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Les esprits les plus cartésiens vont finir par succomber à la croyance selon laquelle le peuple Guinéen serait frappé par une sorte de malédiction. Ce genre de fatalité pesante et poisseuse si bien décrite par les tragiques grecs, diffuse, parfois insoupçonnée, est terriblement implacable, réduisant à néant les espoirs les plus simples. Comment expliquer autrement, qu’un processus électoral qui, même s’il n’est pas parfait (mais dans quelle contrée l’est-il donc ?), a été salué par l’immense majorité des observateurs, se trouve chaque jour un peu plus compromis par des autorités et des personnalités qui ont pourtant vocation à l’accompagner ? Il faut croire que le peuple de Guinée peut avoir les aspirations les plus légitimes qui soient et montrer la maturité la plus exemplaire, rien n’y fera : il n’obtiendra jamais gain de cause auprès de ceux qui se sont auto proclamés ses dirigeants. Tout se passe comme si, sous couvert d’un perfectionnisme auquel les dirigeants de ce pays nous avait rarement habitués, certains conspirent désormais à la ruine d’un processus qui ne répond sans doute pas à leurs espérances. On peut presque parler de sabotage de la part de ceux qui évoquent aujourd’hui des mesures correctives, alors qu’ils auraient pu contribuer à les mettre en œuvre depuis la proclamation des résultats. Et ceux qui veulent obtenir une refonte complète des institutions de la république dont ils avaient acceptées les insuffisances ne sont pas moins suspects. Il faut, quand la paix sociale et l’avenir du pays sont en jeu, faire économie d’euphémismes et souligner clairement les risques qui résultent de certaines pratiques.
Il y a d’abord l’attentisme néfaste dans lequel ce pays est aujourd’hui plongé. Faute de perspectives claires les Guinéens, et parmi eux les acteurs économiques, ne peuvent prendre des engagements à long terme. Cette situation ne peut évidemment pas rehausser le lustre d’une économie largement décomposée ; à cet égard, les partisans d’un report aux calendes grecques du deuxième tour, ne montrent pas leur intelligence des choses de l’économie dont la santé est pourtant un impératif pour le bien-être de la population.
Il ne faut pas non plus négliger les troubles graves que pourraient générer ce qui peut s’apparenter à une interruption brutale du processus démocratique. Il faut se mettre à la place d’un peuple si longtemps sevré de sa liberté et de son autonomie à qui l’on a fait miroiter la possibilité de rentrer enfin dans ses droits. La réussite du premier tour de l’élection présidentielle auquel il participe massivement, même si certains suffrages n’ont pas été comptabilisés, n’a pu que renforcer l’idée que le but est à portée de mains. On peut parier que les frustrations nées de l’interruption de ce processus pourraient déboucher sur des réactions dont on ne peut prévoir la portée : la déception qui peut en résulter peut nourrir les colères les plus virulentes.
Du point de vue politique l’image rassurante du Général Konaté, qui fonde le consensus grâce auquel tout ceci a été possible, risque d’être écornée. Presque personne ne se rappelle aujourd’hui que c’est juché sur les chars de la junte que le général Konaté est, pour ainsi dire, sorti de l’anonymat. Mais en se désolidarisant de certains de ces compagnons et en promettant solennellement des élections libres et transparentes il a acquis une stature singulière sur le continent ; cette prise de position a éclipsé son appartenance originelle à la junte qui s’est rendue coupable du crime que nous connaissons tous. C’est l’œuvre, si elle est menée à son terme, qui pourrait le faire accéder à une postérité digne d’un Solon, ce stratège militaire et politique de la Grèce antique considéré comme le fondateur de la démocratie athénienne. Il ne pourrait échapper au soupçon d’un cynisme sans nom si, en ne sifflant pas la fin de la récréation, il se faisait le complice de l’enlisement de ce processus. Tout ce à quoi il a pu aspirer serait réduit à néant, car marqué par le soupçon. A partir de là, le pire est à craindre.
Enfin, et c’est l’un des points les plus importants, l’état de droit commence par le respect du droit, le respect des règles qu’on s’est données. Tocqueville l’a dit bien avant nous: sans respect des lois librement consenties par la société, les rapports sociaux ne peuvent être fondés que sur la loi du plus fort. Autant dire, dans ce cas, que la société humaine n’existe qu’en apparence ; on est plutôt dans le registre de la jungle. C’est un peu ce que nous avons vécu depuis tant d’années, et dont nous voulons nous affranchir. En ayant réussi cette discipline les peuples aujourd’hui développés ont pris l’avantage sur nous. Faute d’adopter une telle démarche nous n’arriverons à rien de bon. Il ne faut pas se raconter d’histoires de démocratie si, à chaque fois qu’une consultation est perdue, ou est en passe de l’être, on fait appel à la logique du rapport de forces. Car dans ce système il faut intégrer l’éventualité de perdre. Mais peut-être que certains, s’ils n’ont pas les faveurs du peuple, préfèrent encore les situations troubles pour exister. On voit donc que nul n’a aujourd’hui intérêt à un tel pourrissement.
Il ya déjà plus d’un mois, au lendemain du 27 Juin, un journal ivoirien dont l’admiration le disputait à la surprise, affirmait que le peuple Guinéen venait d’administrer une leçon de démocratie, sinon d’intelligence au peuple ivoirien confronté aux multiples reports de l’élection présidentielle. Je crains fort que l’auteur de cet article ait pêché par excès d’optimisme.
Mais comme, faute de principes bien établis, les choses sont imprévisibles dans ce pays, mes craintes peuvent dès demain s’avérer infondées. C’est du moins mon souhait le plus cher
Barry Abdourahmane
www.guineeactu.com
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