dimanche 30 décembre 2007
Tierno Monénembo: Exil et écriture
Didier Gondola : Vous vivez en France depuis plusieurs décennies, vous avez publié plusieurs romans au Seuil notamment. Est-ce que la France vous a réussi ?
 
Tierno Monénembo : Le problème ne se pose pas ainsi : réussir ou ne pas réussir? A l’époque, je ne cherchais rien, je n’allais nulle part, je fuyais la mort. Après avoir marché 150 km à travers la brousse, je me suis retrouvé au Sénégal puis en Côte d’Ivoire. Une rencontre sentimentale faite dans ce dernier pays, m’a conduit en France alors que je voulais plutôt rejoindre mon oncle au Canada. Là, après mes études, j’ai enseigné et écrit des livres, deux activités assez difficiles à concilier, vu le chaos que vit la Guinée et la crise économique et intellectuelle qui sévit en France.
 
Vous avez donc fini par faire le choix de vivre en France. Qu’aimez-vous dans ce pays ?
 
Non, ce ne fut pas un choix. Je n’ai jamais eu le choix, à vrai dire. Comprenez que je ne suis pas un immigré mais un exilé. Je ne suis venu en France ni pour chercher de l’argent ni pour viser une position sociale. Songez que mon entrée en littérature elle- même fut indépendante de ma volonté. Elle s’est produite toute seule, presque à mon insu : comme un pet, un battement de cils ou un éternuement. Par excès d’exil !
 
Je ne suis malheureusement pas un psycho- sociologue pour vous expliquer la différence entre un exilé et un immigré. Mais je sais par expérience que c’est une différence fondamentale. Les deux n’ont ni le même état d’âme ni les mêmes préoccupations. Je me souviens que dans les années 70, le comportement des Guinéens (qui sont des exilés) était bien plus proche de celui des Chiliens ou des Palestiniens que celui de leurs frères Sénégalais ou Maliens.
 
Ceci est important pour comprendre et ce que j’écris et mes liens avec la France. Venons-en après cela au deuxième aspect de votre question. Qu’est-ce que j’aime en France ? Ce qui est immuable : les vieux quartiers de Paris et de Lyon, les paysages de l’Auvergne et des Alpes, la littérature, la cuisine, l’élégance de la femme française. Et puis, ce quelque chose de solitaire et d’entêté dont, depuis tout petit, je me sens proche. Qu’est-ce que je n’aime pas ? Les endives, le culte du passé, et beaucoup de mots en isme : le chauvinisme (« le patriotisme est une invention française », disait Romain Gary), le snobisme, le pédantisme, et plus que tout, le « foccartisme ». Le « foccartisme », (du nom de son fondateur, Jacques Foccart), c’est cette politique africaine de la France faite de coups tordus et de paternalisme. Pouah !!! Elle a ravagé l’Afrique. Maintenant elle va ravager la France… 
 
Mais le problème, encore une fois, ne se pose pas ainsi. Je suis trop impliqué dans le fait français pour voir les choses en pour ou contre. Il y a tant de choses que j’exècre dans ce pays et tant d’autres qui me fascinent ! Sauf qu’il y a de plus en plus de choses que j’exècre et de moins en moins de choses qui me fascinent. Quand je suis arrivé ici en 1973, il en restait encore de la France. Prévert, Sartre, Aragon et Malraux vivaient. L’héritage gaulliste était intact. La jeunesse française était la plus intéressante du monde. Aujourd’hui, la patrie de Danton et de Clemenceau semble prise dans les serres d’un déclin inexorable. La, politique y est devenue un mauvais cirque et la littérature, un ronronnement de salon. On y fait de la diplomatie en fonction du charcutier de Saint- Symphorien-de-Couase et de la littérature, en fonction du débat télévisé du vendredi soir.
 
