dimanche 7 décembre 2008
Témoignage : Après Miriam Makéba et Kélétigui Traoré, Amara Kaba, aussi, nous quitte !
Moïse Sidibé

A peine rapportions-nous quelques images vivantes de l’enterrement de Kélétigui, qu’on nous informait du décès d’Amara Kaba, après une longue maladie. J’apprenais sa maladie par mon compagnon de voyage en Chine, Mamadou Dia, qui disait tout le bien qu’il pensait de Amara Kaba…

 

Vous allez vous dire : « Il connaît tous les morts, celui-là ! », c’est vrai, mais cet homme a quelque chose de commun avec moi, quelque chose qui ressemble à une dualité et à une… « Communauté-opposée du destin ».

 

Amara Kaba entrait dans la vie active au moment où je me préparais à décrocher le premier bac, en 1971, sans grande volonté. J’avais envisagé, par dépit, d’abandonner les études, mais, ce monsieur avait retardé l’échéance.

 

Des personnes ont influé sur mon destin : quand j’avais quitté Kindia en 1969 auréolé de mon brevet, obtenu en me jouant dans les études, sans trop d’effort, je voulais faire la Bio-chimie mais Sékou « Philo », alors proviseur du « 2 Août », trouvait que j’avais des talents secrets pour les mines. Malgré mes vives objurgations et supplications, rien n’y avait fait, Sékou Philo me donnait la garantie que si, après une année, j’avais toujours envie de faire Bio-Chimie, il me ferait changer mais, en attendant, il n’y a de place qu’en Géo-Chimie. 

 

Ça ne pouvait pas plus mal commencer, d’autant plus que, après avoir obtenu le brevet, à la maison, on m’avait promis une moto-Cross. Les Serge Condé et autres passaient en faisant vrombir leur moteur. Le jour de l’enlèvement de la moto à Cycle de Guinée, une de mes tantes, par malheur, passait à la maison et mettait ma mère en garde : « Si tu veux le tuer, achète-lui une de ces satanées motos, tu vois comment ces motos font dans la circulation ? » 

Comme lot de consolation, j’avais reçu radio-cassette, électrophone.

 

C’est en ma 11ème année, en 1971, Amara Kaba faisait son stage et nous enseignait Philo-idéo. Sa verve et son éloquence m’ont retenu et m’ont fait oublier d’aller relancer Sékou Philo pour un changement. Il faut ajouter à cela, le retard d’une année était rébarbatif, sans compter les amitiés que j’ai tissées en classe.

 

Amara Kaba préparait sa thèse, qui était sur « les mouvements de lutte de libération des pays lusophones d’Afrique » ou quelque chose de ce genre. Il a soutenu et a décroché la mention « Excellente ». Des camarades de classe, qui avaient été à sa soutenance me l’ont raconté.

 

Espiègle en classe, je m’amusais à surveiller avec attention ce que disaient les professeurs pour détecter les erreurs ou les fautes de langage, mon exercice favori. Dans sa volubilité, Amara Kaba maîtrisait son sujet. C’est avec assurance que je l’entendais, au cours de la même année sur les antennes de la Voix de la Révolution. J’avais un motif de satisfaction et de fierté d’être le disciple d’une telle sommité intellectuelle. Je décrochais mon premier bac, pas en tête du peloton mais au milieu du peloton, c’est ce qu’on appelle « décroché ou lâché ou distancé » ! Je me sentais humilié de me voir derrière tant de gens. L’auto motivation n’existait plus, et en plus, on parlait de l’ouverture de la 13ème  année, le comble ! Mon cousin Malick Youla, nageur et pongiste, lui, était parti pour les USA. Ce rêve me hantait. Les quatre heures de laboratoire les mardis et vendredis ont fini par me chasser des bancs…

 

En parlant de monsieur Amara Kaba, je suis obligé de revenir sur un épisode de ma propre carrière en chute libre. Au moment où il entrait dans la vie active, moi, je m’enfonçais. Au moment de son ascension, je chutais. Et au moment où je fais émergence des ténèbres, lui faisait le chemin inverse...

