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 | El hadj Mahmoud « Ben Saïd » Bah |
L’anniversaire de nos cinquante ans d’indépendance n’est plus qu’à deux mois. Voici donc mon humble avis sur sa commémoration et la réconciliation dont on parle à propos. L’objectif ultime est de contribuer positivement et sans parti pris au changement amorcé en janvier 2007 : toute défectuosité dans mon analyse aura été causée, Dieu le sait, par un manque d’informations ou une simple erreur humaine. 1. Fêter les acquis dérisoires ou prendre conscience pour faire de dignes réalisations ? Nombreux sont ceux qui veulent que nous fêtions nos cinquante ans d’indépendance, en d’autres termes que nous célébrions l’événement par des réjouissances. Mais dans le fond y aurait-il un sens ? Quel intérêt aurait un prisonnier, par exemple, à fêter un anniversaire derrière les barreaux ? Ne ferait-il pas mieux de méditer sur son passé en vue de se préparer un meilleur avenir ? Si durant ses cinquante ans la Guinée avait pu réaliser un développement social et économique proportionnel à ses potentialités, elle aurait une raison de célébrer le cinquantenaire en jubilant. Mais puisque tel n’est pas le cas, il semble plus raisonnable d’attendre de franchir un cap significatif pour jubiler. Le cinquantenaire semble donc mieux indiqué pour une autoévaluation en vue d’une amélioration, bref, une célébration avec pour fond une prise de conscience : « Voilà que nous avons cinquante ans, devons-nous nous dire, alors que nos progrès sont bien en deçà de nos potentialités. Saisissons donc cette date pour nous jurer de mieux faire afin d’améliorer notre niveau de vie ! » Dans cette perspective, ce n’est pas en érigeant des monuments aux carrefours que nous devrions préparer l’événement mais en instituant un esprit d’autoévaluation et en explorant des solutions pratiques. La commission nationale d’organisation, déjà instituées par le gouvernement à cet effet, devrait affecter un problème spécifique à chacune de ses douze sous-commissions techniques afin de proposer de sages solutions à engager officiellement le jour de la commémoration du cinquantenaire. 2. Réconciliation au sein du peuple ou entre le peuple et le pouvoir ? D’aucuns voudraient que le cinquantenaire soit mis à profit pour une « réconciliation nationale ». Penchons-nous donc sur cet autre sujet. Certes, il y a des preuves irréfutables de parti pris que certains Guinéens ont pour leurs ethnies ou de haine à l’encontre des autres ethnies. Par exemple, certains s’écœurent à la mention des crimes commis par des personnes de leur ethnie et les défendent aveuglement, malgré toutes les irréfutables preuves de leur culpabilité. J’eus la confirmation de ces sentiments à travers des réactions à mon article précédent, tant sur les sites internet que dans des messages personnels. Quant à la malveillance envers les autres ethnies, il y a des Guinéens qui sont arrivés à un point aussi bas qu’ils semblent ne plus en avoir une considération humaine. Je n’exagère pas. En 1995, lors d’un voyage de recherche en Guinée, dans un village je vis de passage une mosquée avec de hauts minarets : « Quelle superbe mosquée ! » m’exclamai-je. L’un de mes accompagnateurs, un respectable intellectuel des lieux, me répondit : « Oui, elle est belle. Voyez-vous ce minaret ? … C’est de là-bas que l’autre est tombé ! » Et, le disant, il éclata de rire ! « Mais… mais pourquoi riez-vous que quelqu’un ait chuté de ce point ? » bégayai-je, profondément choqué. Alors, vint une réponse inimaginable, que je ne puis me permettre de reproduire textuellement : Il riait simplement parce que « l’autre » n’était pas de son ethnie ! Mon indignation le fit réfléchir et il s’empressa de préciser, essayant de rectifier le tir, que le maçon en question s’en était sorti sain et sauf. Mais en fait là n’était pas le problème. Placé au pouvoir, un extrémiste de l’une de ces deux catégories pourrait commettre des crimes dont l’humanité entière se souviendra, en induisant le peuple à une guerre civile, comme ce qui se passa au Rwanda, au Soudan ou au Liberia voisin. Cependant, pour si graves que soient ces comportements au sein des populations, ils sont secondaires. D’une part, ces comportements extrêmes semblent marginaux, et de toute façon ils n’ont pas – Dieu merci ! – conduit à une guerre civile. D’autre part, il y a un comportement encore plus grave, qui éclipse tous ces comportements individuels : c’est celui du pouvoir envers le peuple tout entier, et ce durant nos cinquante ans d’indépendance. Pour s’y maintenir, les éléments au pouvoir des deux régimes que nous avons connus n’ont reculé devant aucun acte. Pire encore, à tour de rôle ils ont contribué à ruiner le pays. C’est pour toutes ces raisons que la notion de « réconciliation nationale » semble aberrante dans la situation actuelle ; nous sommes plutôt un peuple brutalisé par des pouvoirs successifs de même nature, égoïstes et cruels. En définitive, vu les tensions sous-jacentes entre les ethnies, comme noté dans les exemples précités (ou encore dans les tendances régionalistes reprochées aux partis politiques, pour ne citer que ces exemples), on ne peut négliger l’amélioration de nos relations internes. Mais au lieu de « réconciliation nationale », il semble plus raisonnable de parler d’ « unité nationale » dans ce cas. Cette unité permettra justement de prévenir ce qui n’est pas encore arrivé dans notre pays, la guerre civile ; ensuite elle contribuera à mieux valoriser nos potentialités communes pour résoudre nos problèmes quotidiens ; enfin, elle nous permettra de panser nos plaies ensemble et surtout de mieux résister à l’ennemi commun, le pouvoir oppresseur. Bref, quiconque se veut partisan de la « réconciliation » en Guinée doit en premier lieu viser une réconciliation entre les gouvernants et les gouvernés, ce qu’on pourrait appeler par simplification « réconciliation entre le pouvoir et le peuple ». 