs et pulsions, on devrait se sentir la vigueur de les compresser dans son cœur meurtri, afin d’y ménager un espace, suffisant pour accommoder la force d’obéir aux règles d’équité morale, de croire à la justice, non pas nationale (déjà mise à mort par la junte) mais internationale. C’est au nom de ces règles et de l’intérêt de la nation, qu’on ne doit pas accepter qu’un crime soit puni par un autre. C’est au nom de ces mêmes principes, qu’on ne devrait, sous aucun prétexte, céder à certains de ses instincts, de peur de redonner vie aux méthodes expéditives révolues.
Le 28 Septembre 2009, Dadis s’est, à n’en pas douter, rendu justiciable de la CPI. Cependant, avoir attenté à sa vie, en dehors même d’une ordonnance pénale issue à cet effet, est un crime. Ceci est d’autant véritable, que M. Thierno Madjou Sow spécialiste de questions juridiques et champion de la défense des droits humains en Afrique Occidentale, l’a reconnu. Ainsi je reste convaincu que cet attentat n’était pas normal. Et dire cela ne fait pas de moi une caution morale au crime du 28 Septembre dont Dadis est et reste le premier responsable. Pas plus que cela ne saurait laver ce dernier et ses comparses (y compris Toumba), de leurs ignobles crimes. D’autant qu’ils n’ont jamais manifesté le moindre sentiment de culpabilité, encore moins un regret sincère, bien qu’ils en aient eu l’opportunité et qu’une batterie de circonstances les y eurent contraints.
Toumba est mis sur la sellette au même titre que Dadis Camara dans le rapport onusien sur les événements du 28 Septembre. En réglant des comptes à ce dernier deux mois après la forfaiture du stade, il n’a pas effacé, mais plutôt allongé la liste de ses propres crimes. Il faut que nous comprenions que la démocratie a un prix non négociable. Si nous voulons tendre vers elle, il faut que nous apprenions d’abord à nous astreindre au strict respect des règles de justice et de la morale religieuse. C’est ce qui permettra aux vrais principes de la démocratie de s’ancrer facilement dans nos mentalités, bien avant qu’elle ne se matérialise chez nous.
Il est en effet paradoxal que, dans notre désir ardent de changement, l’on s’instruise des principes du droit et de la morale, tout en prônant ou magnifiant, au même moment, des valeurs contraires à l’esprit de la démocratie que nous voulons construire. Non, il ne faut pas faire l’apologie de vengeance et du règlement de compte au prétexte de quelques « bénéfices collatéraux ». La démocratie des pays occidentaux ne nous sert-elle pas de modèle ? Pourtant, de nos jours, on ne verra jamais dans les rues américaines, françaises, anglaises, hollandaise… un homme se faire congratuler pour avoir, en dehors d’une expresse prescription légale, éliminé un criminel. On conviendra avec moi, que même les cas de légitime défense y font l’objet d’un examen judiciaire pour authentification éventuelle.
Ainsi, si dans le rapport de l’ONU, Dadis et Toumba sont épinglés, il est fondamental que tous les deux apparaissent devant les juridictions compétentes. Pour cela, ils doivent pleinement jouir de leur intégrité physique et morale. Le triomphe de la vérité et de la justice à la Haye en dépendra. C’est seulement au cours d’un procès équitable qu’on est sûr de garantir aux accusés leurs droits. Tout en veillant à ce que ces droits n’éclipsent pas ceux des victimes. Aussi, d’une manière générale, notre conscience nous dicte souvent d’avoir de la compassion pour la victime d’un crime et du mépris pour son bourreau. Mais dans un vrai procès contradictoire, le jury s’assure toujours, que ces sentiments ne pèsent pas, de manière prépondérante, sur le jugement rendu.
Pour conclure sur ce point, je dois faire observer qu’il essentiel qu’on abhorre la vengeance et le règlement de compte. Ce, au moins, pour 3 raisons.
-ils feront de nos criminels, des martyrs de l’injustice,
-ils participeront à perpétuer des pratiques néfastes ayant élu domicile en Guinée, et qu’on peine d’ailleurs, à bouter hors de nos traditions politiques et sociales (j’y reviendrai), et
-la vengeance et le règlement de compte appelleront des crimes identiques.
L’attentat du 3 Décembre héroïse-t-il Toumba ?
Peut-être, il pourra être dit un jour que c’est Toumba qui a contribué à faire le lit de la démocratie en Guinée. En effet, en mettant Dadis hors d’état de nuire, il a indirectement et involontairement favorisé le dénouement de la crise guinéenne en faveur des forces du changement. Il faut s’en réjouir. Mais n’empêche tout de même que son acte doit être considéré comme criminel, au moins jusqu'à ce qu’il soit prouvé qu’il était en état de légitime défense, devant une cours de justice. Aussi je considère que Toumba est adulé et perçu à tort comme un héros. Car, il n’y a rien d’héroïque dans l’attentat du 3 Décembre, en dehors de l’égoïsme et de la lâcheté. Je m’explique :
Dans son interview sur RFI, il (Toumba) reconnaît avoir été au courant du recrutement de miliciens à des fins surement criminelles. Néanmoins, il n’en dira rien avant cette fameuse interview. Il n’y a qu’une seule raison à cela. Les manœuvres dilatoires et autres tractations qui se tramaient au sein de la junte devaient lui procurer des avantages. Et ses intérêts passaient avant ceux de la nation. Toujours dans son interview, il affirme que le 28 septembre, il était venu sauver des gens, une preuve qu’il était bien au courant qu’un ordre avait été donné de massacrer les manifestants. Pourtant, au lieu de se confronter à son chef, alors qu’il a montré le 3 Décembre qu’il pouvait défier son autorité, notre « héros » a préféré venir seul au stade sauver des pauvres âmes qui se faisaient canarder par toute une bande de criminels armés. Quelle drôlerie ! Et s’il était venu protéger des civils, pourquoi de nombreux témoins l’ont-ils clairement identifié comme étant l’un des assaillants du stade ? Mieux, je trouve curieux qu’il vienne défendre des gens, défiant clairement un ordre donné, et continue par la suite à travailler avec le CNDD comme si de rien n’était. S’il était consciencieusement préoccupé par l’intérêt et la sécurité du peuple, pourquoi, au lendemain du 28 Septembre, n’a-t-il pas désavoué le CNDD ? Pourquoi n’a-t-il réagi que lorsqu’il s’est senti « trahi » ? Non, ne nous leurrons pas, cet homme se fichait éperdument du bonheur de la nation.
L’éloignement de Dadis de la gestion des affaires au pays peut être considéré comme le « bénéfice collatéral » d’un acte criminel. Toumba aurait pu être un héros s’il s’était démarqué très tôt pour s’insurger contre ce qui se tramait au sein du CNDD. Et s’il l’avait fait, peut être aurait-il sauvé des centaines de vies humaines, car le 28 Septembre ne serait peut être pas arrivé.
Amadou Traore (Modibo), UK
www.guineeactu.com
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