Les politiciens font penser à des boutiquiers ; les écrivains à des miss- France. On vise l’Elysée à coups de postures et de petites phrases ; on écrit des romans comme les parvenus dégustent le caviar : sans autre rage au cœur que celle de paraître devant le beau monde. Mais quelle complaisance, pendant ce temps ! A chaque élection, un nouveau Mirabeau ou un nouveau Jaurès ! Chaque semaine, l’écrivain du siècle ! Jamais le mot de Victor Hugo n’a été aussi vrai: « Que de longues oreilles à Paris : des lièvres en politique et des ânes en littérature ! »
 
Je vais seulement puiser une chose dans cette réponse élaborée que vous avez fournie. Est-ce que vous ne pensez pas que c’est cette ambivalence vis-à-vis de la France qui crée justement des rapports de dépendance et je dirais même de servitude qui fait le lit du « foccartisme » qui vous répugne. Est-ce que la France représente pour les Africains un beau bébé dans des eaux sales ? Je pense notamment à un Senghor, dont on vient de fêter en grande pompe le centenaire de la naissance, qui a incarné jusque dans la contradiction cette ambivalence.    
 
L’ambivalence, ici, n’est pas entretenue, c’est un état de fait. Les relations de fascination- répulsion, que nous vivons  avec la France, ne relèvent pas d’un simple état d’âme, elles proviennent d’un évènement historique malsain, violent mais  profondément marquant : la colonisation. C’est un drôle de monstre, l’être humain, vous savez : il continue de donner son cœur même dans les situations les plus inhumaines. L’humanisme subsiste toujours même au fond de la barbarie. L’histoire, en fin de compte, ce ne sont ni les défaites, ni les victoires, c’est l’incroyable capacité que nous avons de continuer à vivre ensemble malgré les guerres des cavernes et Hiroshima.  Les psychologues parlent  de syndrome de Stockholm : eh bien, vous pouvez le retrouver à tous les niveaux des relations humaines, ce syndrome de Stockholm, et pas seulement dans les prises d’otage ! Savez- vous par exemple que les Algériens sont le peuple le plus francophile d’Afrique ? Je sais de quoi je parle, j’y ai  vécu quelques années.
 
C’est d’ailleurs peut- être tout le génie de la littérature : le pouvoir qu’ont les très grandes plumes de déceler la complexe ambiguïté des relations humaines ; si complexe, qu’aucun autre discours ne saurait la traduire ! Lisez Le bruit et la fureur de Faulkner, Le Prussien d’André Dhôtel,  Le silence de la mer de Vercors ou Les Aventures du brave soldat Chveik de Hasek !
 
Dans cet ordre d’idées, Senghor n’est coupable de rien, il est le pur produit d’une époque et, de surcroît, il a une âme de poète. En ce qui me concerne, c’est différent : j’avais 11ans quand mon pays a rompu avec la France. Seulement, la réalité est là : je parle français depuis ma plus tendre enfance, je vis dans ce pays depuis bientôt 34 ans , mes enfants y sont nés…
 
Quant aux relations de dépendance, que évoquez, il est tout à fait naturel qu’elles perdurent. Regardez un peu les « faiseurs » qui nous ont conduit à l’Indépendance et la fumisterie avec laquelle nous, nous pensons, et nous gérons depuis 1958. A ce compte- là, ce n’est plus la faute de l’homme blanc, c’est de notre faute. Nous n’avons jamais réussi à remonter ce que Jean Daniel appelait le «  seuil de colonisabilité ». Le voulons- nous, seulement ?
 
Un écrivain africain francophone qui vit en France écrit pour quel public, s’adresse à quelle audience ?
 
En écrivant, je ne m’adresse à aucun public en particulier. L’écrivain africain n’a pas de public à vrai dire. Peu d’Africains savent lire et ceux qui savent lire ne lisent pas. Le public, les rares fois où il est là, est européen, ce qui fait que pour le garder ou l’agrandir, certains se croient obligés d’évacuer tout ce qui est africain, tout ce qui fait trop nègre… « L’écrivain africain est un écrit- vain ! », disait William Sassine.
 
Venons-en à la littérature africaine de langue française elle-même.  Quel est son statut en France ? Est-elle acceptée comme une littérature à part entière ou est-elle minorisée ?
 