3. La voie de la réconciliation : l’idéal pour une solution définitive On pourrait comparer la voie de la réconciliation à une voie ferrée où l’un des rails représente la justice et l’autre le repentir. Dans certains types de conflits les protagonistes se rendent justice eux-mêmes et il devient superflu de parler de coupables ou de victimes. Mais dans tout conflit qui fait des victimes, la démarche vers la réconciliation doit commencer par rendre justice. Prenons l’exemple d’un vol à main armée sur une famille. La justice commencera par clarifier les faits pour établir la culpabilité des bandits ; ensuite on leur inflige les peines prescrites par la loi et en même temps on dédommage les victimes. Si avant ou pendant la procédure judiciaire les coupables se repentent, leur repentir pourra être pris en compte par tous, y compris les victimes et la justice. Le conflit qui oppose le pouvoir au peuple de Guinée est du genre qui demande l’application de la justice avant toute chose. L’idéal pourrait être de procéder ainsi : Ceux qui ont dilapidé les richesses du peuple pour le soumettre à l’abjecte pauvreté doivent être jugés et châtiés par la loi et, partant, systématiquement écartés de la gestion des deniers publics ; ceux qui ont assassiné ou fait assassiner des innocents pour les jeter dans des fosses communes doivent être reconnus auteurs de ces actes et traités comme tels ; ceux qui ont humilié des femmes doivent à leur tour être humiliés par le stigmate du châtiment que mérite leur crime. Bref, pour tous les malfaiteurs, vivants ou morts, les responsabilités respectives dans les crimes doivent êtres clairement établies et des mesures appropriées appliquées à l’endroit de tous. Parallèlement les torts faits aux victimes doivent être réparés. Concernant les assassinats, les familles devront pouvoir récupérer ce qui reste de leurs morts pour enfin leur donner un enterrement décent. Elles devront aussi recevoir des compensations financières à déterminer par la loi – c’est par ailleurs ce qui mériterait plus le nom de « bulletin rouge », car entaché du sang d’innocents. Enfin, toutes les victimes seront réhabilitées : ce sont ces femmes et ces hommes qui mériteront d’avoir leurs noms donnés aux rues et édifices publics, tel le palais présidentiel, et c’est en leur honneur que l’on devra ériger des monuments dans le pays. Bien sûr les lieux de leur persécution devront être préservés ; le tristement célèbre camp Boiro sera un musée à conserver jusqu’à la fin du monde. Quand tout cela sera fait, un premier pas aura été franchi dans la réconciliation. Le deuxième sera alors le repentir des malfaiteurs. Se repentir consiste à ressentir le regret d'un péché, d’un mal commis, avec le désir de le réparer et de ne plus y retomber. On notera que cette définition lexicographique est dérivée de la définition théologique du terme et que pour mieux la saisir il faut se tourner vers les livres saints, qui fournissent d’amples précisions là-dessus. Alors on comprendra tout d’abord que dans le principe (comme stipulé par le verset 4:17) est acceptable « seulement le repentir de ceux qui font le mal par ignorance et qui aussitôt se repentent ». Toutefois la notion d’« ignorance » et le laps de temps admissible entre le péché et le repentir, selon le terme « aussitôt », sont tous deux souples : dans la pratique le repentir pourrait être acceptable à tout moment, pour autant qu’il soit sincère. Les textes sont absolument stricts sur la sincérité (voir le verset 66:8, par exemple). Deux outils sont d’ailleurs élaborés pour l’évaluation effective de cette sincérité. Premièrement on n’attendra pas qu’une cause soit perdue, comme on le sent par l’approche de la mort, par exemple, pour se repentir (4:18) : « l'absolution n'est point destinée à ceux qui font de mauvaises actions jusqu'au moment où la mort se présente à l'un d'eux, et qui s'écrie : "Certes, je me repens maintenant." » Deuxièmement, le repentir sincère doit s’accompagner d’un changement radical pour le bien, autrement dit une transformation : le repentir ne peut être acceptable que pour ceux qui se « repentiront et se réformeront » (3:89). Qu’en est-il du repentir des malfaiteurs déjà morts ? Quand ils ne peuvent plus se repentir directement, il est possible à leurs enfants d’agir « par procuration » dans un sens sinon équivalent au repentir au moins similaire et de ce fait favorable à la