 

Après cinq ans d’errance et de villégiature, je me retrouvais bien malgré moi encore dans un centre de formation professionnelle, après avoir attendu vainement que Diallo Telli fondât son école nationale d’administration. Suite à une conversation, dans son bureau en compagnie d’Antoine Sandouno, Telli me dit : « si j’arrive à ouvrir cette école, tu seras le premier sur la liste. » L’homme propose, Dieu dispose !

 

Des profs qui enseignaient dans le centre de formation étaient soit des condisciples ou des disciples. Le directeur, en voyant mon CV s’exclamait : on est presque des promotionnaires ! L’ironie, a-t-elle eu une quelconque emprise sur moi ? J’ironisais le ridicule, au contraire, et prenais la vie comme elle se présentait. Cesare Camara, quand il m’a vu assis dans sa classe, il avait eu tout le dos mouillé après les deux heures de mathématiques qu’il nous avait dispensées. Pendant la récréation : « Mais, dis donc, qu’est-ce qui s’est passé, je tombe des nues ! »…  La semaine suivante, il avait quitté notre école pour les PTT

 

Autre coïncidence ou ironie de l’histoire : quand je revenais d’un stage de perfectionnement professionnel et pédagogique de deux ans, en Allemagne, en redescendant, je me croisais avec Sékou Philo, qui montait l’escalier de la Fonction Publique, pour une reprise de fonction, lui aussi. A mon insu, il avait été faire un tour au Camp Boiro, entre 1981 et 83. Il avait eu le temps de me demander ce que je devenais : «  Je suis tombé bien bas, j’enseigne désormais dans la Formation Professionnelle, au lieu d’être ingénieur des mines », je lui disais cela en riant de bon cœur. Il me dit : « Et moi, je reviens de loin ! » Je lui souhaitais du courage, il était dans un état piteux...

 

Qu’ai-je retenu d’Amara Kaba ? En classe, on avait pour habitude, pour ne pas écrire beaucoup, parce que les leçons qu’il dictait à main levée, sans préparation, étaient des leçons fleuves, on lui posait sans cesse des questions et on créait des discussions pour gagner du temps et pour écrire peu. Un jour, ayant compris notre « topo », il jetait son courroux sur l’un d’entre nous, je ne sais plus qui c’était, peut-être que Ndiaye Karamba, le DGA de la Banque Maroco-Guinéenne, qui était mon petit copain et complice de banc, pourrait le dire : Amara Kaba avait fait copier 100 fois cette phrase à l’infortuné : « Lorsque l’on ne connaît rien l’on avoue son ignorance, telle est l’ironie socratique, le doute cartésien et la morale kantienne » Mais pour tromper la vigilance du prof, le puni sautait des lignes et de 35, il sautait à 40, de 60 à 75, ainsi de suite. Amara Kaba était professionnel et vigilant, il avait détecté la supercherie et, au lieu de 100 lignes, c’était 200. Si je ne me trompe, c’était Kéita Niata ou Isengrin, mais rien n’est sûr ! Si le con en question pouvait se signaler à moi…

 

Voilà comment en parlant d’Amara Kaba, je vous ai parlé de moi et de mes mille expériences et cent mille amertumes, et ce n’est pas tout dit !

 

Ainsi, comme Morciré Sylla, Amara Kaba a aussi occupé une partie de mon adolescence, la plus vivante et la plus indélébile. Ils ont eu presque le même destin, celui de ne pas être trop heureux dans leur vie de couple…

 

Moïse  Sidibé
pour www.guineeactu.com 

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Vos commentaires
Malick Youla, dimanche 25 janvier 2009
Rectification: Le cousin Malick Youla est au Canada, pas au USA.
Amadou Damaro CAMARA, dimanche 7 décembre 2008
Sacre Moise! Les quelques rdes n`ont en rien altere ton inteligence toujours alerte. Bien dit bienvenu dans le debat. Il y a un peu longtemp mon pote. Damaro

Dernière mise à jour 25/06/2011 13:53:55
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