On sait qu’elle existe puisqu’on en parle dans les cérémonies francophones. Mais elle est loin d’avoir atteint le même statut que sa consoeur anglophone en Grande- Bretagne. Aujourd’hui, à Londres, Salman Rushdie ou Ben Okri sont des écrivains à part entière. A Paris, la littérature francophone est encore une curiosité que l’on visite de temps en temps par souci de dépaysement. Je me souviens qu’il y a quelques années, un écrivain français avait fait un papier sur un de mes livres pour un grand quotidien national. Voyant que son article ne sortait toujours pas, il prit son téléphone : « Mais, nous venons de publier un papier sur Ahmadou Kourouma », lui répondit le plus naturellement du monde, une brave dame. Mais les choses sont en train de changer, les nouvelles générations (celles qui n’ont pas connu la colonisation) étant de plus en plus nombreuses dans les studios et dans les salles de rédaction. Avec un peu de patience…N’oublions pas que c’est seulement dans les années 70 que « Le Monde des Livres » a publié ses premiers papiers sur Césaire et Senghor !
 
Comment cela se fait-il que depuis Césaire il n’y a guère eu des œuvres critiques à l’égard de l’Occident parmi les romanciers africains ? Pourquoi n’y a-t-il plus d’œuvres engagées dans le courant littéraire francophone d’Afrique alors qu’il y a plein de combats qui restent à livrer ? Vous parliez de la politique désastreuse de la France vis-à-vis de l’Afrique.  Aimé Césaire et Mongo Béti me semblent avoir été les seuls romanciers noirs à la pourfendre. Pourquoi les autres romanciers africains se sont-ils distanciés de ce débat important ?
 
C’est tout simplement dû au fait que les vieilles contradictions avec l’Occident se sont déplacées vers le champ africain lui- même, cela, depuis au moins Yambo Ouologuem et Ahmadou Kourouma.. Que voulez- vous, nos bourreaux nos dictateurs, nos fauteurs de tribalisme et de guerres sont africains même si l’Occident est toujours dans les coulisses. C’est vrai que la littérature africaine d’aujourd’hui use d’un ton moins militant que Mongo Béti par exemple. Mais ce serait lui faire un grand tort que de dire qu’elle manque de combativité. N’oubliez pas que la plupart des auteurs sont en exil ou en prison quand ils ne sont pas déjà morts de chagrin ou de balles. Ils ne combattent pas uniquement pour la cause ou pour le style mais aussi pour leur propre survie. Je ne vois d’ailleurs pas comment il en serait autrement. La littérature africaine n’est pas née d’un débat sémantique mais d’un cri de douleur et de révolte. Plus que toutes les autres littératures du monde, elle est sujette aux mesquineries de l’histoire. C’est vrai que depuis quelque temps, est apparue ce qu’on appelle la génération post- coloniale avec une littérature aussi banale et lisse que celle que des jeunes auteurs français d’aujourd’hui. Elle se croit (cynisme ou naïveté ?) libre de toute mémoire et de toute contingence terrestre. Avec un peu de chance, nous aurons bientôt nos Christine Angot et nos Frédéric Beigbeider …Heureusement pour Césaire et Mongo Béti, ces jeunes gens ne se prennent pas pour des Africains d’origine mais pour des Français à part entière, des Gaulois pure souche : des Bruns de Bourgogne, comme ils disent... On les comprend, ce n’est pas du tout médiatique d’être Africain, de nos joueurs. Les filles de nos bas quartiers se décolorent la peau dans l’espoir d’un mari blanc, nos écrivains « dénégrifient » leur œuvre dans l’espoir d’une plus grande renommée. C’est la littérature de la dépigmentation.
 
Est-ce que l’allusion au « brun de Bourgogne » serait une critique voilée de l’ouvrage de Gaston Kelman, Je suis noir et je n’aime pas le manioc, un succès de librairie monté en épingle par une certaine presse en France comme le témoignage d’un noir intégré ? Vous avez lu l’ouvrage, j’imagine ?
 