réconciliation. Nous avons charge de gérer ce que nous ont légué nos parents tant en bien qu’en mal, et pour cela il nous est reconnu des devoirs aussi bien que des droits. Il est difficile de dire l’étendue des droits et devoirs qui pourraient s’appliquer du point de vue juridique à la situation actuelle ; mais du point de vue des traditions religieuses les textes offrent quelques possibilités. Dans le livre « Sahih Mouslim », par exemple, nous apprenons qu’à la mort d’une personne tous ses actes prennent fin, autrement dit son compte est scellé, sauf pour les gains provenant de trois sources que la personne aura laissées dans ce monde, qu’elle continuera à recevoir dans sa dernière demeure : « une charité récurrente, un savoir dont bénéficient les masses et un enfant vertueux qui prie pour lui. » Si donc, de leur propre chef, les enfants des fautifs défunts prenaient la parole dans le débat, la donne pourrait changer tant soit peu. 4. L’état actuel des choses : Que fait-on de part et d’autre ? Entre l’idéal et la réalité il y a souvent des divergences. Du côté du peuple il n’y a pas unanimité sur ce qu’il faut faire, mais on note que la compréhension avance de mieux en mieux. De plus des initiatives remarquables ont déjà été prises tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. Par exemple un reportage de la Rtg du 15 juillet fait état d’une manifestation de « réconciliation entre civiles et militaires » dans la préfecture de Guéckédou ; des deux côtés on invoquait regret et pardon. Sachant que le problème n’est pas exclusivement entre les civiles et les militaires – il existe des civiles au sein du pouvoir et des militaires parmi les victimes du pouvoir – on est obligé de constater que la démarche est loin d’être parfaite ; néanmoins elle est à louer pour plusieurs raisons, par exemple pour avoir posé le problème assez concrètement. Plusieurs organisations à l’extérieur de la Guinée sont également engagées dans des actions allant dans le même sens. En guise d’exemples nous pouvons mentionner deux organisations en France dont les déclarations (toutes deux publiées sur le net) démontrent une compréhension du problème posé, ce qui en soi constitue un pas vers la résolution du problème. L’une d’elles appelle au renforcement de l’unité du peuple pour ensemble « dénoncer les crimes insupportables régulièrement commis contre la population guinéenne et la terreur dans laquelle elle est contrainte de vivre » à cause des agissements du pouvoir. L’autre parle de « vérité et réconciliation », tout en projetant une rencontre avec la possible participation de Guinéens des deux côtés du conflit, ce qui serait un pas dans la préparation des esprits pour la réconciliation. Malheureusement, du côté du pouvoir la notion de réconciliation et la démarche pour l’atteindre sont tout autres. On crée un « ministère chargé de la Réconciliation nationale » tout en étouffant les enquêtes sur les crimes perpétrés par le pouvoir ; on veut réconcilier en oubliant les victimes et en réhabilitant les coupables, à travers toutes sortes de glorifications ; on veut réconcilier en récompensant les soldats qui massacrent les populations et en faisant applaudir chaque fois que le nom de leur commandant en chef – le premier responsable de ces massacres – est mentionné dans les discours politiques. Bref, au lieu de la justice et du repentir, pour le pouvoir la voie de la réconciliation semble être celle de l’hypocrisie et de l’arrogance. On perpétue l’impunité des criminels en faisant semblant de sympathiser avec leurs victimes : connivence entre un clan dictatorial et cruel qui vit de cette impunité et un autre d’opportunistes apatrides qui la leur troquent contre des postes au sein du même pouvoir. Si le crime des premiers est compris de tous, celui des derniers le semble moins, d’où la nécessité de les avertir : À travers ce comportement hypocrite, vous êtes en train de commettre un péché des plus abominables et (même si vous vous en tirez dans ce monde) un châtiment correspondant vous attend au jour où vous serez sans défense (4:145) : « Les hypocrites seront, certes, au plus profond du Feu [de l’enfer], et tu ne leur trouveras jamais de secoureur. » Malgré toutes les manigances du pouvoir, le peuple ne doit pas se décourager dans son combat : tôt ou tard la vérité triomphera sur le mensonge. Au même moment nous devons nous retourner vers nous-mêmes et chercher à améliorer notre propre démarche. Les comportements extrémistes doivent être évités à tout prix, car ils ne font pas avancer les choses. Il faut accepter le dialogue et se préparer moralement à la réconciliation dès que le minimum requis sera rempli. Cette souplesse est d’autant plus nécessaire qu’en fait, de son côté le peuple ne peut pas complètement s’innocenter. Les agissements du pouvoir, tout le long des deux régimes, ont été largement favorisés par une certaine mentalité au sein du peuple, mentalité dont le traitement a été sciemment omis dans cette brève intervention, compte tenu de son étendue. El hadj Mahmoud « Ben Saïd » Bah, Japon pour www.guineeactu.com http://eiemel.com/laguineeenmarche/
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