En 1993 j'étais étudiant à l'université de Conakry. L'Etat nous versait 40000 FG par mois comme bourse d'études. En plus, pour certains d'entre nous, nous avions droit à un logement étudiant. Bien que ces 40000 francs ne soit pas une grosse somme, nous arrivions quand même à survivre. Je me souviens que je dépensais 500 FG par jour pour ma nourriture car avec 100 FG on arrivait à déjeuner. Et pourtant nous avions aussi accès au réfectoire de l'université. Qui était par ailleurs gratuit. Il suffisait d'arriver à l'heure pour se restaurer gratuitement. Cependant il nous arrivait de bouder le réfectoire car nous trouvions le temps un peu long. Aussi nous allions souvent dans les gargottes de Madina ou Dixinn pour nous restaurer. Je me souviens qu'on avait fait la grève du restaurant juste parce qu'un jour on avait trouvé une saleté dans ce qui avait été servi. Il s'en est suivi la casse des magasins. Le président de la république ordonna le lendemain de remplir de nouveau tous les magasins. On pouvait se payer ce luxe.
Mon père vivant au Fouta m'envoyait souvent 20000FG comme surplus pour vivre à Conakry. Avec cette somme je me payais un abonnement de bus à la Sogetag qui coûtait si ma mémoire est bonne 3500 FG. Avec cette carte on avait le loisir de déambuler du matin au soir dans tout Conakry. On se payait même le luxe de ne pas utiliser cette carte quand les bus étaient bondés. Le transport n'était pas cher. Le tronçon avec les minibus coûtait 100 FG et il y en avait assez. Le taxi était à 150 FG. Et il suffisait de héler un taxi pour qu’il s'arrêtât aussitôt. Quand on allait au marché de Madina, on pouvait se payer un pantalon à 2000 FG, un t-shirt à 1000 FG...
Quant au logement, il n'était pas cher. J'avais même poussé le bouchon jusqu'à louer une chambre en banlieue. Elle coûtait 5000 FG.
Au sein de l'université même, on avait le cinéma qui était gratuit, l'accès au stade du 28 septembre était aussi gratuit pour tous les étudiants de l'université. On y avait même notre tribune car l'idée que le stade appartenait à l'université était répandue. À chaque fois que j'avais une semaine de vacances, je partais directement pour le Fouta me ressourcer, le transport entre Conakry et Labé était de 10 000 FG.
Donc avec un budget de 60 000 FG par mois on arrivait à peu près à vivre décemment. Pour les fonctionnaires, je ne parle pas de ceux qui pouvaient piocher en toute impunité dans les caisses de l'Etat, mais par exemple les enseignants, ils arrivaientt à s'en sortir. Car le sac de riz dépassait rarement les 25000FG. Avec 2000 FG, la dépense journalière était assurée.
La vie n'était pas rose, mais on s'en sortait quand même.
15 ans après c'est une autre histoire. Le sac de riz coûte 200 000 FG. Le tronçon en taxi à 1000 FG. Conakry-Labé à 80000FG. Le plat de riz a 5000FG.
Demandez aux jeunes d'aujourd'hui pour combien ils achètent une paire de chaussures. La bourse qu'on octroie aux étudiants ne leur suffit même pas à s'alimenter. La liste est longue. Le niveau de vie du Guinéen moyen a été divisée par cinq en 15 ans.
Actuellement je vis en Europe. Chaque mois j'envoie à ma famille 200 euros que je parviens difficilement à économiser. Je n'ai même plus d'épargne. Car tout ce que j'envoie ne suffit pas. L'autre jour de ma petite soeur vivant à Conakry m'a appelé en pleurant. Selon elle il n'y avait même plus de quoi manger. J'étais obligé de lui expédier dare-dare 100 euros. À ce propos, je voudrais qu'on rende hommage à tous les expatriés guinéens de par le monde, car sans eux beaucoup de familles ne mangeraient pas à leur faim. La contestation sociale est atténuée par la manne financière provenant de la diaspora.
On peut beaucoup dire sur les gouvernements qui se sont succédés. Les détournements de fonds, la mal gouvernance, les atteintes aux droits de l'homme, la corruption etc... Mais en 1993 on vivait quand même. Aujourd'hui pour beaucoup de familles en Guinée, la survie même est devenue impossible.
On nous parle de démocratie, transparence électorale, liberté d'expression.... Mais pour celui qui a faim tous ces concepts sont abstraits. Si vous voulez gouverner en toute tranquillité, rendez aux Guinéens leur pouvoir d'achat.
On pourra tout dire de la gouvernance Conté, mais il fut un moment où il faisait quand même bon vivre en Guinée.
Boubacar Diallo, Pays Bas