C’est vrai qu’un jour, j’ai entendu ce Monsieur dire : «  Ma fille n’est pas noire, elle est brune ». Il y avait une cinquantaine de personnes dans la salle et personne n’a eu le bon sens de rire. ..Non, ce livre, je n’ai pas lu. J’allais le faire, quand j’ai vu et entendu l’auteur à la télé…
 
Pour en revenir au problème du public et du lectorat, dans les années 1970, l’écrivain kenyan Ngugi wa Thiong’o a résolu le problème à sa façon en décidant de ne plus écrire de romans en anglais mais en swahili et kikuyu. Pensez-vous que, comme l’avait déjà soutenu Sembène Ousmane aux lendemains des indépendances africaines, que le public des romanciers africains se trouve en France et que par conséquent il faut écrire en français ?
 
Ce problème de la langue dépasse et de loin, le contexte étroit de l’écrivain et de son lectorat. C’est un problème de fond qui embrasse toute la société africaine et détermine pour une bonne part le patinage historique et culturel que nous vivons aujourd’hui. Hélas, les Africains qui ont un art consommé des faux problèmes, l’ont toujours mal posé. On a souvent entendu les Sembene Ousmane, les Sékou Touré et toute cette bande de démagogues africains, clamer qu’il faut utiliser nos langues. Malheureusement, ils l’ont toujours dit et écrit en français, ce qui est en soi- même un aveu d’impuissance. Le disant, je réalise, que je n’ai jamais entendu Sékou Touré prononcer un discours dans une langue guinéenne alors que Senghor, l’ « assimilé » (Senghor est un pingouin : le dos est noir mais le ventre est blanc, disait Sékou Touré) faisait ses discours de consommation intérieure en ouolof, en peul, et en sérère, les trois principales langues de son pays qu’il maîtrisait parfaitement.
 
Soit, Ngugi Wa Thiong’o a écrit un moment en kikuyu mais il me semble qu’il soit très vite revenu à, l’anglais. Et Boris Diop a tenté un roman en ouolof mais il est très vite revenu au français… ! Un autre aveu d’impuissance … ! Encore que ne parlant ni, le kikuyu ni le ouolof, je ne peux préjuger de la valeur littéraire de ces œuvres … !
 
Il faut sortir de l’émotivité si on veut avancer. La langue n’est pas qu’une suite de sons (même la porte qui grince en aurait une, sinon). Elle n’est pas un simple emblème. Plus qu’un badge identitaire, elle est une pensée, mieux, un instrument de travail. Nos revendications culturelles ne seront jamais qu’un assourdissant chœur de pleureuses tant que nous n’aurons pas modernisé nos langues. Permettez- moi de saisir cette occasion pour dire ce que personne n’ose dire : nous devons inventer (j’allais dire, construire) une nouvelle langue africaine intégrant les sonorités du bambara et du kikuyu, du peul et du kikongo, du swahili et de l’amharique et capable de causer couramment le Platon et l’Aristote, « le » thermodynamique et l’électronique, l’algèbre et « le » psychanalyse. Attention, nos langues à nous sont héréditaires alors que, comme l’ordinateur et l’avion, les langues européennes sont construites ! Alors de grâce, foin de polémiques, il est temps d’ouvrir un grand institut des langues africaines ou plutôt de la langue africaine !
 
En attendant, je n’ai aucune honte d’écrire en français, j’ai même l’impression que je parle mieux peul, depuis. Après tout, au XVIIème siècle, c’est au contact de la langue arabe que mes ancêtres ont modernisé la leur.
 
Que pensez-vous de l’affaire Dongala à qui la France avait refusé un visa humanitaire en 1997 et auquel les Américains ont déroulé le tapis rouge en lui donnant un poste de professeur dans une université de la région de Boston ?
 
C’est tout le drame de la France d’aujourd’hui ! Dans les années 60, sous la pression de la dictature brésilienne, le gouvernement français avait refusé à Jorge Amado le droit de séjourner en France. Ministre de la culture, l’une des premières décisions de Malraux, fut de lever cette injustice. L’histoire de la France n’a pas toujours été reluisante, loin s’en faut, mais ce pays a toujours produit des élites brillantes et généreuses. Hélas, ce n’est plus le cas aujourd’hui. L’élite est devenue mesquine et étroite d’esprit. Ce qui est triste et pas seulement pour la France…Ne parlons même pas des élites africaines qui n’ont d’élite que l’opportunisme et la cruauté. Mieux vaut avoir affaire à une meute de loups qu’à ces ordures-là ! Grâce à des âmes généreuses, Dongala, lui, a fini par se trouver un trou. En revanche, Camara Laye et William Sassine, ont crevé comme des chiens, sans que personne ne lève le petit doigt. Mais pour applaudir le sanguinaire Sékou Touré, ils y vont des quatre mains, les bougres! L’Afrique a vraiment une élite (rires)! Ce n’est pas pour rien qu’elle est la première puissance du monde (de nouveau, rires)!!!
 
D’ailleurs comment comprenez-vous l’exil d’un nombre maintenant important de romanciers et de chercheurs africains francophones en Amérique ?
 
Parce que tout simplement, c’est en Amérique que les portes se sont ouvertes, ces derniers temps. On peut dire ce qu’on veut des États-Unis (sur le plan économique et militaire notamment) mais j’ai l’impression que ce pays est encore en négociation culturelle avec le reste du monde alors que l’Europe qui est pourtant la patrie de La Bruyère a tout lu et tout vu…Déjà tout petit, en Guinée, j’avais remarqué que dès leur arrivée, les Américains apprenaient nos langues. C’était la première fois, sans doute, que j’entendais un Blanc parler le peul, le soussou ou le malinké !
 
Pensez-vous comme l’acteur d’origine sénégalaise Mouss Diouf, un candidat à l’exil américain, qu’en France tout est bloqué pour les Noirs, que ceux qui sont aux commandes de l’audiovisuel ont des préjugés, et qu’il faut montrer pattes blanches pour espérer grimper les échelons ?
 
En dépit de tous les discours, la réalité immigrée est loin d’être « intégrée » ( c’est le mot à, la mode) dans les mœurs. Les textes évoluent mais les mentalités (même les plus évoluées) sont restées terriblement gauloises pour ne pas dire franchouillardes. Je vous renvoie à ce que je disais plus haut à propos d’un article sur un de mes livres…
 
Pourquoi les Noirs n’arrivent-ils pas à réussir en France en dehors du sport et du showbiz ? A quoi faut-il attribuer cette situation déplorable qui commence à faire de la France la risée des pays occidentaux ?
 
Au système mais surtout aux Noirs eux- mêmes ! Jamais les Noirs n’ont été aussi divisés ! Et cette division n’est plus circonstancielle et épidermique, elle est devenue intellectuelle, j’allais dire idéologique. Elle est l’œuvre des intellectuels noirs eux- mêmes. On s’insulte entre Africains et Antillais. Et, entre Africains, on a transposé dans les banlieues nos délicieuses guerres tribales. Lisez un peu les diatribes dans les journaux et sur les sites internet. C’est le débat négro-nègre tel que n’aurait pas osé le rêver le pire homme blanc des années 20 ! Il n’y a pas à dire, la colonisation a réussi : les Nègres sont devenus racistes contre…les Nègres !
 
On pourrait vous rétorquer que les noirs en France ont justement créé un front uni pour résister contre le racisme institutionnel et changer la donne.  Il y a eu S.O.S racisme dans les années 1980, et je serais parfaitement d’accord avec vous si vous disiez que cette organisation a été instrumentalisée par la gauche socialiste en France. Mais il y a eu ensuite, d’ailleurs récemment, Africagora, les « Indigènes de la République », L’Union de la communauté noire en France (fondée par le journaliste antillais Claudy Siar) et d’autres encore qui ont décidé de se fédérer au sein du CRAN (Conseil Représentatif des Associations Noires), en novembre 2005, où Antillais et Africains semblent unis pour une même cause. Ne forcez-vous pas un peu le trait lorsque vous parlez de haine de soi et de divisions parmi les communautés noire en France alors qu’il existe à l’évidence des efforts pour créer une synergie ?
 
Je parlais évidemment des milieux intellectuels, ces arbres desséchés qui veulent cacher la forêt. Sinon, c’est vrai, les milieux associatifs font un travail remarquable dans les foyers et les banlieues. Malheureusement, les nègres à plume ne sont jamais loin pour pourrir la situation ou tenter de récupérer leurs acquis.
 
Je vous assure que l’atmosphère intellectuelle est devenue irrespirable dans les milieux noirs de France. Le discours colonial a été entièrement avalisé : « Le racisme n’existe pas, ce sont les Noirs, eux- mêmes, qui l’ont inventé. ..Les Noirs ne font rien pour s’intégrer, ils passent leur temps à pleurnicher sur leur couleur de peau. » Soyons sérieux, si les Noirs avaient passé leur vie à pleurer sur leur couleur de peau, il y a longtemps qu’ils auraient disparu Au contraire, que ce soit au Congo- Léopoldville, au Mississippi, au Brésil ou en Guadeloupe, ils ont dû confronter toutes les tempêtes et  tous les démons de leur époque. Ce ne sont pas des pleurnicheurs, ce sont les Ulysse des temps modernes…!
 
 Moi, je veux bien oublier ma couleur de peau mais est-ce que les autres  vont l’oublier, aussi. Et puis, dites- moi comment m’intégrer dans un pays ou, bien souvent, la vie sociale se résume au bonjour de l’épicière ? Enfin, les temps sont durs, chacun mange où il peut !  Il y en a même qui mangent plus qu’il n’en faut : les sales boulots payent bien. Hélas, ça ne dure jamais longtemps. Demandez aux éboueurs maliens : la tuberculose est vite arrivée… !
 
Pourquoi la nomination de Harry Roselmack pour présenter le JT de 20 heures, en remplacement de PPDA, a suscité une telle controverse ? J’étais en France à cette époque et c’est vrai que la couleur de Roselmack a fait couler beaucoup plus d’encre et de salive que ses compétences journalistiques.  Comment sortir de ce carcan de « journaliste noir », « écrivain noir », « députée noire », etc. pour être simplement journaliste, écrivain, députée, etc. ?
 
Souvenez- vous des réactions extrêmement malsaines qu’il y avait eu lorsque cette cantatrice noire américaine dont je ne me souviens plus du nom avait chanté la Marseillaise lors du bicentenaire de la révolution de 1789. Sur la BBC, il y a belle lurette qu’il y a de journalistes noires ou hindoues à l’écran. Et que sur les ondes, on entend parler swahili et haoussa…
 
Le principe veut qu’il n’ y ait que des députés, des écrivains etc., c’est ce qu’on appelle avec beaucoup d’emphase la citoyenneté telle que conçue par la fameuse Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. C’est beau, c’est généreux ! Hélas, les artéfacts dus à la religion et à la race, sont monnaie courante en France bien que ce soit   la patrie des Droits de l’Homme. Aux USA ou en Grande- Bretagne qui sont des sociétés communautaires, des Noirs ou des Arabes peuvent poser leurs revendications spécifiques et bénéficier par exemple d’une ségrégation positive. En France, non, puisque par définition, il n’y a ni Noir, ni Blanc, ni Jaune, il n’ y a que des hommes tous égaux devant la loi. Encore une fois, c’est une excellente intention. Seulement, pour répéter Jean- Paul Sartre, «  l’enfer est pavé de bonnes intentions ».A la police ou dans la rue, le Finlandais de passage  sera mieux traité que moi qui suis pourtant  Français. Les lois ont beau, crier, les coutumes seront toujours les plus fortes !
 
Quel regard portez-vous sur la crise des banlieues en France ?
 
Un regard passionné, bien évidemment ! Ces jeunes concentrent sur leurs têtes tous les problèmes de l’Afrique et tous les problèmes de l’Europe. Ils posent une situation complexe et nouvelle. Pour la cerner, on est obligé de faire appel à toutes les sciences sociales : l’histoire, l’économie, le droit, la sociologie et peut-être même la psychanalyse. Non, il ne s’agit pas d’une question circonstancielle, c’est une question de fond qui va se poser et se reposer dans les années à venir. Il serait imprudent de n’y voir que le chômage et le RMI [Revenu Minimum d’Insertion]. C’est en vérité, un demi-siècle de décolonisation différée qui est train de refluer. La pourriture des relations franco- africaines a fini de fermenter et la voilà qui commence à gicler. La France doit sortir au plus vite de la malédiction du « foccartisme ». Il est temps qu’elle engage un débat de fond avec ses « Indigènes » sur l’esclavage, la colonisation, la guerre d’Algérie, l’aide au développement, la politique d’immigration, la vie dans les banlieues etc. Tout cela se tient !
 
Ce débat de fond doit être aussi un débat sain, éloigné aussi bien du discours des nostalgiques de la colonisation que de celui, lapidaire, de nos nationalistes primaires. Il ne s’agira pas de réveiller les vieilles querelles mais de les enterrer. Les liens (surtout humains) ne se sont pas distendus depuis les Indépendances, ils se sont multipliés, enrichis, complexifiés. Il est temps d’en tenir compte au risque pour les anciennes colonies de continuer leur descente aux enfers et pour l’ancienne métropole de précipiter son déclin.
 
Je sais que vous avez été fasciné par vos séjours en Amérique, notamment par la ville de Détroit dans le Michigan. L’un de vos projets est d’écrire une version post- Civil Rights de Roots ? Ca vous dirait d’écrire un roman sur la banlieue française ?
 
Je ne crois pas, en tout cas pas maintenant. La banlieue, c’est quelque chose de clos, le terreau par excellence des clubs, des sectes, des confréries, des tribus et des gangs. Il est difficile d’en parler quand on n’est pas un initié. Mais il est vrai que dans mon projet américain, j’évoquerai la banlieue française puisque c’est un jeune rappeur français qui mènera l’enquête. Une enquête vaguement policière mais dont le but inavoué est de retracer le périple des Africains-Américains depuis le « Deep South » jusqu’à Motown. Mais tout cela est encore à l’état de projet. J’en ai déjà trop dit…
 
Il y a eu, il est vrai, des films sur la banlieue. Je pense à La Haine, Ma 6-T va crack-er, L’Esquive, Banlieue 13, pour n’en citer que quelques une, mais une absence notoire d’œuvres littéraires produits par des écrivains africains. Pourquoi un tel silence ?
 
La banlieue a déjà son roman, c’est le rap qui, plus qu’une musique, est une prose syncopée qui fait danser certes, mais qui bâtit aussi des récits…En tout cas, en qui me concerne, j’hésite pour l’instant. C’est un monde qui m’est complètement étranger, à vrai dire. Je n’ai pas envie de ressembler à ces ethnologues du XIXè me siècle qui, depuis leurs beaux salons de Neuilly ou de Passy prétendaient tout savoir des Tupinambas et des Papous. Et puis, c’est tellement mieux que les jeunes des banlieues parlent…des jeunes des banlieues.
 
Oui, mais vous êtes avant tout un romancier, un romancier avec une imagination fertile et ingénieuse. Pour s’en convaincre il suffit de lire votre dernier roman, L’aîné des orphelins, un roman très poignant qui suit les pérégrinations d’un jeune Rwandais au cœur du génocide.  Je reviens encore su ma question.  Le Rwanda et le « Deep South », c’est loin pour un écrivain vivant en France.  Pourquoi pas la banlieue française qui a pourtant brûlé sous vos yeux l’année dernière. Est-ce un refus de consacrer un de vos romans à ce thème ou une véritable impossibilité ? 
 
Non, tout est possible dans un roman et c’est d’ailleurs pour cela que c’est un roman : en ouvrant un ouvrage de Garcia- Marquez, le lecteur sait qu’il doit s’attendre aux situations les plus invraisemblables. C’est tout simplement que j’ai une peur bleue de la récupération ! C’est trop facile de tirer un chef- d’œuvre de ceux qui, nous, font le scoop de crever en direct.  Je crois que pour viser une certaine durée et une certaine profondeur, le texte doit s’éloigner des feux de l’actualité même si l’écrivain, lui, garde parfaitement le droit de demeurer sur les barricades. Vous savez, j’ai beaucoup hésité avant d’aller au Rwanda et vu, le nombre de films et de romans à succès que la décomposition de ces pauvres Tutsis a gracieusement fournis aux tâcherons du cinéma et de littérature, je regrette parfois d’avoir fait partie de la meute. Certains de ces auteurs sont devenus spécialistes du génocide rwandais et peut- être aussi du même coup, de l’orogenèse qui a donné le pays des Mille Collines… !
 
Heureusement que nous°  avons été les premiers à nous rendre sur le terrain (personne ne peut nous accuser de mimétisme) et qu’aucun de nos livres n’a donné un best- seller ! Si L’Aîné des orphelins pouvait être perçu comme une simple fleur jetée sur la tombe d’un Tutsi inconnu (quelques uns ont peut- être bénéficié d’une sépulture), pour ma part, je serais entièrement comblé.
 
Quel message avez-vous pour ces jeunes de banlieues qui se sentent victimes de toutes sortes d’injustices parce qu’ils sont Noirs et Arabes ?
 
Qu’ils sortent du simple défoulement ! Qu’ils canalisent leur colère ! Que leur formidable énergie soit portée par des idées et des projets ! C’est bien d’apprendre à casser les vitres, c’est encore mieux d’apprendre à se construire. Avec un tout petit peu plus d’idéal, ils pourraient aller très loin car leurs revendications sont légitimes
 
Pensez-vous qu’il existe un véritable racisme institutionnel en France qui empêche les Noirs et les Maghrébins d’exprimer leur talent et prendre la place qui leur est due dans le giron de la République ?
Soyons honnêtes, les institutions françaises ne sont pas racistes. En France, je peux porter plainte contre Le Pen alors qu’en Afrique, je ne sais même pas quand est-ce que j’ai tort tellement que l’arbitraire y est devenu la règle. Ceci dit, il y a des racistes en France et ils sont suffisamment nombreux et puissants pour détourner à leur profit l’esprit des lois. D’où la série de discriminations dont les Blacks et les Beurs sont quotidiennement victimes en matière de démarches administratives, d’embauche, de logement etc.
 
Très récemment le ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy est allé prêcher l’« immigration choisie » en terre africaine, notamment au Mali ? Quelle est votre position face à cette nouvelle politique d’immigration ?
 
Avec ou sans Nicolas Sarkozy, « l’immigration choisie » existe de fait et depuis bien longtemps. Les émirs arabes et les dictateurs africains n’ont jamais de problème à la douane et les Africains de très haut potentiel intellectuel et technologique sont vite captés par les grandes entreprises et naturalisés à la sauvette. Les autres, de potentiel moindre, finiront « sans papier » ou vigiles de super- marché. Et il en sera ainsi aussi longtemps que perdurera l’échange inégal qui régit les relations entre le monde industrialisé et l’Afrique.
 
Une dernière question. Nous évoquions plus haut l’exil des écrivains africains aux Etats-Unis. Êtes-vous également tenté par l’aventure américaine ?
 
Oui, je suis tenté mais j’ai l’impression que les règles en la matière se sont beaucoup brouillées ces dix dernières années et que l’atmosphère a été drôlement viciée. Qu’est-ce vous voulez, la pègre africaine est passée par- là aussi… !
 
 
° Nous : C’est-à-dire avec  Nocky Djédanoum, Boris Diop, Véronique Tadjo, Monique Ilboudo et les autres.
 
Entretien accordé à
Didier Gondola, Professeur à l'Indiana University Indianapolis, USA.
 
 
 
 
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Dernière mise à jour 25/06/2011 13:53:55
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